Transcription intégrale de l'interview d'Anne Morelli


Anne Morelli est historienne. Son parcours universitaire l’a conduite à travailler sur des questions de sociologie des religions. Elle est directrice adjointe du Centre Interdisciplinaire d’Etude des Religions et de la Laïcité à l’Université Libre de Bruxelles. Dans cette interview, elle décrit avec éloquence et sans passion – elle est athée – la condition des minorités spirituelles en France et en Europe. 

Interview du CICNS, novembre 2005.

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Quelle serait votre définition d’une minorité spirituelle, ou nouveau mouvement religieux ?

Je pense que les termes ont beaucoup de poids. C’est très important, les mots qu’on emploie. Selon qu’on parle des minorités religieuses, des nouvelles religions ou qu’on emploie des termes comme « sectes », évidemment, il y a tout un poids qui est subjectif. Lorsqu’on parle de secte, ça fait peur. Lorsqu’on parle d’une minorité religieuse, ça donne plutôt une impression de sympathie, ou d’empathie envers un groupe qui n’a pas le même poids que d’autres.

Nous avons ici, à l’université de Bruxelles, mené une réflexion sur, justement, le passage d’un statut à l’autre : quand est-on appelé religion, quand est-on appelé secte, quand est-on une hérésie[i]. Et la conclusion de cette réflexion que nous avons menée au cours d’un colloque qui s’est tenu ici même, au Centre Interdisciplinaire d’Etudes des Religions et de la Laïcité , c’est que c’est le pouvoir qui décide du label. On a un titre, si vous voulez, officiel, de religion, ou bien on est considéré comme une secte, comme une hérésie... C’est le pouvoir qui donne cette étiquette, qui décide qui aura le label ou non. Et donc, le rapport au pouvoir est essentiel, et cela avant la naissance du Christianisme, depuis l’époque romaine, où les religions étaient insérées dans l’empire romain au cours d’un processus qui les faisait passer d’une religion marginale à une religion officielle.

Et encore aujourd’hui, c’est le cas, c’est-à-dire que, grosso modo, nous considérons religions les religions qui ont ce label, et que sont appelées sectes, ou nouvelles religions, celles qui n’ont pas ce label.

C’est donc extrêmement important de se mettre d’abord d’accord sur le poids des mots.

Quelle appréciation portez-vous sur le traitement des sectes par les pouvoirs publics ?

Selon, naturellement, le mot qu’on utilise – si on dit « minorité religieuse », « nouveau mouvement religieux », « secte »,... – cela entraîne un traitement différent. Parce que si on dit « secte », cela veut dire qu’on considère qu’il y a de bonnes religions, les grandes, celles qui vont être l’objet non seulement d’une reconnaissance mais aussi d’un appui financier, sous une forme ou sous une autre – même dans la France laïque, bien sûr, on paye les réparations des églises, on paye les aumôniers, en Alsace-Lorraine[ii] on paye même le traitement des prêtres, des pasteurs – donc ces bonnes grandes religions, elles ont droit à tous les égards, on les consulte sur les questions éthiques, on leur donne des places à la télévision, à la radio, dans les médias,… Tandis que les religions qui ne sont pas labellisées, celles-là sont l’objet d’une méfiance du pouvoir, et le pouvoir organise contre elles, plus ou moins, je dirais, une chasse aux sorcières, persécution, tout ce que vous voulez, sous l’une ou l’autre forme, en mettant en valeur les moments difficiles ou délicats qu’il peut y avoir dans n’importe quel groupe humain, et en présentant ces moments comme étant la norme de tous les groupes religieux marginaux.

 Il n’y a personne qui pense que tous les prêtres sont des pédophiles mais on fait courir le bruit que ceux qui appartiennent à des dites « sectes » sont des pervers de toutes espèces, et on organise des commissions pour les surveiller, pour les poursuivre, pour évaluer leur présence dans des groupes, pour évaluer leur lobbying. Donc il y a un traitement extrêmement différencié de deux phénomènes qui, d’un point de vue sociologique, sont tout à fait identiques. Quelle est la différence, d’un point de vue sociologique, entre les Témoins de Jéhovah[iii] et d’autres groupes religieux mieux établis ? C’est extrêmement difficile à mesurer.

