Courrier à TEVA

Lettre envoyée à la suite de cette émission pour en dénoncer le caractère arbitraire, la réponse à la question posée étant déjà connue d'avance et niant dès lors toute possibilité de débat contradictoire.

A l'attention des réalisateurs de l'émission : "Sectes : simple communauté ou manipulation organisée", diffusée le lundi 9 Mai 2005 à 20h50

10 mai 2005

Bonjour,

Nous vous avons envoyé le 6 Mai 2005 un courrier de réflexion sur l'annonce de votre émission. Nous étions interpellés par le texte d'annonce de votre dossier qui partait d'une question, mais donnait sans détour la réponse à cette question dans l'annonce même. Après avoir vu l'émission, le constat est affligeant. Il n'existe pas de mot assez sévère pour qualifier un dossier qui prétend rester factuel et ouvert en omettant aussi grossièrement à plusieurs reprises de présenter pour chaque situation les témoignages complémentaires.

Vous pouvez avoir une position arrêtée sur le phénomène dit "des sectes" et tout ce qu'il recouvre, mais alors annoncez clairement qu'il s'agit d'une opinion. Votre dossier dans son ensemble ne laisse aucune latitude de réflexion. Il part d'un à priori qui donne les réponses finales au téléspectateur. Est-ce là votre idée du journalisme ?

Prenons les séquences une à une.

1 Introduction

L'introduction de Marielle Fournier (présentatrice des dossiers de Teva) donne le ton. Dès la première minute d'émission, le téléspectateur est prévenu que les sectes recrutent, déstabilisent et manipulent. A aucun moment de l'émission vous ne donnerez une chance à l'opinion alternative. Comment pourrait-il en être autrement, le mot "secte" dans sa nouvelle acception (bien qu'il n'existe aucune définition sociologique et juridique actuelle du mot) est synonyme de délit. Le titre même de votre émission est une fraude intellectuelle qui se déploie tout aux long des reportages. Comprenez bien que la signification courante du mot secte n'est pas un problème. C'est son utilisation inconsidérée qui est en cause, à l'égard de tout ce qui dérange, sans qu'on ai besoin de se justifier, une fois que le mot a été prononcé.

2 Premier reportage : les sectes profitent des catastrophes pour faire du prosélytisme

La scientologie aurait profité de la catastrophe AZF de Toulouse pour proposer son aide et gagner de nouveaux adeptes. La scientologie est l'emblème des boucs émissaires des sectes. Pas une émission sans que ce nom soit prononcé comme un épouvantail. Les seules preuves tangibles sur la dangerosité de ce mouvement seraient des preuves soit juridiques, soit basées sur une étude sociologique. Qui aujourd'hui possède de telles preuves pour étayer ses dires ? Qui est prêt à faire cette démarche d'étude qui semble naturelle face à un mouvement qui déclenche autant de peur ? En l'absence de ce regard sociologique ou ethnologique, toute accusation est abusive.

Les témoins de Jéhovah auraient profité des inondations de Novembre 99 dans le sud de la France, en aidant les victimes. La tentative du journaliste pour arracher aux différents témoins un mot, qui pourrait confirmer que les TJ ont cherché à faire du prosélytisme, est pathétique... Une directrice de centre témoigne simplement : les TJ lui proposent de l'aide, d'abord anonymement, elle est d'accord, puis ils précisent qui ils sont, elle ne voit aucun problème et elle témoigne formellement qu'il n'y a eu aucune tentative de prosélytisme.

Un couple témoigne de leur interaction avec les TJ dans le même ton. Devant cette simplicité, le journaliste cherche la faille :" Mais si un jour ils vous rappellent et vous disent, vous vous rappelez, nous vous avons aidé, on vient vous voir ?" - 'Non merci, c'est tout', "Vous n'avez pas eu envie de faire un don ?"- 'Non je ne donnerai pas'. A la fin de l'interview le mari de ce couple précise qu'il ne pense pas que nous ayons à avoir beaucoup de craintes de ces sectes.

