Burqa, voile intégral et dérives sectaires

Par Éric Bouzou du CICNS (janvier 2010)

La mission d’information parlementaire sur le voile intégral qui s’est déroulée au cours du 2ème semestre 2009 sous la présidence du député  André Gérin, son initiateur, n’a pas évité les écueils qui détériorent en France tout débat politique relatif au religieux ou au spirituel.  

L’objectif de la mission était « d'établir un état des lieux de la pratique du port du voile intégral en France en s'attachant à comprendre les origines de ce phénomène, son ampleur et son évolution » (source). Il était facile de prévoir que ce sujet apparemment circonscrit allait, dans le contexte actuel du débat sur l’identité nationale, déborder de toute part et qu’en conséquence, la structure de la mission ne serait pas adaptée à son traitement. C’est ce qui est arrivé.  

L’impossible débat sur un sujet touchant au religieux ou au spirituel 

La polémique autour du voile intégral, provoquant une réflexion sur l’intégration de l’Islam au modèle français, a été traitée différemment des questions relatives aux minorités spirituelles. L’enjeu politique lié au risque d’une mise à l’index d’une religion établie (la deuxième en France) est sans commune mesure avec les conséquences d’une mise à l’index de groupes minoritaires qui peut se faire dans l’indifférence générale. Le respect du contradictoire a donc été observé. Néanmoins, beaucoup des artifices utilisés pour orienter le débat ont été similaires à ceux pratiqués lors des « enquêtes » du même type sur les « sectes ». Cela n’est pas surprenant puisque le port du voile intégral a été qualifié par beaucoup d’intervenants de « dérive sectaire » perpétrée par des « gourous » de « sectes » (nous avons par ailleurs illustré l'hypocrisie qui a consisté à parler de dérives sectaires sans impliquer la MIVILUDES). A ce titre il nous semble utile de mettre une nouvelle fois en exergue ces artifices. 

Faire peur avant tout : L’ingrédient premier du débat a été la peur. A titre d’exemple, le 29 juin 2009 dans l’émission de France2 « Mots croisés », la philosophe Elizabeth Badinter a déclaré que les femmes portant la « burqa » « n’ont plus rien d’humain », un propos « nauséabond » pour l'historien Jean Baubérot (source). La philosophe a, de façon répétée, comparé les femmes intégralement voilées à des « Belphégor » à des « fantômes », André Gérin utilisant les termes de « cercueils, sarcophages ambulants » (Là-bas si j’y suis, France Inter, 24 décembre 2009). Il ne fait aucun doute non plus que la référence aux sectes, un angle d’attaque particulièrement anxiogène en France, a participé à ce climat de peur. 

Le thème du fléau social : André Gérin, dans son bilan des auditions, a prétendu : « Il faut trouver un moyen d'arrêter, voire de faire reculer, cette réalité qui crée un malaise terrible dans la société (…) Quand on parle du voile intégral, il faut bien voir que c'est l'iceberg d'une réalité d'islamisation de la vie sociale dans certains quartiers » (France5, C à dire, 17 décembre 2009), laissant croire à travers ce type de propos que la République est menacée par 1900 femmes voilées (selon les dernières données disponibles) et que ce sujet est une préoccupation majeure des Français. 

Des données inexistantes ou imprécises : Quelques statistiques ont été produites par Brice Hortefeux, Ministre de l’Intérieur, lors de son audition. Mais en tout état de cause, ces données sont insuffisantes pour appréhender correctement le problème et en particulier pour répondre à la question essentielle suivante : combien de femmes sont forcées de porter le voile intégral et combien le font par choix personnel ? La réflexion ne peut être la même dans ces deux cas de figures mais les députés se sont arrangés soit pour éluder cette nuance de taille, soit pour suggérer à de nombreuses reprises que celles « prétendant » faire un choix personnel étaient manipulées à leur insu (une rhétorique typique de la lutte antisectes). Les informations disponibles invitent à conclure que le nombre de celles qui portent le voile intégral pour affirmer une identité (donc volontaire) est important. 