Quelle appréciation portez-vous sur le traitement des sectes dans les médias ?

Les médias ont une attitude très compréhensible, par rapport aux sectes – aux dites « sectes », je mets le terme entre guillemets –, c’est que c’est un sujet qui est très demandé, c’est un sujet qui est très « croustillant ». Après avoir fait le numéro spécial « Péril jaune », le numéro spécial sur « La pédophilie », eh bien on a d’habitude un bon retour de lecture si on fait un numéro spécial « Ces sectes qui nous entourent » ou quelque chose comme ça.

Et là, on a régulièrement affaire à des dérives très inquiétantes parce que si on ne trouve pas des choses croustillantes, il faut plus ou moins les inventer, bien entendu. Et donc d’un point de vue, je dirais, médiatique, c’est un sujet qui est porteur, c’est un sujet qui attire le lectorat ou l’audimat, mais on ne rend pas compte de la réalité de la vie dans les petits groupes religieux.

Je dirais que la réalité de la vie dans les petits groupes religieux est majoritairement très ennuyeuse : des gens qui prient, qui se réunissent, qui ont des activités caritatives. Tout ça n’est pas très rigolo. Mais ça n’intéresse pas les médias. Ce qui intéresse, ce sont les dérives éventuelles, et ces dérives éventuelles sont considérées comme des généralités. Donc on attire l’attention du lecteur ou de l’auditeur sur des comportements qui sont tout à fait marginaux par rapport à l’ensemble des comportements qu’on pourrait relever dans les petits groupes religieux.

Il est courant de dire que la politique actuelle a été initiée suite à certains drames : Guyana[iv], Waco[v], l’Ordre du Temple Solaire [vi]. Que pouvez-vous dire sur l’utilisation de ces drames, et quelle est la position de l’historienne et sociologue vis-à-vis des nombreuses questions restées sans réponse au sujet de la thèse du suicide collectif ?

Concernant les méfaits qui seraient attribuables aux « sectes », je pense sincèrement qu’il y a eu des victimes, bien sûr, dans certains de ces groupes, mais à côté des méfaits des grandes religions, ce sont des amateurs.

Les grandes religions sont des multinationales de la religion, elles agissent sur une grande échelle. Ce sont des groupes qui, lorsqu’il y a des victimes, font des milliers de victimes. Lorsque les Hindouistes[vii] massacrent des Musulmans, ce n’est pas trois ou quatre qu’ils massacrent. Lorsque vice-versa, des Musulmans s’attaquent aux Animistes[viii] ou aux Chrétiens, ce ne sont pas deux trois personnes qui sont victimes, ni même quelques dizaines.

Donc je dirais que par rapport à ces grands massacres qui sont organisés au nom des grandes religions, ce qui peut se faire au nom des petites religions est du travail de petits entrepreneurs indépendants. C’est peu de chose, à côté de ce qui peut être fait sur une grande échelle par les multinationales de la religion.

Je ne me prononcerai pas quant aux affaires judiciaires précises des suicides collectifs mais disons qu’il y a quand même quelques faits assez troublants, où on peut se demander si l’intervention de la police n’a pas été bien pire que le comportement interne des membres du groupe. Il y a un certain nombre de points d’interrogation, certainement, qui restent posés mais même si tous les morts restaient attribuables à la secte du Temple Solaire, ça n’est jamais que quelques dizaines. Pendant ce temps-là, combien y avait-il de morts dans les violences interreligieuses en Inde et au Pakistan, combien y avait-il de morts de violences entre Juifs et Musulmans, entre Catholiques et Protestants ? Bien davantage, évidemment.

Pensez-vous qu’une psychose anti-sectes soit entretenue ? Si oui, quel en serait l’objectif ?

Je pense que les grandes religions, et éventuellement la laïcité aussi, ont intérêt à garder un certain monopole sur nos sociétés. Nous ne sommes pas comme la société américaine qui est née à partir du pluralisme religieux total.

