Lettre à mes frères que l'on dit "sous influence"

Par Guy Delaunay Président de L'AREFPPI

Voir également son témoignage vidéo

« Un sujet normal est essentiellement quelqu'un qui se met dans la position
de ne pas prendre au sérieux la plus grande part de son discours intérieur ».
Jacques Lacan (Séminaire Livre III - Les Psychoses)

« Il ne faut jamais être de son temps, on y reste »[1].

Depuis janvier 2007 et l’incarcération de Claude David, les évènements se sont précipités. Notre petite communauté, à la fois spirituelle et thérapeutique, qui trouve son inscription dans deux associations, les Gens de Bernard d’une part et l’AREFPPI[2] d’autre part, a été confrontée à trois phénomènes qui s’interpénètrent et s’alimentent mutuellement :

    -   une rumeur de secte, orchestrée par des associations dites « anti-sectes »,

    -   l’action des médias qui propagent ces rumeurs, sans aucune vérification, ni enquête. Toute « victime » qui se plaint a forcément raison et ses dires ne sont pas soumis à examen,

   -   le fonctionnement actuel de la Justice qui s’alimente trop souvent auprès des deux premiers. Voir pour l’exemple un jugement prononcé par un Tribunal d’Instance qui s’appuie, dans ses conclusions, lors d’une affaire civile, sur des articles de journaux concernant une affaire pénale !!

1 – Pourquoi une secte ?

D’abord l’étymologie, secte vient du latin secare : couper. D’après le Littré c’est « l’ensemble de personnes qui font profession d’une même doctrine. » Dans son sens le plus générique, cela concerne donc tous les groupes ou religions, sans cette idée qui lui est accolée, à notre époque, de danger.

Donc nous sommes dans une « secte » et comme tous ceux qui, un jour ou l’autre, ont la surprise de voir leur existence basculer, nous n’avons plus la parole ou, plus exactement notre parole, n’a plus de valeur. Mais pourquoi ?

Pourquoi, ce 17 janvier, nos appartements investis à 7 heures du matin par 40 gendarmes (armés, casqués, bottés, mitraillettés…), nous sommes-nous réveillés, subitement, dans une secte ?

Dès lors qu’il est dit, par la rumeur, que nous faisons partie d’une communauté qui se retrouve affublée de cette étiquette infâmante, nous sommes suspects. Si vous affirmez que vous avez choisi ce mode vie en toute liberté, en toute connaissance de cause… on vous rétorque que vous n’êtes pas crédibles, que vous êtes influencés. Soit vous reconnaissez faire partie d’une secte et vous êtes une « victime », qu’on va plaindre et aider, soit vous niez que votre appartenance communautaire soit d’ordre sectaire et vous êtes influencés, voire « complices » Il n’y a pas de troisième voie. La démonstration est sans recours.    

Dans les deux cas, ce que vous croyez est dénié, ce qui vous a construit vous est enlevé et vous êtes dépossédé de votre histoire, de vos choix. Soit vous l’acceptez, reprenant à votre compte la censure, la manipulation et vous avez droit au respect parce que « victime », soit vous résistez et vous devez vous attendre à la suspicion parce que « complice. »    

Il n’y a eu aucun reportage, que ce soit dans la presse ou à la télévision, fondé sur une enquête sérieuse, rejoignant ainsi la méthode de mise à l’index employée pour toutes les minorités. Il est beaucoup plus facile de nous montrer du doigt. Il y a moins de risques.  Et l’on s’aperçoit que l’enquête de gendarmerie, les interrogatoires n’ont pas pour but de faire advenir la vérité mais de démontrer les prémices retenues : d’abord il y a secte, donc un danger et logiquement des « victimes » ; si les interpellés refusent cette catégorie, ils peuvent se retrouver affublés de l’étiquette de « complices. »

A cet égard, Elizabeth Roudinesco rappelle dans une émission récente à France Culture qu’il est très délicat, très grave de légiférer à partir des « victimes » comme les pouvoirs publics le font actuellement.[3]

Pourquoi cette peur des sectes est-elle entretenue depuis une trentaine d’années en France ? On peut même parler d’une psychose amplement relayée par les médias.