Seul le Maire de Cuxac d'Aude répond aux attentes non avouées de ce reportage : il précise qu'il ne se fait pas d'illusions sur les TJ. Le Maire nous parle de son cas de conscience : il s'est vu dans l'obligation d'accepter l'aide des TJ étant donnée la situation et malgré ses réticences devant ce groupe.

Le reportage se termine par ces mots : "Depuis 3 ans les sectes sont présentes sur les catastrophes : à priori rien à redire sur cette générosité, mais quel est vraiment le but de ce bénévolat. Les TJ brassent des sommes d’argent considérables, les catastrophes finissent-elles par payer ? Combien permettent-elles de séduire, hier ou demain, impossible de le savoir mais la menace est réelle...Officiellement, les sectes sont là uniquement pour aider, en réalité elles voient souvent derrière chaque victime un futur adepte potentiel."

Notre réflexion est la suivante : nous ne savons pas au bout du compte quelles étaient les intentions des scientologues et des Témoins de Jéhovah lors de ses événements. Doit-on forcément les imaginer négatives ? Quelle perversité cependant a poussé les réalisateurs de ce reportage a dégrader à ce point l'élan d'entre aide de certains, même en admettant qu'il y ait eu une arrière pensée, pour alimenter leur propos sur la peur des sectes ? Quelles étaient les arrières pensées des personnes qui n'ont pas aidé sur le terrain, doit-on les juger aussi ?

3 Un couple détruit par une secte

C'est un cas qui devient classique maintenant. Un couple se déchire et l'appartenance de l'un a une minorité spirituelle est utilisée contre lui pour obtenir la garde des enfants.

Le reportage prend fait et cause pour le mari. C'est homme souffre de la rupture de son couple et de ne plus voir autant ses enfants, cela est certain. Est-ce que sa souffrance est une raison suffisante pour passer dans le reportage un verdict sans appel sur son bon droit, et sur la culpabilité de son épouse, alors qu'un jugement puis un deuxième ont confirmé que la mère pouvait garder ses enfants ?

Quelle faute a donc commis cette femme ?...Elle appartient à une secte. Cette appartenance n'est pas prouvée, mais qu'importe.

Le mouvement accusé d'être une secte est la Sri Ram Chandra Mission. Deux journalistes se rendent dans un centre du mouvement à Augerans. ils sont forcés de reconnaître que les gens semblent paisibles, mais, selon eux, les loisirs ne durent pas, vient le temps de la méditation. En deux phrases, le journaliste parvient à évaluer la philosophie du groupe et à montrer le danger qu'il fait encourir à ses adeptes. Une autre preuve avancée de la dangerosité de la Sri Ram Chandra Mission est sa présence dans le rapport Gest-Guyard. Aucune mention n'est faite des conditions contraires aux règles élémentaires d'un pays démocratique, dans lesquelles ce rapport a été fait. Aucune mention n'est faite du communiqué du Ministère de l'Intérieur qui précise que ce rapport n'a aucune valeur normative et juridique. Puisque ce mouvement est dans le rapport, c'est un mouvement dangereux.

Une fermière est interrogée sur le mouvement : sa première réponse est de dire qu'elle ne voit pas de problème avec ces gens là. Le journaliste la remet promptement sur le droit chemin en lui demandant si elle sait que c'est une secte : oui, une des pires parait-il, répond la dame.

Donc, la mère des enfants qui appartient à cette prétendue "secte" fait courir un grave danger aux enfants. Le père précise qu'il est inquiet sur la santé des enfants, qu'il les voit maigrir. Intervention de Janine Tavernier qui au nom de l'ADFI pense qu'ils sont en danger sans autre justification. Le reportage utilise de façon outrancière des moments de tendresse entre le père et ses enfants en sous entendant que cette mère "coupable" les met en péril. La fibre émotive est utilisée sans retenue pour pointer du doigt un coupable désigné d'avance pour son choix de démarche spirituelle et cela en dépit de deux décisions de justice.