Ici en Europe, on est né d’un monolithisme religieux. On était d’abord catholique, ou protestant, mais pas les deux. Et puis, petit à petit, disons que la libéralisation de la société a permis qu’il y ait deux, puis trois, puis quatre, cinq options éventuellement possibles dans notre société. Mais ce n’est pas un système ouvert. C’est un système fermé, qui se limite à quelques groupes qui sont légalement reconnus. Et donc il y a un espèce de gâteau, je dirais, qu’on partage entre ces groupes. Gâteau, au niveau financier, c’est le cas en Belgique, par exemple, puisqu’il y a des subsides pour les religions et la laïcité et si on devait admettre les Témoins de Jéhovah  parmi ces groupes – il y a beaucoup plus de Témoins de Jéhovah en Belgique que de Juifs –, il faudrait partager le gâteau. Partager le gâteau médiatique aussi, puisqu’il y a des émissions pour la morale laïque, pour les Juifs, pour les Protestants. Il faudrait aussi recouper là pour donner un temps d’écoute pour les Adventistes du 7ème Jour[ix], les Scientologues[x], les Témoins de Jéhovah, etc. Par rapport à cette éventualité, il y a une réaction frileuse des religions qui ont le haut du pavé et qui voient d’un assez mauvais œil ces petites nouvelles concurrentes. Et donc il y a une réaction de repli, et d’inquiétude.

De par notre action, nous sommes témoins des discriminations que subissent les nouvelles spiritualités ou plus simplement les personnes qui ont une démarche particulière. Ces discriminations vont de la critique à la diffamation, au retrait de l’autorité parentale, jusqu’à des assauts de gendarmes dignes du traitement des terroristes. Ces discriminations ne sont jamais mentionnées ni par les pouvoirs publics ni par les médias. Quel est votre regard sur cette dissimulation partielle de la réalité ?

Bien sûr, les médias axent très souvent leur vision sur le récit des repentis, ce que j’appelle les repentis, c’est-à-dire des gens qui ont été dans un groupe et qui en sont sortis. Et qui évidemment ne sont pas contents parce qu’ils ont dépensé du temps, de l’argent, du dévouement, pour une cause qui, après coup, ne leur apparaît pas comme bonne. Et c’est vrai en religion, c’est vrai en politique aussi.

On écrit l’histoire du Parti Communiste bien davantage en écoutant ceux qui en sont sortis que ceux qui y sont restés. Cela a un côté croustillant puisque vous avez là une critique terrible des structures de l’église ou du parti qu’on a quitté, et on n’écoute jamais les gens qui continuent à être adventiste, ou scientologue, ou Témoins de Jéhovah , et qui sont heureux. Et qui reçoivent quelque chose qui peut-être, de l’extérieur, n’apparaît pas comme évident.

Le traitement que les « sectes » ont dans les médias est fort tributaire de cette vision, bien entendu. On ne prend pas la peine de donner une vision objective du phénomène et on se braque sur les mécontents. Et donc, on a une vue extrêmement biaisée de la réalité.

On parle souvent des souffrances que certains ont subies, soit en étant dans des mouvements religieux radicaux, soit en sortant de ces mouvements religieux radicaux ; on oublie de dire que pour les grandes religions, c’est pareil. Le sens du petit livre que j’ai écrit sur La secte des adversaires des sectes[xi] est celui-là : si vous voulez quitter un couvent, ce n’est pas interdit mais vous êtes coupé de la vraie vie depuis un certain temps et votre réinsertion va être aujourd’hui très difficile.

Et bien sûr, si vous quittez un petit groupe religieux marginal, cette difficulté va être très forte également.

Les médias axent leur vision sur les problèmes que les personnes peuvent éprouver dans ou à la sortie d’un petit groupe religieux mais on ne voit jamais l’autre côté : les discriminations dont les personnes sont victimes, à l’extérieur, par rapport à leurs engagements dans des petits mouvements religieux.

Dans les cas qui me viennent à l’esprit, je pense à un instituteur en Belgique qui a été mis au ban de l’enseignement parce qu’il était témoin de Jéhovah. Il avait d’excellents rapports avec son inspecteur mais à partir du moment où on découvre qu’il est témoin de Jéhovah, il est révoqué. Et aujourd’hui, pensionné, retraité, il a une retraite qui est vraiment minuscule parce qu’il y a un grand blanc dans sa carrière, dû à cette révocation qui est une révocation, je dirais, pour raison de conscience.