Les pouvoirs publics, qui ont été les initiateurs de cette psychose, ont mis en place un arsenal de lutte contre les sectes, unique dans les pays démocratiques. Et cet arsenal juridique est justifié par l’affirmation que les sectes, les dérives sectaires, constitueraient un fléau social. Où sont les preuves d’un tel fléau ? Les scientifiques aussi bien juristes, qu’ethnologues, sociologues ou autres chercheurs ne sont jamais appelés par les pouvoirs publics pour faire une enquête sérieuse sur ce dit fléau, ils sont savamment écartés du débat, ce qui est déjà surprenant mais de plus, quand ils osent travailler sur ce sujet, ils risquent la mise à l’index.[4]

Rapprochons cette « exception française », d’une étude menée par Jean-Claude Guillebaud dans son dernier essai[5]  « Comment je suis redevenu chrétien » - et qui va nous aider à comprendre ce qui est en jeu. Il écrit : « Hors de France, on accepte l’idée d’un continuum à peu près sans rupture qui, partant du biblique, conduit de proche en proche à la modernité démocratique. Nietzsche lui-même ne dit pas autre chose lorsqu’il définit la démocratie - qu’il exècre - comme « un christianisme devenu nature » ». Dans la page précédente, il cite Marc Bloch qui parle de double filiation, que nous Français, avons du mal à admettre et qui fait « en réalité de la France aussi bien la fille aînée de l’Église que l’héritière de la Révolution ». Il ajoute que « nous devrions être sensibles au souvenir du sacre de Reims et à celui de la fête de la Fédération. Or, nous ne retenons que le second héritage. À tort ».      

Pourquoi sommes-nous devenus si incultes, gens d’Occident et surtout de France, pour oublier que les principes qui sont au cœur des différentes Déclarations des Droits de l’Homme et du Citoyen ont été forgés au creuset des valeurs du judéo-christianisme ? René Girard écrit : « L'humanisme et l'humanitarisme se développent d'abord en terre chrétienne».[6] Le consensus actuel vise à expurger cette idée, attribuée exclusivement aux Lumières, de son origine judéo-chrétienne et à en faire un acquis de la laïcité, nouvelle religion française.[7]

L’idée de la personne, de son autonomie, cette notion de sujet que nous revendiquons haut et fort, est totalement étrangère aux philosophies bouddhistes, à la foi de l’Islam aussi bien qu’aux différentes sagesses des peuples d’Afrique. C’est une « invention » de la philosophie grecque, reprise et développée par la pensée judéo-chrétienne.

L’idée d’égalité, que nous avons inscrite au fronton de nos mairies, par qui fut-elle imposée, dans quels textes ou autres évangiles se trouve-t-elle définie ? Comment s’imposa-t-elle, dans la difficulté, malgré l’opposition même - à certains moments - de l’institution ecclésiale ? Souvenons-nous, par exemple, de la fameuse Controverse de Valladollid en 1550 où la question était posée de savoir si les Indiens d’Amérique avaient une âme, donc s’ils étaient nos égaux.

Mentionnons encore l’universalité selon laquelle il existe des valeurs qui sont identiques pour tous les hommes de la terre et enfin l’espérance, qui permet d’échapper au temps circulaire et répétitif des Grecs, dont se nourrira notre notion de progrès. Jean-Claude Guillebaud ajoute : « Messianisme juif, espérance chrétienne, progrès des Lumières : je ne peux m’empêcher de voir là une filiation qui définit l’histoire occidentale toute entière. »[8]   

Par quel tour de passe-passe, depuis plus de deux cents ans, voulons-nous croire que toutes ces idées de progrès ont été arrachées de force à l’obscurantisme de l’Église et de l’Ancien Régime ? Il est vrai que celle-ci - en tant qu’institution – a souvent oublié qu’elle était dépositaire de ces valeurs qui la dépassent pour se cantonner dans une défense frileuse de ses acquis temporels.

Notons la différence d’attitude entre la manière dont nous concevons le rapport à l’Islam et celui à notre propre culture judéo-chrétienne. Les médias, après le 11 septembre 2001, ont  pris bien soin de ne pas attaquer l'Islam comme religion pour ne s'en prendre seulement qu'à une certaine lecture. Très bien, mais pourquoi n’avons-nous pas les mêmes égards avec notre propre religion ? Pourquoi ce mépris vis-à-vis de nos propres textes ?

Le risque demeure élevé, comme nous le percevons actuellement, que ces valeurs que nous venons de mentionner - la personne, l’égalité, l’universalité, l’espérance… - se désagrègent  puisque la genèse en est masquée, sinon refusée. Quel héritage peut se construire sur un refus de l’origine ?                                

Pourquoi insister sur tous ces points ?

Récemment un chef de l’État s’est opposé à ce qu’il soit fait mention dans la Constitution de l’Europe des racines judéo-chrétiennes de son histoire. Faisons donc l’hypothèse que ce refoulement de notre histoire nationale fait retour dans le réel, précisément à travers ces lois d’exception qui concernent les minorités spirituelles ou thérapeutiques, car comme l’écrit Jacques Lacan, « ce qui est forclos du symbolique revient dans le réel. »  Et cela vaut pour un individu comme pour une nation.    

Revenons à l’histoire de notre petite communauté.

