Lavage de cerveau, manipulation mentale et déprogrammation…

Les théories fondatrices de la lutte antisecte ébranlées depuis 30 ans aux États-Unis (la technique ressurgit en France en 2009)


À partir de la documentation sur ce site (anglais)


Après deux ans et demi passé à l’église de l’unification (Moon), Sherri W, 26 ans, reçut une lettre l’informant que son père était sérieusement malade. Elle partit aussitôt lui rendre une visite à la maison familiale de Dallas. Le soir de son arrivée à la maison, elle découvrit que les serrures avaient été changées, que les poignées de portes étaient manquantes et que les fenêtres avaient été scellées. Elle fut retenue prisonnière pendant 75 jours avant de parvenir à s’échapper. Brian Sabourin, de la même église, a vécu une épreuve similaire qui l'a conduit à la dépression nerveuse. 

David Moore, un adepte du temple des Hare Krishna à Los Angeles, fut kidnappé et enfermé dans une chambre de Motel à Chula Vista, en Californie, où il fut livré à un « déprogrammeur » professionnel qui, selon Moore, l'a battu et harcelé mentalement, torturé avec de la glace sur le corps jour et nuit afin de lui faire renier ses croyances religieuses. Les commanditaires de cet enlèvement étaient ses propres parents. 

Joyce Butler a subi un sort similaire dans le Minnesota.

De telles histoires se sont répétées des centaines de fois à travers les États-Unis au début des années 1970, avec l’enlèvement de membres de diverses minorités religieuses soumis à des sessions de « déprogrammation », certaines très brutales, lorsque les otages cherchaient à résister.

De telles tentatives pour « déprogrammer » des personnes majeures de leurs convictions religieuses se sont développées à la requête de parents qui pensaient ainsi sauver leurs fils et leurs filles des griffes des sectes qui les avaient « psychologiquement kidnappés » et qui les tenaient par la « manipulation mentale », selon eux. Cette pratique a conduit à une escalade de la guerre contre les « sectes » dont nous sentons encore aujourd’hui les effets.  

De nombreuses personnes ont été « brisées » par les techniques de déprogrammation.

Les personnes en session de "deprogramming" étaient privées de sommeil et sous la surveillance permanente des déprogrammateurs. Les victimes de ces méthodes tentaient généralement de se protéger dans un repli sur elles-mêmes mais elles étaient rapidement conduites à un état où elles ne pouvaient plus faire autrement que de renier leur foi et retrouver le confort dans les bras de leur famille de sang, provoquant parfois un soulagement émotionnel que les déprogrammateurs présentaient comme un signe de la « libération » de ces personnes. Le harcèlement incessant, à la manière des interrogatoires de police les plus musclés, conduisait presque invariablement ces jeunes personnes pacifiques à dire ce que leurs bourreaux attendaient d'eux. 

Mais toutes les tentatives n’ont pas tourné ainsi et de nombreux exemples ont mis à jour le poignant combat de certains entre leur foi spirituelle et les liens familiaux. Sherri W se souvient de sa propre déprogrammation, une de celles qui ont échoué aux yeux de ses bourreaux : « Ma mère tomba à genoux devant moi et se mit à pleurer et à crier de façon hystérique. « Est-ce que tu m’aimes Sherri ? Si Moon te le demandait, est-ce que tu pourrais mettre un revolver sur ma tempe et me tuer ? » Mon père se joignit à elle, également à genoux et tous deux se mirent à me hurler dessus. Ted Patrick était de l’autre côté et vociférait : “Regardez-la, elle n’a pas de coeur, regardez ce qu’ils ont fait d’elle !”.

Ted Patrick était le "patriarche" des déprogrammateurs, un petit afro-américain d’environ quarante ans qui avait atteint un statut de sauveur aux yeux de nombreux parents ... et de démon aux yeux de leurs enfants. Il avait fondé le CFF, ancêtre du CAN, premiers groupes anti-sectes de l'histoire moderne. Un autre homme l’accompagnait, « Goose », avec une carrure impressionnante, afin d'empêcher toute tentative de fuite. ("Let our children go !", le livre de Ted Patrick, décrit sans aucun scrupule la brutalité des enlèvements).