D’autre part, j’ai aussi à l’esprit le cas d’une Raëlienne[xii] qui a été mise à la porte d’une administration communale lorsqu’on a découvert, ô horreur, qu’elle était raélienne. Pourtant elle n’avait jamais fait de prosélytisme au sein de son administration mais le simple fait d’être raélienne effraie tellement, étant donné l’image négative que diffusent les médias, qu’on met entre parenthèses la liberté de conscience, la liberté de culte, dans ce cas précis.

Et donc il y a effectivement un grand nombre de gens qui sont victimes de discriminations parce qu’ils sont membres d’un petit groupe religieux et qu’ils doivent vivre cela en secret parce que s’ils sont démasqués, ils risquent de subir, soit dans leur vie personnelle soit dans leur vie professionnelle, des conséquences extrêmement graves. Et notamment, en cas de divorce, les avocats jouent très souvent sur la fameuse liste des sectes qui paraît-il n’a pas de valeur légale mais néanmoins est fréquemment utilisée, et utilisent cette liste des sectes pour retirer par exemple la garde des enfants à un père ou à une mère qui ferait partie d’un de ces groupes appelés « sectes ».

Que pensez-vous de l’attitude des pouvoirs publics qui basent leur politique principalement sur le témoignage des apostats ? Quel regard avez-vous sur les "apostats" ?

Je peux comprendre que des gens soient déçus d’avoir investi une partie de leur vie, de leur temps, de leur dévouement, pour une cause qui après coup ne leur semble pas une cause juste. Mais ce qui devrait être la règle dans les médias, c’est de ne pas privilégier uniquement ce témoignage. C’est une face de la réalité, mais il faut évidemment la croiser.

En histoire, on croise toujours les témoignages : vous avez une personne d’un parti, vous y ajoutez le témoignage d’une personne d’un autre parti, vous pouvez espérer avoir une vision un peu plus balancée. Et dans la question desdites « sectes », en fait, on prend systématiquement le point de vue des « repentis » – pour ceux qui sont sortis de la mafia –, des repentis, des apostats, et systématiquement on néglige le point de vue des gens qui vivent heureux une spiritualité qui personnellement ne m’est pas proche. Je ne suis membre d’aucun de ces groupes, je ne suis ni Adventiste, ni Témoin de Jéhovah, ni Raélienne, je suis totalement athée. Mais je considère qu’il faut apporter un traitement égalitaire aux différentes convictions et que donc, ce qu’on reproche à un groupe ne peut pas être reproché uniquement à ce groupe sans prendre en considération les autres.

Dans le cas qui nous intéresse, si on écrivait l’histoire de l’Eglise catholique uniquement par le témoignage des gens qui l’ont quittée, on aurait une espèce de roman d’horreur, avec uniquement les enfants qui ont été victimes de prêtres pédophiles, les jeunes filles qui sont entrées au couvent contre leur gré, ceux qui ont été abusés par des croyances qui se sont avérées fallacieuses... On aurait une vue extrêmement biaisée. Eh bien cette vue biaisée qu’on refuserait pour les grandes religions, on l’accepte dans les médias pour les petites religions et on privilégie les témoignages des apostats, des repentis, sans prendre en considération l’autre face de la réalité.

Quelle est votre opinion sur le délit de manipulation mentale qui serait une caractéristique des mouvements appelés « sectes » ?

Le délit de manipulation mentale est quelque chose d’extrêmement flou, bien sûr. La manipulation mentale, elle commence à la télévision quand vous voulez regarder une émission d’actualités et que vous avez d’abord cinq minutes de publicité où on vous imprime dans l’esprit que Dreft[xiii] est une poudre verte qui lave très bien alors que vous n’aviez absolument pas envie de le savoir.

De la manipulation mentale, il y en a sûrement dans la publicité. Dans le cas de philosophies ou de religions, on ne voit pas quand ça commence et quand ça se termine. Moi j’assure avoir été victime de manipulation mentale, parce que ça fait quarante-cinq ans que je n’ai plus été au catéchisme et je peux encore vous dire le « Notre Père », le « Je vous salue Marie », les dix commandements, le credo, etc. Donc ça veut dire qu’on m’a enfoncé ça dans la tête avec une telle insistance que quarante-cinq ans plus tard, je m’en souviens encore.