Note ndlr : Mécanismes

De ces deux reportages, il convient de dire un mot sur les techniques employées. Les accusations, les procès d'intention sont portés sans preuves. Ils font appel au témoignage d'apostats. On nous présente un témoignage d'Alain Vivien sans prendre la peine de préciser qu'il était président de la MILS qui n'existe plus et qui a été remplacée par la Miviludes; l'intérêt de son témoignage cependant est de permettre de faire la publicité des deux associations anti-sectes françaises, l'ADFI et le CCMM. Tout au long du reportage nous bénéficions des commentaires éclairés de psychologues spécialisés sur la question des sectes; d'un avocat qui explique que les membres d'une secte trompent les magistrats parce qu'ils sont sereins contrairement à certaines victimes non reconnues qui montrent leur trouble et perdent ainsi leur moyens de conviction. Ces techniques d'argumentation sont tellement similaires à celles employées par l'ADFI et le CCMM, que la source des informations de ce reportage semble ne faire aucun doute...

4 Waco

Sans doute le reportage le plus objectif de l'émission sur le drame de Waco texas aux Etats Unis. Un reportage anglo-saxon, à prendre en exemple. La voix off est sobre et se contente de décrire les faits. Toutes les parties s'expriment. Le téléspectateur peut se faire une opinion par lui-même. La responsabilité du FBI dans le massacre semble écrasante. Vous pouvez penser différemment. Vous pouvez aussi vous rappeler ce que vous avez dit de l'événement à l'époque des faits, sans prendre de précautions comme la plupart des médias concernés. Qui parmi les médias fait amende honorable aujourd'hui sur ces errements médiatiques du passé ? Qui parmi les médias, fait amende honorable sur l'affaire Guyana, un drame similaire à Waco, où les dossiers publiés par le FBI sont accablants contre les services de renseignements américains. Ces événements sont à l'origine du développement de la lutte anti-sectes par les pouvoirs publics français. On pourrait donner des exemples similaires en France où les accusations sont portées sans discernement et à peu de frais. Une rumeur sans preuve à la télévision est un usage courant. Nous vous recommandons l'interview de Maurice Duval, Ethnologue, publié sur notre site : www.cicns.net

5 Colonia Dignidad

Nous ne nous prononcerons pas sur ce reportage, ne connaissant pas suffisamment le contexte dans lequel ce mouvement a évolué. Notre sentiment est qu'il est construit de la même façon. Une question est posée au début, mais son traitement paraît sans équivoque sur l'opinion des journalistes. Ce qui à nouveau n'est pas un problème si il est clairement dit que cela est une prise de position subjective.

6 Conclusion

Marielle Fournier conclut l'émission par : "Nous vous avons montré la réalité de ces mouvements et leurs dérives"...

Notre conclusion

Posez-vous en conscience la question ? Qui manipule qui avec un dossier comme celui que vous avez présenté ? Vous perdez toute légitimité à exercer le métier de journaliste lorsque vous vous éloignez à ce point, d'une démarche qui présente l'avis des différentes parties d'un fait ou d'un événement. L'impact que vous avez sur le public est grand : ce pouvoir se mérite.

Il y a un point positif dans le dossier présenté, bien malgré vous. C'est l'ouverture avec laquelle la plupart des personnes interrogées (dans le premier reportage) parlent de leur rencontre avec les prétendues "sectes" et parfois même leur incompréhension devant cette insistance sur le danger encouru. L'espoir d'un nouveau regard ouvert, dépassionné est là, dans cette acceptation simple de l'autre, même si on n'est pas d'accord avec lui ou qu'il est différent, même si ces intentions peuvent être questionnées sans le rejeter.

Cordialement,

L'équipe du CICNS

Haut de page


© CICNS 2004-2015 - www.cicns.net (Textes, photos et dessins sur le site)