Les principales personnes concernées ont été absentes : Une partie des femmes voilées étaient indirectement représentées par des associations de défense des femmes. Mais les députés n’ont interviewé, à huis clos, qu’une seule musulmane portant le voile intégral : Kenza Drider. Il suffit de l’écouter pour reconnaître une femme lucide et claire dans ses positions (France5, Revu et corrigé, 19 décembre 2009).  L’appréciation d’André Gérin sur son audition se passe de commentaires : « On a reçu avec difficulté une personne qui a accepté de se dévoiler à huis clos (...) une femme qui avait réponse à tout, une femme militante mais qui avait qu'une relation, alors là on tombe le cul par terre, « ma relation c'est Dieu ». (…) Elle a le droit, mais si on veut vivre ensemble au XXIe siècle, si on veut porter les valeurs de libération de la femme, de relation de mixité dans ce pays, on peut pas admettre... J'accuse pas cette dame et je suis convaincu d'une chose, que cette dame elle est endoctrinée » (sic, ibid., C à dire). 

Sophismes et autres approximations habituelles : En vrac, nous avons eu droit de la part des députés à des affirmations péremptoires sur ce qui est ou n’est pas religieux (dans un pays, rappelons-le, où la loi de 1905 affirme que la République ne reconnait aucun culte), à la confusion habituelle entre « domaine public » et « espace public », à l’erreur habituelle de destiner la laïcité au grand public alors qu’elle ne contraint légalement que les institutions et les pouvoirs publics (autrement dit, le citoyen n’a pas l’obligation d’être laïque dans sa vie privée).  

Le ton des échanges 

Il est regrettable de constater le peu de respect montré par certains parlementaires à l’égard des experts qui n’allaient pas dans leur sens. Bien que les premiers aient affirmé haut et fort que la mise en place d’une loi n’était pas décidée à l’avance, force est de constater que tous les intervenants ayant critiqué une éventuelle législation contre le voile intégral se sont fait « tancer » plus ou moins vertement, les termes « intellectuels » ou « juristes » devenant pour l’occasion des noms d'oiseaux. Jean Baubérot a dû hausser le ton pour rappeler les députés à un peu plus de respect pour les opinions d’autrui (source). Quant à Tariq Ramadan (source), plusieurs députés lui ont déclaré sans ambages qu’ils ne souhaitaient pas le voir s’exprimer. Nos élus nous ont malheureusement habitués, au sein de l’Assemblée Nationale, à des comportements dignes d'une cour de récréation de l’école primaire avec des écarts de langages et de comportements peu reluisants. Les voir étendre leur manque de courtoisie et d’écoute à des personnes qualifiées de la société civile, qu’ils avaient invitées, est navrant. 

Le fond des échanges 

La question centrale que les députés souhaitaient voir traiter était : comment empêcher le port du voile intégral au plus vite ? Une compréhension véritablement profonde, de leur part, des raisons qui poussent des femmes à choisir ce vêtement était hors sujet dans ces conditions. Beaucoup d'intervenants juristes ont été interrogés sur les ouvertures qu'offrait le droit pour passer une loi d'interdiction. Leurs contributions ont été instructives, celle de Guy Carcassonne nous semble résumer l’ensemble de la problématique. 