Alors est-ce qu’il faut interdire le catéchisme ? Si on est logique et qu’on veut interdire toute manipulation mentale, c’est là que ça commence, évidemment. Il faudrait alors interdire toutes les manipulations mentales religieuses dans leur ensemble. Ou bien on reconnaît que ça ne met pas en danger la démocratie. J’ai été manipulée mentalement mais je m’en suis sortie, tout compte fait, j’ai abandonné mon catéchisme.

Les manipulations mentales, il y en a partout, il y en a tout le temps, il y en a dans les partis politiques, il y en a à la télévision, il y en a dans les grandes religions, dans les petites. Mais imaginer que la manipulation mentale serait une caractéristique desdites « sectes », c’est rêver tout haut. Ou bien il faut traiter tout le monde sur le même plan et on arrive à une politique extrêmement répressive, ou bien on accepte qu’il y ait des choses qui ne nous plaisent pas mais qui sont dans le jeu de la démocratie.

Jusqu’où va la liberté de conscience pour l’historienne sociologue que vous êtes ?

Pour moi, il n’y en a jamais assez, je dirais. Ce qui doit être punissable, ce sont les actes délictueux. Mais pour ça, on a un code pénal qui punit les actes délictueux. Si vous violez un enfant, c’est punissable. Et peu importe que ce soit au cours du catéchisme ou dans un groupe dit « sectaire ». Il faut que ce soit punissable. Cette législation suffit, il n’est pas nécessaire d’ajouter des règlements flous et inapplicables comme ceux sur la manipulation mentale. Notre code pénal suffit amplement et la liberté de conscience doit être totale. Moi, je ne crois à aucune religion, je pense que ce sont des impostures, toutes. Mais je laisse les gens libres de croire à toutes les farces qu’ils veulent. Il y en a qui contemplent leur nombril, il y en a qui entretiennent le culte de l’ange Gabriel... Eh bien peu importe, s’ils ne font pas de tort à la société civile, je suis pour une liberté totale de ces croyances. Et en tant qu’incroyante, je pense que lorsqu’il y a un vrai pluralisme, une vraie liberté de conscience, j’ai aussi ma liberté à l’intérieur de ce prisme-là. Tandis que si on ne reconnaît que quelques religions, c’est déjà beaucoup plus limité. Et le pire, ce qu’il faut absolument éviter, c’est qu’il y ait le monopole d’une seule religion. C’est la situation la plus invivable. C’est le cas dans certains pays musulmans, c’est le cas en Israël, c’était le cas autrefois, dans nos régions, soit catholiques soit protestantes. Cette situation évidemment ne développe pas l’esprit critique et ne permet pas l’exercice de la liberté de conscience.

Quel regard portez-vous sur les associations anti-sectes, comme l’ADFI[xiv] en France, déclarée d’utilité publique et subventionnée par l’Etat ?

Les associations anti-sectes m’inquiètent beaucoup, que ce soit en Belgique ou que ce soit en France. C’est ce que moi j’ai appelé « la secte des adversaires de sectes ». Ce sont des gens qui sont braqués sur un problème et essayent de dénicher partout leurs ennemis. Je pense que c’est assez inquiétant qu’ils soient subventionnés pour faire la chasse aux sectes. En Belgique aussi, nous avons un observatoire des sectes qui, selon moi, n’est pas très efficace... Je ne vois pas pourquoi ils observent les sectes et n’observent pas les grandes religions et les grandes philosophies. Je pense que s’ils ont quelque chose à observer, c’est tout et pas uniquement les « sectes », bien entendu.

En outre comme ces groupes sont payés pour découvrir des scandales, je dirais qu’ils sont un peu poussés à créer les scandales et à les mettre en valeur.

Que pensez-vous de la décision de la Justice belge qui a donné raison à une minorité spirituelle, l’Eglise Universelle du Royaume de Dieu[xv], contre la chambre qui aurait violé son devoir de prudence et fait preuve d’une grande indélicatesse dans la rédaction du rapport de la commission d’enquête sur les sectes déposé le 28 avril 1997 ? Certains parlementaires dénoncent une violation inadmissible de l’immunité parlementaire...