En janvier 2007, les médias écrivaient ou laissaient entendre : les habitants de la communauté sont sous influence. L’émission « 7 à 8 » de TF1 de fin janvier 2007 était, à cet égard, sans ambiguïté, le responsable de l’enquête capitaine de gendarmerie, ne déclarait-il pas : « Au château, (ainsi appelée la résidence où les membres de la communauté habitent), ils n’ont toujours pas compris, il va falloir qu’ils s’y mettent » et le journaliste de conclure, sur un long travelling des murs de la Maison d’Arrêt où Claude David était incarcéré : « même à distance, ils sont toujours sous influence » ![9] La Dépêche du Midi renchérissait dans un article du 24 janvier, sous le titre accrocheur en première page : « Au château, sans le chef, ils sont déstabilisés » et dans le corps de l’article : « … les personnes de la communauté sont perdues, comme anéanties. Ils n’ont plus de repères » !    

Ne font-ils pas, sans le vouloir, une confusion grave entre influence et repère ? Car, en dépit de toutes ces pressions et de ce contexte délétère, une première victoire a été remportée. Dix mois plus tard, en novembre, les personnes qui composent cette communauté, pardon cette « secte », malgré tous les pronostics, continuent leur travail et leur vie commune.

Ils sont sous influence, reprenons ce premier argument qui nous est jeté à la face comme une opprobre, sans oublier qu’il cache un sous-entendu jamais mentionné clairement : ils ne sont pas libres !

2 - Que veut dire être sous influence ?

Les dictionnaires donnent de ce mot une définition simple : « L'influence c’est l’action qu’une chose exerce sur une autre ». Anciennement : « Sorte d’écoulement matériel que l’ancienne physique supposait provenir du ciel et des astres et agir sur les hommes et les choses ».

Quant aux synonymes fournis par les encyclopédies ou « la toile », nous n’avons que l’embarras du choix : leadership, charisme, conversion, crédit, persuasion, ascendant, autorité, domination, impact, inspiration, pouvoir, prestige

Ce sont tous les champs de l’activité humaine qui sont concernés : la politique, la religion, la science, la psychologie, la littérature, l’économie, la mode, mais aussi, la famille, l’action des ONG ou des associations, les évènements sportifs ou médiatiques… et encore le lobbying, le management, même Internet (on parle actuellement de la « e-influence »…)

Des amalgames faciles ? Ou des rapprochements qui nous éclairent sur la confusion actuelle ?

Illustrons cela de quelques citations ou mots d’esprit :

«  Le paradoxe de la condition humaine, c'est qu'on ne peut devenir soi-même que sous l'influence des autres. » Boris Cyrulnik (Les nourritures affectives)

« Les écrivains qui ont de l'influence ne sont que des hommes qui expriment parfaitement ce que les autres pensent, et qui réveillent dans les esprits des idées ou des sentiments qui tendaient à éclore. »  Joseph Joubert (Pensées)

« Il n’y a en littérature qu’un sentiment absolument sot : c’est la peur d’être influencé. »  Jean Paulhan

« Les économistes ne possèdent, en règle générale, qu'une culture historique plus que sommaire, sont animés d'incroyables préjugés mais disposent d'une influence énorme auprès des "décideurs". » Jacques Le Goff (revue le Monde de l’Education – Mai 2000) 

« Le trafic d'influences constitue le pain quotidien du pouvoir ». Jacques ATTALI (Verbatim III)

Et pour finir, en forme de clin d’œil…

« Imbécile. Membre d'une grande et puissante tribu, dont l'influence dans les affaires humaines a toujours été prééminente ». Gustave Le Bon (Les Opinions et les Croyances).

Si nous acceptons l’éclairage des citations ci-dessus, personne n’échappe à ce phénomène, nous pourrions même dire que sans influence nous n’aurions pas d’existence. Une expérimentation célèbre, prêtée à Frédéric II (Empereur du Saint Empire Romain Germanique), consista à mettre dans une pièce des nourrissons que l’on se contentait de nourrir et de nettoyer avec le moins de contacts humains possibles pour étudier ce qu’ils pourraient devenir sans l’influence de parents ou d’une famille. Que croyez-vous qu’ils devinrent ? Ils sont tous morts.