Pour le constitutionnaliste, une loi d’interdiction ne saurait s’appuyer sur des fondements qu’il qualifie d’« inacceptables » : 1°- la laïcité, car elle s’applique aux pouvoirs publics et non aux personnes (propos tenu devant des parlementaires qui semblaient suivre leur première leçon sur la laïcité…) et parce que cela ouvrirait la porte à n’importe quelle demande d’interdiction de signes religieux dans l’espace public au nom de cette laïcité ; 2°-  La dignité : « Qu’est-ce que ça signifie, la dignité humaine ? Ça signifie que les systèmes, les régimes, ne peuvent pas asservir la personne humaine (…) Cela ne signifie en aucun cas que le législateur serait qualifié pour se faire juge de la dignité humaine d’autrui. On ne peut pas, on ne doit pas et il n’y a surtout aucune raison de faire entrer en conflit la dignité et la liberté. Nul n’est juge de ma dignité ; je suis le seul juge de ma dignité et j’entends bien interdire à quiconque, (…) au législateur lui-même, de me dire ce qui est digne de moi et ce qui n’est pas digne de moi en tant que membre de l’espèce humaine (…). Que devient la liberté si un législateur, quel qu’il soit, peut décider, en lieu et place des individus, ce qui est digne et ce qui n’est pas digne d’eux ?  »  (Le député Jacques Myard a alors interrompu Guy Carcassonne pour qualifier ses propos de « casuistique ») ; lier l’interdiction du voile intégral à la dignité de la femme, a poursuivi le juriste, est un « terrain extrêmement marécageux », puisque beaucoup de pratiques pourraient être déclarées indignes : prostitution, pornographie, piercing etc. ; 3°- Les contraintes faites aux femmes : « La plus belle loi ne peut offrir que ce qu’elle a (…) c'est-à-dire établir des normes. (…) Si ce problème, celui des contraintes faites aux femmes, pouvait se régler par une loi, mais que ne l’a-t-on adoptée depuis des décennies ? (…) Comment juger de la contrainte ? Peut-on accepter l’idée d’une extériorité par rapport à la contrainte ? Une femme dit qu’elle porte le voile intégral parce que c’est son choix, qui donc va aller dire (…) « en vérité vous êtes totalement inhibée, vous êtes assujettie, vous êtes conditionnée, vous nous dites que c’est votre libre choix, mais nous on considère que ça n’est pas votre libre choix, que c’est donc une contrainte et que cette contrainte est interdite », ça ne me parait pas raisonnable ; le juge, pas plus que le législateur, ne peut se substituer à la personne, à l’intéressé, au citoyen (…), pour lui dire comment il doit faire usage de sa liberté et dans quelles limites, dès lors que ça ne nuit pas à autrui, il convient de le faire ».

Notons que les arguments de Guy Carcassonne invalident indirectement les thèses de manipulation mentale si couramment utilisées à l’encontre des minorités spirituelles et du même coup invalident la loi About-Picard libellée à l’encontre de ces mêmes minorités. 

Les seuls « fondements concevables » pour interdire le port du voile intégral sont les « notions d’ordre et de sécurité publics », car ils permettent de mettre en place une législation « non discriminatoire ». « Il s’agirait d’interdire tout ce qui dissimule le visage, (…) hors des cas exceptionnels. (…) Je crois qu’un tel interdit est conforme à nos valeurs. (…) Il existe des codes sociaux qui font qu’il est unanimement admis qu’il y a des choses que l’on cache et des choses que l’on montre. Jusqu’à présent on cache son sexe, on montre son visage. Peut-être que dans mille ans, ce sera l’inverse. (…) Le fait que l’on montre son visage n’est pas destiné à exercer une surveillance, même si ça peut aussi servir à ça. (…) Lorsque l’article 4 dit que la liberté consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui, il me semble que l’on est en droit de considérer que nuit à autrui le fait qu'on lui cache son visage. Qu’est-ce que ce système dans lequel quelqu’un peut dire, à toutes les personnes qu’il croise dans la rue : « Vous n’êtes pas digne de voir mon visage » ? ». 

L’aspect de la nuisance à autrui a également été évoquée par Elisabeth Badinter (et d’autres) affirmant : « quand on se cache le visage, on est voyeuriste, c’est insupportable » (France 2). 

Curieuse démarche intellectuelle qui a consisté à prendre la défense de ces femmes portant le voile intégral, musulmanes dont on s’est rapidement aperçu que beaucoup l’avaient choisi, pour arriver à une justification inverse : « Cela nuit à autrui et pour cette raison, il faut l'interdire au nom des us et coutumes en vigueur ». 