J’ai été un petit peu liée à cette enquête parlementaire parce que contrairement à la France , le parlement belge a fait venir des experts indépendants. Donc il y a des sociologues qui sont venus des diverses universités, et peu importe de quelles universités ils venaient et sans s’être consultés, ils ont tous eu la même réaction. Ils ont dit : il n’est pas possible de donner une définition des sectes qui soit différente d’une définition des religions. Mais le parlement a tout de même publié une liste des sectes qui a été extrêmement utilisée par la suite. Donc je comprends très bien la réaction de ce mouvement qui se sent discriminé parce que faisant partie de cette liste des sectes. Je dirais que c’est une décision qui me semble extrêmement positive pour la démocratie. Cela montre qu’il y a vraiment une séparation entre le pouvoir judiciaire et le pouvoir politique. Parce que le tribunal a été absolument indépendant et a considéré qu’il n’avait aucune pression à recevoir du pouvoir politique.

La réaction du pouvoir politique a été évidemment très violente, il a contesté la décision du tribunal, comme si un pouvoir politique avait à influencer la décision d’un tribunal. La décision était assez saine mais en appel, le jugement a été inverse.

Il semble qu’en France les minorités spirituelles ne puissent être un sujet d’études des universitaires sans prendre d’énormes risques pour leur carrière. Que pensez-vous de cette situation ?

Je crois que la situation est assez différente en France et en Belgique. En France, la secte des adversaires des sectes a davantage de prise peut-être qu’en Belgique. En Belgique, l’attitude est plus nuancée, notamment parce que du côté néerlandophone, il y a un regard un peu semblable sur les petites religions au regard hollandais. Vous savez qu’aux Pays-Bas, il y a aussi eu une enquête sur les sectes et que le rapport final a dit : ce n’est pas un problème ; il y a des petits groupes religieux, des grands groupes religieux mais ils ne sont pas criminogènes et donc nous n’avons pas à nous en occuper particulièrement. Tandis qu’en France, il y a une vision très monolithique, une vision de monopole religieux qui fait que tout le monde se sent obligé de lutter contre ces petits mouvements religieux.

Donc je pense que nous avons là deux visions un peu différentes et qu’il y a tout de même plus d’autonomie pour les chercheurs et les universitaires en Belgique – surtout du côté néerlandophone mais disons tout de même en général – qu’en France.

Maintenant, curieusement, l’Observatoire des Sectes en Belgique ne comprend pas les principaux universitaires qui ont travaillé sur les sectes. Le président de cet observatoire a longtemps été un Jésuite. C’est tout de même étonnant qu’un Jésuite soit considéré comme un personnage objectif pour déterminer dans une structure officielle quelles sont les bonnes et les mauvaises religions.

Selon vous, pourquoi les pouvoirs publics ne sont-ils pas demandeurs de plus d’études sur le sujet des sectes, puisqu’il est générateur de tant de questionnements ? C’est le cas de la France , principalement, ce n’est peut-être pas la même chose en Belgique.

En Belgique, il n’y a pas eu de demande des pouvoirs publics d’avoir une véritable analyse, un véritable panorama de la situation des nouveaux mouvements religieux. Nous avons l’initiative ici, dans notre centre d’études des religions et de la laïcité, d’un certain nombre d’études sur la réalité de ces nouveaux mouvements sur Bruxelles ou en Belgique, mais ça n’a jamais été une étude commanditée par le gouvernement.

Donc curieusement, le gouvernement a une politique répressive mais ne s’intéresse pas de savoir si ça correspond à une situation objective sur le terrain.

 


[i] Une hérésie (du grec hairesis, choix, préférence pour une doctrine) est d’abord une école de pensée. Le jardin d’Épicure était une telle hairesis. La traduction latine en est secta, secte. L’Antiquité n’attache pas de valeur péjorative à ces termes. Dans un contexte chrétien, et par analogie dans d’autres contextes, l’hérésie qualifie une situation complexe de conflit et de rupture, qui superpose généralement l’hérésie proprement dite (doctrinale : déviance sur le contenu de la foi) et le schisme (disciplinaire : insoumission à l’autorité ecclésiastique légitime).