L’institution – quelle qu’elle soit : famille, école, centre de soins… - est nécessaire pour se constituer et en même temps relative ; nous devons la subvertir pour nous construire et assumer notre existence. C’est ce parcours que nous devions instituer avec tous les jeunes psychotiques qui venaient dans le centre de soins, la Fondation PI[10] - fondé par Claude David - en référence à la Psychothérapie Institutionnelle. Les jeunes psychotiques arrivaient déresponsabilisés, dépossédés y compris de leur maladie, c’est-à-dire d’eux-mêmes. Ils arrivaient amenés par leur famille, des infirmiers, ou d’autres assistants sociaux, déposés là, souvent, comme un fardeau qu’il fallait traiter. Le travail de soignant, déjà, lors du premier contact, consistait à redonner à l’autre, aussi fou, aussi malade était-il, l’idée, le sentiment qu’il était responsable, lui aussi, de son état, donc de son devenir. Accuser la génétique, les parents ou la société, ne suffit pas… C’était une position éthique indispensable pour « soigner ». Maintenir que l’autre, aussi faible, aussi diminué qu’il se présentait ou qu’on le signalait devant nous, pouvait redevenir acteur de sa vie. Position éthique parce que nous devions la soutenir d’abord malgré lui, pour lui, parfois contre sa famille ou même contre l’institution médicale. Il fallait laisser ouvert un espace possible pour que cette réappropriation par lui-même, de sa folie surgisse, un jour, dans son existence, à condition, expresse, de l’aborder sans programme fait à l’avance et sans résultat programmé. Inscrivant dans la pratique, cette parole : « un fou aussi fou soit-il, ne l’est jamais assez pour ignorer qu’il l’est » !   

Il faut une fois dans sa vie avoir entendu l’un d’eux, soigné et condamné par la psychiatrie « scientifique » confier : « un jour, je me suis dit que c’était peut-être vrai que je pouvais guérir et qu’il pouvait y avoir un avenir… ». Je me souviens encore de son hésitation et de son émerveillement  à prononcer ces derniers mots.

Avait-il été influencé ? Quittons-nous une influence pour consentir à une autre ? Par exemple celle des parents, pour celle du milieu scolaire, du travail ou des amis ? Cela peut-il s’arrêter, doit-il s’arrêter ?  Comment répondre à ces interrogations ? 

Le mot repère, employé par les médias, contre notre communauté, nous fournit un début de réponse. 

D’après le Littré : c’est un « terme d'arts et de métiers. Marque faite à différentes pièces d'assemblage pour les ajuster plus facilement. On dit de même : point de repère, point qui sert à se retrouver.Marque sur un mur, sur un jalon, sur un terrain, etc. qui indique et sert à retrouver un alignement, un niveau ».

Les synonymes sont connus, sans surprises mais néanmoins évocateurs : « indice, jalon, marque, point, référence, trace ».

Tous ces mots qui indiquent une possibilité de se guider, de se retrouver…. Nous voyons que nous sommes dans un autre rapport à ce que nous questionnons, dans un passage : un re-père.  

3 – Un passage…

Après ce 17 janvier, l’absence forcée du fondateur de notre communauté, a obligé chacun de nous à approfondir la raison de sa présence, de ses choix, de son engagement. Étions-nous là uniquement par fidélité à un homme,  pour l’influence ou le charisme qu’il avait ou pour une autre raison ?

Dans une discussion récente avec le frère prieur d’un monastère proche de Toulouse, je l’entends expliquer qu’une double rencontre préside à la création d’une abbaye : un abbé et une règle.  Un texte et un homme !

A l’origine de notre travail, il y a bien un homme, Claude David, qui fait le pari, dans cet embryon d’atelier familial thérapeutique qui deviendra la Fondation PI, que le fou est notre frère, que la folie est inscrite dans chaque homme suivant la remarquable formule de Jacques Lacan : « Et l’être de l’homme non seulement ne peut être compris sans la folie, mais il ne serait pas l’être de l’homme, s’il ne portait en lui la folie comme la limite de sa liberté ».  

Donc, un homme mais aussi un texte ou plutôt un corpus de textes qui s’origine de deux approches fondamentales mais séparées : la foi et la psychanalyse. La même question les traverse : la question du Père. Du côté de la religion, nommons-le : Dieu, mais le D'ieu du Sinaï, l’imprononçable, le non représentable, le D'ieu absent et du côté de la psychanalyse : le Nom du Père, le Grand Autre.[11] 

Pour les deux, un lieu vide, « où il n’y a que des textes » (d’après Pierre Legendre).  Cette place vide, lieu de la vérité qui ne peut que se « mi-dire », condition pour que la parole et la création du sujet adviennent.

L’originalité de notre travail et de notre rencontre, à nous Gens de Bernard, c’est de tenir ensemble ces deux références, qui nous échappent sans cesse.