Epilogue des auditions de la mission 

Le plus sérieusement du monde, André Gérin affirmait au début des auditions : « Je veux le rappeler, cette mission d'information ne décide pas a priori de ses conclusions » (source). Mais certaines figures politiques, peut-être un peu moins hypocrites que d’autres, avaient déjà conclu. François Baroin déclarait le 19 décembre 2009 : « C’est une question de principe. Une seule burqa justifierait une loi. (…) La burqa n’est pas une prescription religieuse mais une dérive sectaire, qui doit être condamnée et combattue » (Le Monde). Quant à Jean-François Copé, il prenait tout le monde de court (ou bien était-ce juste une anticipation ?) en déposant une proposition de loi d’interdiction du port du voile intégral avant la sortie des conclusions de la mission parlementaire (Nouvel Obs). 

Quelques réflexions autour de la polémique sur le voile intégral 

La réflexion des parlementaires sur la question du voile intégral aurait dû établir une distinction nette entre le cas des femmes forcées de porter le voile (pour quelques raisons que ce soit) et celles qui ont choisi de le porter. 

Dans le premier cas, la problématique rejoint celles de l’égalité homme-femme et des violences faites aux femmes. A l’évidence, les progrès sont laborieux dans ces domaines et si de nouveaux moyens pour accélérer le processus doivent être recherchés, le recours à la loi est probablement un des plus mauvais, comme l'a illustré Guy Carcassonne. 

La question soulevée par les femmes choisissant le voile intégral est différente, le minimum étant d’essayer de comprendre leurs motivations au lieu de les condamner a priori. Les prises de position mettant systématiquement en doute leur libre arbitre, en évoquant des manipulations extérieures intégristes voire terroristes, sont intenables dans un Etat de droit digne de ce nom. Elles ont une croyance (dont le caractère religieux leur appartient et ne peut leur être dénié) qui détermine leurs actes (voir notre article à ce sujet). S’il est naturel qu’une société démocratique mette en avant des us et coutumes et une conception du lien social différents et incompatibles avec la pratique du voile intégral, encore faudrait-il que cette société ne commence pas par insulter ces femmes en les qualifiant « d’inhumaines », de « sarcophages » ou de « cercueils ambulants » (ce type de propos, prononcés par quelques personnes isolées mais fortement médiatisées - dont le président de la mission parlementaire ad-hoc -, a un impact significatif sur l’opinion). 

L’argument consistant à les accuser de voyeurisme mérite réflexion. Il sous-entend que, sans voile, tout un chacun devient « visible ». Une société individualiste qui déshumanise les liens sociaux au nom des lois du marché, de la consommation, de la compétition, du rendement, du profit, de la réussite à tout prix, n’est-elle pas justement  génératrice de toutes sortes de « masques sociaux » ? Les « compétiteurs » (ceux qui aiment ce monde casino) ne choisissent-ils pas des masques confortant leurs positions dominantes et les « vulnérables » (l’immense majorité) ne s'empressent-ils pas d'enfiler des masques de protection pour  s’assoupir ou au contraire se montrer ou pour faire croire et se faire croire qu’ils sont toujours sur la ligne de départ ? Peut-on réellement « voir » l’autre dans ces conditions ? Il est possible que notre société parvienne à convaincre ces musulmanes que le voile n’est pas nécessaire (il pourrait d’ailleurs être vu comme un vêtement de protection plutôt que comme un artifice de « voyeur »). Mais, ayant si peu de chances de séduire un grand nombre d’adeptes dans une société du « paraître », il n’est pas le vrai problème. Le « masque social », qui colle à la peau et permet ainsi à beaucoup de surnager dans un environnement où les liens fraternels sont si ténus, voilà la marque la plus sûre du malaise de notre société. 

L’empressement de nos gouvernants à stigmatiser les minorités spirituelles ou à s’emparer d’un épiphénomène touchant une religion établie pour en faire un problème national, est à la mesure de leur cécité ou de leur impuissance devant les vrais problèmes qui nous confrontent. Qu’à cela ne tienne, la société civile peut saisir l’occasion et prendre le relai.

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