[ii] L’Alsace-Moselle, employé comme un seul terme, désigne improprement la partie de la France devenue allemande de 1871 à 1918. Le terme véritable pour désigner ce territoire est Alsace-Lorraine (traduit de l’allemand Elsass-Lothringen).

[iii] Les Témoins de Jéhovah forment un mouvement religieux d’inspiration millénariste composé de 6 millions et demi de pratiquants réguliers dans 235 pays.

[iv] Le « suicide collectif » de Guyana en 1978 a marqué le début de la psychose des sectes dans le monde. Plus de 900 personnes ont péri le même jour de causes diverses mais le verdict présenté au grand public a toujours été orienté vers l’idée d’une dérive sectaire alors même que l’implication des services secrets américains a été démontrée

[v] Waco : communauté religieuse du Texas (USA), entièrement détruite par un assaut des forces de l’ordre américaines en avril 1993. Cette affaire est considérée comme une action catastrophique et un dérapage d’un Etat contre une de ses minorités.

[vi] L’Ordre du Temple Solaire  (OTS) était un groupe ésotérique, principalement actif en France, en Suisse et au Canada et dissout en 1994. Trois drames ont défrayé la chronique : 5 morts au Québec (1994), 48 morts en Suisse (1994), 16 morts en France (1995). Considérés comme des suicides collectifs alors que la plupart des indices pointent vers des meurtres organisés (voir le documentaire d’Yves Boisset : Les mystères sanglants de l’OTS), ces drames ont été le déclencheur de la campagne de lutte contre les sectes en France.

[vii] L’Hindouisme est la plus ancienne des principales religions du monde. Avec plus de 900 millions de fidèles, elle est actuellement la troisième religion la plus répandue, après le Christianisme comptant environ deux milliards de fidèles au total et l’Islam à près d’un milliard. L’Hindouisme peut être convenablement défini comme étant un mode de vie socioreligieux des Hindous.

[viii] L’Animisme (du latin anima : âme) est une croyance ou religion selon laquelle la nature est régie par des âmes ou esprits, analogues à la volonté humaine : les pierres, le vent, les animaux. Il se rencontre surtout chez les sociétés traditionnelles comme en Afrique, en Amérique du Sud, en Amérique du Nord, en Sibérie ou en Océanie. Dans les pays scandinaves, il existe un fond animiste en parallèle au Christianisme.

[ix] L’Église adventiste du septième jour est un mouvement chrétien protestant fondé aux États-Unis d’Amérique au milieu du XIXe siècle par Ellen White.

[x] L’Église de Scientologie – ou simplement Scientologie – est une organisation à vocation spirituelle fondée aux États-Unis dans les années 1950 par L. Ron. Hubbard.

[xi] Lettre ouverte à la secte des adversaires des sectes, Anne Morelli, Editions Labor, 1997.

[xii] Claude Vorilhon, dit Raël, né le 30 septembre 1946 à Vichy dans l’Allier, France, est le fondateur du mouvement raëlien. Le mouvement raëlien propose une nouvelle interprétation de l’histoire humaine fondée sur le rôle des extraterrestres.

[xiii] Produit pour laver la vaisselle.

[xiv] L’Union Nationale des Associations de Défense des Familles et de l’Individu (UNADFI) regroupe et coordonne les ADFI (Associations de défense des familles et de l’individu). Ces associations jouent un rôle majeur dans la discrimination contre les mouvements spirituels, en incitant les citoyens à dénoncer toute personne ayant un comportement considéré comme « hors norme » et en prenant partie contre ces personnes lors de procès où elles ont été autorisées à se porter partie civile après avoir obtenu le statut d’association d’utilité publique. Pour en savoir davantage sur le fonctionnement de ces associations financées par l’Etat, lire l’article reproduit sur le site du CICNS sur http://www.cicns.net/ADFI.htm.

[xv] EURD : Eglise Universelle du Royaume de Dieu. Eglise fondée en 1977 au Brésil par Edir Macedo et issue du mouvement pentecôtiste.

 

 

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