Au début de notre travail, ces références n’étaient pas établies comme un corps de doctrines tout préparé, c’est la rencontre du fou qui nous a amenés sur ces chemins. Si le psychotique souffre « d’un collapsus de la transcendance » selon la parole très forte de François Tosquelles (ce n’est pas l’absence de croyance, de contenu mais l’impossibilité même de l’acte de croire, l’a-croyance), il nous convoque, si nous ne voulons pas nous dérober, à répondre de notre conviction : « Qui es-tu, toi qui me parles » ? Impossible ici de nous retrancher derrière un statut social ou un diplôme et pour les hommes de notre temps, que nous sommes, c’est-à-dire aux convictions un peu chancelantes, il a fallu réapprendre à croire et à avoir des convictions. Nous n’avons pu soigner, y compris la part de folie qu’il y a en nous-mêmes, qu’en progressant dans ces chemins de traverse. Soigner, c’est rencontrer l’autre dans sa souffrance, pour l’aider à revenir vers un projet d’humanité.

Qu’avions-nous donc à dire, à transmettre à ce psychotique qui nous interrogeait et qui le faisait, sans le savoir, du seul fait de sa présence ? 

Jean-Claude Guillebaud reprend ce terme dans un entretien récent : « … Qu’est-ce que transmettre ? Je n’aime pas l’expression transmettre des valeurs. D’abord parce que ce vocabulaire est emprunté à l’économie, à la pensée du nombre […] J’ai relu une grande partie d’un livre formidable de Pierre Legendre : ‘L’inestimable objet de la transmission’. Que s’agit-il de transmettre à nos enfants ? Une chose à la fois beaucoup plus simple et beaucoup plus intimidante que des valeurs. Il s’agit de leur transmettre un projet d’humanité. Un projet, et non pas des dogmes, des interdits, des recommandations disciplinaires. »

Avec les psychotiques, les malades mentaux, c’est ce chemin d’humanité que nous avons dû retrouver avec difficulté et beaucoup de temps, pour cheminer avec eux. Chemin d’humanité initié par Claude David dans sa compréhension du fait psychotique et son décryptage des textes.

Nous avons tous remarqué, parmi les sottises médiatiques actuelles, cette expression qui est devenue le titre d’une émission : "C’est mon choix". Elle semble partir de l’idée que l’individu, à lui seul, peut se choisir et choisir sa vie. Nous avons accrédité l’idée folle selon laquelle chaque individu est auto-construit et n’a plus besoin d’héritage, c’est-à-dire plus besoin de généalogie ni de transmission. Là encore, nous pouvons entendre une conséquence du refoulement de notre histoire, qui nous faisant oublier l’origine des termes, nous amène à des confusions de plus en plus graves.  

C’est à ce moment précis, où l’homme croit « s’auto-construire » qu’il devient le jouet des influences, de toutes les influences qui vont croiser son chemin et dans lesquelles il se laissera prendre puisque aucun repère solide, ni boussole ne viendra lui indiquer une direction.

Donc, ceux qui quittent un groupe, une association qu’ils ont beaucoup investi pensent-ils se libérer de toute influence ? Vont-ils retrouver une « liberté » que la communauté leur aurait confisquée ? Partir, quitter une communauté pour construire son avenir sur d’autres bases, faire d’autres choix, rien de plus légitime. Mais l’accomplir dans le refus, c’est vouer cette nouvelle fondation à l’échec ; c’est rejeter les repères mêmes qui fondent ce départ. Comment bâtir son histoire sur le ressentiment, puisqu’au contraire,  toute construction suppose transmission, généalogie ?  

Dans l’émission déjà citée, Elizabeth Roudinesco[12], nous dit, en reprenant une expression de Jacques Derrida,  : « Son héritage, il faut le choisir, le construire, ni tout accepter ni faire table rase… il faut être ni fidèle, ni infidèle, ni tout renier, ni prendre en bloc ». Soulignant ainsi que cet « héritage » nous précède et nous façonne dans notre rapport à nous-même, aux autres et au monde.

Mais allons plus loin, cette question concerne chaque homme dans le rapport à son histoire, à l’image que chacun se fait de lui-même.

Une remarque du frère Prieur, déjà nommé, m’avait surpris, quand il nous a dit : « La première des vertus monastiques, c’est le pardon. » Je m’attendais à l’obéissance ou à l’humilité. Mais le pardon, pourquoi ? Certes, dans l’accomplissement des tâches quotidiennes, il peut toujours y avoir quelques manquements, mais je sentais que la question était beaucoup plus radicale. Elle se pose par rapport à Dieu ou au Grand Autre, et ce rapport nous emmène vers la question de la culpabilité.

Si dans la religion, le mot culpabilité fait référence au péché, en psychanalyse la culpabilité porte à se considérer responsable d’un évènement ou d’un fait répréhensible ; pour Freud, elle est, même, une entrave au bon fonctionnement de la cure.

La remarque du frère Prieur, dans sa brièveté, me semblait dépasser, infiniment, ces commentaires.

Ce qui est en question c’est l’acceptation. Le pardon, n’est pas, seulement, celui que l’on peut donner, mais aussi celui que l’on peut accepter de l’a(A)utre,[13] ou de son Créateur,  ne plus être dans une image absolue, narcissique - capable ou coupable - par rapport à l’a(A)utre. Accepter d’être pardonné, quitter ce manteau douillet de la culpabilité, cela revient à dire qu’il faut admettre tous nos actes, ceux dont nous sommes fiers, dont nous pouvons nous honorer, à juste titre pensons-nous, mais aussi ceux que nous voudrions renier, ceux qui nous font horreur, parce que ces derniers nous ont faits autant que les premiers. Les accepter, les reconnaître comme nôtres pour sortir de la culpabilité. Cela signifie aussi arrêter de porter la culpabilité de l’autre, ne plus prendre sur soi la charge de la faute, quitter l’inceste ; comme l’enfant si bien décrit par Freud qui prend sur lui, la faute, le manque de ses parents en se sentant coupable d’être battu. Cesser d’être le phallus imaginaire qui comblerait fantasmatiquement ses parents, ou l’Autre, ce qui ne peut qu’engendrer de la culpabilité puisqu’il est impossible de l’incarner. Cesser de se vouloir coupable, c’est accepter la castration, car rien, ni personne ne répond jamais à ce manque originel.

Un pasteur définissait le pardon comme : « accepter la part de l’autre et reconnaître la sienne » et dans un jeu de mots il ajoutait : « le pardon c’est donner la part ». Dans cette sortie de la culpabilité, le pardon donné à l’autre trouve son vrai sens. La liberté est à ce prix et c’est éventuellement à ce moment précis que nous pouvons choisir et construire notre héritage et nous ouvrir vers l’acte de foi.

Le parcours que nous avons tous à accomplir est ce passage d’une influence, de toute influence d’où qu'elle vienne à une référence assumée, choisie, partagée. 

Derrière tout cela, reste le dernier sous-entendu à examiner : « Ils ne sont pas libres puisqu’ils sont sous influence ».

Mais qu’est-ce que la liberté ?   

D’abord et toujours l’étymologie, Le Littré : «1- Condition de l’homme qui n’appartient à aucun maître. 2- Se dit par opposition à captivité. 3- Se dit par opposition à clôture dans un établissement, dans un couvent, etc. 4- Liberté naturelle. 5- Liberté politique, liberté de commercer, de circuler... 6- La Liberté comme divinité… » Les définitions continuent ainsi pendant 5 pages !

Déjà se voit la confusion, la difficulté d’interprétation, les questions. Parle-t-on d’un sentiment intérieur ? D’une réalité extérieure ? D’une liberté naturelle, subjective, politique, des libertés de circuler, de commercer ?…     

De Platon à Hegel en passant par Aristote, Spinoza, Pascal, Kant… de très nombreux auteurs ou philosophes ont écrit sur le sujet.

Arrêtons-nous sur la subversion apportée par la psychanalyse mais déjà amorcée par Spinoza qui écrit vers 1650 : « Les hommes se croient libres pour la seule raison qu'ils sont conscients de leurs actions et ignorant des causes par lesquelles ils sont déterminés ».[14]

Dans plusieurs séminaires ou conférences ainsi que dans les Ecrits, Jacques Lacan revient sur ce thème ; pour lui la notion de liberté n’est pas, en tant que telle, l’affaire de la psychanalyse.

Notons quelques développements :        

 « Les hommes libres, les vrais, ce sont précisément les fous ».[15]

« Et l’être de l’homme non seulement ne peut être compris sans la folie, mais il ne serait pas l’être de l’homme s’il ne portait en lui la folie comme la limite de sa liberté ».

« Un certain champ semble indispensable à la respiration mentale de l’homme moderne, celui où s’affirme son indépendance par rapport, non seulement à tout maître, mais aussi bien à tout dieu, celui de son autonomie irréductible comme individu, comme existence individuelle. C’est bien là quelque chose qui mérite en tous points d’être comparé à un discours délirant. C’en est un. » 

Terminons ces citations par un dernier passage du Séminaire III, les Psychoses : 

« La psychanalyse ne se met jamais sur le plan du discours de la liberté, même si celui-ci est toujours présent, constant à l’intérieur de chacun de nous […] et toujours, imperceptiblement ou non, délirant. La psychanalyse vise ailleurs l’effet du discours à l’intérieur du sujet ». 

« J’ai essayé la dernière fois de vous montrer que le moi, quoi que nous pensions de sa fonction […], comporte toujours comme corrélat un discours qui, lui, n’a rien à faire avec la réalité. […] Je l’ai désigné comme le discours de la liberté, essentiel à l’homme moderne en tant que structuré par une certaine conception de son autonomie. Je vous en ai indiqué le caractère fondamental, partiel et partial, inexplicitable, parcellaire, différencié et profondément délirant ».[16]

A la suite de Freud, Lacan découvre que l’homme est assujetti au discours de l’inconscient qui le détermine ; il ne peut percevoir et exister que dans l’après-coup de ses effets.  Il reçoit ses déterminations de l’extérieur, du champ des signifiants, du Grand Autre : « nul ne peut être cause de soi » affirme-t-il. Le discours de la liberté n’a rien à voir avec la réalité, elle (la liberté) se réduit à un choix forcé.

Elle devient la possibilité de consentir à l’ouverture à l’être et aux autres, par le dénouement des « liens de servitude » surtout ceux qui, comme pour tout un chacun, nous lient à ceux que nous aimons. Défaire des liens pour rendre possible les relations. Tâche infiniment délicate de la psychanalyse.[17]

Conclure ?

Posons simplement un jalon en continuant avec Jacques Lacan : « La seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique, c'est d'avoir cédé sur son désir. […] Allons plus loin. Il a souvent cédé sur son désir pour le bon motif et même pour le meilleur. […] Car s’il faut faire les choses pour le bien, en pratique on a bel et bien à se demander pour le bien de qui.  A partir de là, les choses ne vont pas toutes seules ».[18]

Pour Lacan la culpabilité est d’abord articulée au désir et donc à la structure du sujet, l’histoire œdipienne apparaît alors contingente voire comme un alibi pour le névrosé.  Être coupable, c’est vouloir être capable[19], c’est ne pas remettre en question son histoire personnelle ; s’accabler de reproches ou en faire à l’autre, c’est savoir, c’est croire savoir pour soi et pour l’autre ; quelles forces de « persuasion », de quelles manœuvres pouvons-nous être les experts pour ne pas quitter cette « deuxième » peau ?

Quitter cette culpabilité c’est, aussi, cesser d’accuser l’Autre et celui qui est mis, souvent,  dans cette place, c’est le père en tant qu’il incarne cette fonction.

Devons-nous croire qu’il est là pour nous garantir, nous protéger de ce qui nous arrive, des choix que nous avons faits ? Tel le "croyant" qui accuse Dieu des maux qui arrivent sur terre.   

On rejoint, en ce point,  la question princeps de la psychanalyse, celle de la Vérité qui ne peut que se « mi-dire », il s’agit de devenir ce que l’on est suivant l’impératif de Freud : « wo es war soll ich werden ». La psychanalyse est une libération, celle de la parole personnelle d’un sujet qui peut tendre, ainsi, vers une sortie de cette culpabilité, dont nous sommes tous prisonniers. La liberté d’un sujet, fragile, jamais acquise, ne réside-elle pas dans cet écart ?

Lacan nous rappelle, dans Le Mythe Individuel du Névrosé, le point de passage obligatoire de cette opération : « […] la théorie analytique est toute entière sous-tendue par le conflit fondamental qui, par l’intermédiaire de la rivalité au père, lie le sujet à une valeur symbolique essentielle – mais ce, vous allez le voir, toujours en fonction d’une certaine dégradation concrète, peut-être liée à des circonstances spéciales, de la figure du père. »  

Il ajoute que « l’expérience elle-même est tendue entre cette image du père, toujours dégradée », et une image qui « prend tout de même, d’une façon presque clandestine, dans la relation symbolique avec le sujet, la position de ce personnage très effacé par le déclin de notre histoire, qui est celui du maître – du maître moral, du maître qui institue à la dimension des relations humaines fondamentales celui qui est dans l’ignorance, et qui lui ménage ce que l’on peut appeler l’accès à la conscience, voire même à la sagesse, dans la prise de possession de la condition humaine. »     

Le déclin de cette figure paternelle n’est-il pas dans la logique de ce qui s’est concrétisé lors de la Révolution Française ? Le père, avec tous ses manques, ses errements, est cette porte nécessaire pour l’accès au symbolique qui signe la condition humaine ; en même temps, du fait de cette dégradation liée aux « circonstances spéciales », n’est-il pas celui qui peut - parfois inconsciemment, voire en toute « impunité »[20] - être mis en accusation dès lors qu’il tient, comme il le peut, cette fonction ?

Fonction de coupure, d’ailleurs, ouverture vers l’Autre. Il est l’étranger, l’absent …

« Pater semper incertus, mater certissima », le père cet « incertain » ne peut tenir sa fonction, comme le rappelle Jacques Lacan, que d’un consensus, d’une construction sociale qui se défait sous nos yeux aujourd’hui. Qui est ton père ? De qui es-tu le fils ou la fille ? A cette interrogation, répond un dire de la mère, une parole entre des personnes, une histoire ou un mythe familial, une relation d’amour. La substitution actuelle de la preuve dans la réalité, par la recherche de l’ADN en particulier, est la destruction de cette entrée dans le registre du symbolique, registre duquel le père tient sa place dans la suite des généalogies.

Et beaucoup de nouveaux pères, en désarroi devant leur enfant, se retrouvent seuls, coupés de leur propre filiation et n’arrivent plus à se situer que comme un « copain » ou dans le redoublement de la position de la mère… Disparaît alors cette articulation créatrice, pour un enfant, entre les deux positions : père et mère, articulation qui réintroduit l’histoire et permet de construire l’avenir.

Articulation qui invite au manque, à l’ailleurs dans la vie du petit d’homme et qui ouvre à la fois sur le doute et la transmission : passage vers l’acte de foi possible, à l’opposé du tout sécuritaire actuel.

Guy Delaunay

27 Novembre 2007


[1] Cité par Maurice Clavel in Délivrance, (Face à face Maurice Clavel et Philippe Sollers). Ed Seuil (Points)

[2] L’association des Gens de Bernard : communauté chrétienne ainsi définie en référence à Bernard de Clairvaux, réformateur du monachisme au XIIème siècle.

A.R.E.F.P.P.I. : Association pour la Recherche, l’Enseignement, la Formation et la Pratique d’une Psychanalyse Institutionnelle. Pour de plus amples informations cf. le site : www.arefppi.fr

[3] Emission : « A voix nue » de France Culture. Novembre 07

[4] Voir sur ce sujet le travail du CICNS (Centre d’Informations et de Conseils sur les Nouvelles Spiritualités). : www.cicns.net  en particulier la vidéo sur le travail de l’ethnologue Maurice Duval et le compte-rendu du colloque : « Sectes, fléau social ou bouc émissaire ? » du 30 septembre 2007.

[5] Editions Albin Michel – sept 2007. (En particulier les pages sur « les sources de la Modernité » p. 60 et suivantes.)

[6] René Girard, « Je vois Satan tomber comme l'éclair », Grasset, 1999. Cité par Jean-Claude Guillebaud.

[7] Cf. à cet égard les travaux de Jean Baubérot (historien et sociologue) dont le CICNS se fait largement l’écho sur son site.

[8] Opus cité p. 87. Pour un développement complet, se reporter à l’ouvrage de Jean-Claude Guillebaud  

[9] Claude David a été libéré le 9 juin 2007, après plus de 4 mois d’emprisonnement.

[10] Ouvert en 1965, comme atelier thérapeutique et familial en lien avec un service de l’hôpital psychiatrique Saint Jacques de Nantes, il deviendra la Fondation PI, centre de soins, original, qui poursuivra ses activités jusqu’en 1989. Il fermera suite à une lutte incessante contre l’administration qui lui déniera, quinze ans après sa première convention, la possibilité de continuer son travail de soins en la déclassant en maison de repos !

[11] En référence au travail de Jacques Lacan, l’autre avec un grand A, est le « réservoir des signifiants », il désigne un lieu symbolique – le langage, l’inconscient ou encore Dieu – qui détermine le sujet dans sa relation au désir. Le Nom-du-Père est au point d’articulation, c’est : « le signifiant qui dans l’Autre en tant que lieu du signifiant est le signifiant de l’Autre et lieu de la loi. » Dans le discours inconscient d’un sujet, c’est de l’Autre dont il s’agit ; c’est à partir de l’Autre qu’il parle et qu’il désire, le désir du sujet c’est le désir de l’Autre. L’Autre dans le sujet n’est pas l’étranger ou l’étrangeté. Il constitue ce à partir de quoi s’ordonne la vie psychique, c’est-à-dire un lieu où insiste un discours qui est articulé, même s’il n’est pas toujours articulable pour le sujet. (D’après le Dictionnaire de la Psychanalyse et citations de Jacques Lacan).     

[12] Dans l’émission « A Voix Nues » déjà citée - novembre 07. France Culture

[13] Dans le sens défini précédemment.

[14] Spinoza. L’Ethique - 1650

[15] Cours du mercredi, chez Henri Ey. 1969

[16] Séminaire Livre III – Les Psychoses. Editions du Seuil. P 150-152-165 

[17] D’après Marie Balmary – Le Sacrifice Interdit. L de P – Collection biblio-essais.

[18] Jacques Lacan. Le Séminaire Livre VII – L’Ethique de la psychanalyse. Editions du Seuil – p368.

[19] Ou incapable, ce qui est l’envers et l’endroit de la même médaille.

[20] Terme employé par Jacques Lacan pour définir le héros : « c’est celui qui peut impunément être trahi ». Cf. Le Séminaire Livre VII – p. 370.

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