« J’étais juste assise là, sans réagir» se souvient Sherri. Elle était en train de subir la phase que les déprogrammateurs voyaient comme un sevrage en amorce de leur programme. « Au-dedans, je devenais comme folle parce que tout ce qui se passait me faisait si mal », dit-elle « C’était terrible : mes parents pensaient qu’on m’avait lavé le cerveau et que je ne les aimais plus au point de pouvoir les tuer si on me le demandait. Tout cela était si absurde. J’étais tellement en colère à l’idée qu’ils puissent tenter de me maîtriser ainsi ... mes propres parents ! Mais je ne voulais pas exploser et je n’ai pas parlé pendant quatre jours car ce que je disais était inutile ». Mais avec la privation de sommeil, sa capacité à soutenir de tels assauts déclinait. « Le quatrième jour, environ, j’ai cru que j’allais perdre l’esprit si (Ted Patrick) ne la fermait pas. Je ne pouvais plus supporter sa voix et j’étais émotionnellement usée. J’étais épuisée et je réalisais que personne ne viendrait me sauver. Je décidais donc de leur faire croire que j’étais déprogrammée et attendrai un moment pour m’échapper. J’étais déterminée en tous cas à ne jamais renier l’église. J’ai alors commencé à discuter avec lui et à m’ouvrir à un dialogue pour la première fois. Je suis alors devenue hystérique moi-même et j’ai pleuré. Il ne cessait de me demander « Pourquoi as-tu rejoint cette secte ? Pourquoi as-tu rejoint cette secte ? Après avoir pleuré pendant 5 ou 6 heures d’affilée, j’ai cru mourir, car il continuait à demander : Pourquoi as-tu rejoint cette secte ? Pourquoi as-tu rejoint cette secte ? et je me suis mise à crier « Parce que j’ai cru que je suivais Dieu !» Sa voix s’est alors adoucie, tout à coup. Il me dit : « Voilà la première chose sensée que tu aies dite ». Je réalisais qu’il avait compris que j’avouais mon erreur, que j’avais cru suivre Dieu et que je voyais mon erreur. Il dit « Maintenant, tu vois de quoi je veux parler ? » et j’ai répondu « oui, je vois de quoi tu parles » Mais, de cette manière, je me suis arrangée pour ne pas renier mon église ».

La concession de Sherri avait donné à son bourreau le sentiment d’un certain succès. Mais Sherri fut pourtant maintenue en captivité pendant 70 autres jours. Elle n’était jamais seule et ne pouvait pas téléphoner. « Je suis restée devant la télévision pendant 60 jours », dit-elle, 60 jours durant lesquels devait être déterminé le succès de sa déprogrammation. « Ils ne me laissaient pas toucher une Bible ou « les principes divins » (le livre officiel de l’église de l’unification de Moon). Je ne cessais de me demander si je devais retourner là-bas ou non une fois tout ça fini. Il y avait mes parents d’un côté et l’église de l’autre et cette situation me poussait à faire un choix radical entre les deux. Qui devais-je suivre ? Je réalisais à quel point j’étais attachée à mes parents et ma maison. J'avais toujours senti que quoi qu’il se passe dans ma vie, je pouvais toujours être accueillie à la maison. Mais ils venaient de me trahir et pas seulement parce qu’ils m’avaient blessée, j’aurais pu pardonner ça, mais parce qu’ils m’interdisaient le droit de choisir et bien qu’ils soient mes parents, je devais suivre ma propre voie ». Elle était donc résolue à attendre. « Vers la fin, il y eut environ deux semaines durant lesquelles j’aurais pu me sauver mais j’étais si effrayée et si j’avais fait la moindre erreur, je ne savais pas ce qu’ils auraient pu me faire. Ils étaient si déterminés. Mon père, qui ne chassait pas, avait même un fusil à la maison. Il m’avait fait signer un document qui disait que si je retournais à l’église, ce serait contre ma volonté et que je souhaitais que le FBI vienne me rechercher »

Au bout du compte, elle finit par convaincre ses parents de la laisser retourner en Indiana, là où elle avait été au lycée, dans le but de voir ses anciens amis et un professeur. Elle s’envola effectivement vers l’Indiana mais prit aussitôt une correspondance pour New York et rejoint l’église de l’unification.

Sherri résume son expérience en disant : « J’étais encore plus convaincue de mon engagement spirituel. Je ressentais que j’avais passé un test important et que je l’avais réussi ». Son père, Lloyd, afin de justifier son retour à l’église, n'avait qu'une explication : « Elle devait être victime d’une sorte de suggestion hypnotique ». Il croit toujours qu’elle est maintenue prisonnière, bien qu’elle ait souvent tenté de les contacter. « Ce sont eux qui ont rompu le lien » dit Sherri. « Ils me disent « Reviens à la maison » mais cela doit se passer selon leurs conditions. Mes parents auraient fait n’importe quoi à ce stade, m’offrir une voiture, un appartement, des voyages, des vêtements. Ils m’offraient un nouveau départ dans la vie et la situation était tentante. Je sais que Ted Patrick est une personne dangereuse. Il peut briser des vies. »  

Un autre témoignage d’un membre de la société internationale pour la conscience de Krishna (Hare Krishna), Joyce Butler, est tout aussi édifiant sur les méthodes de déprogrammation des premiers groupes anti-sectes américains :

Le 13 janvier 1977, à 27 ans et enceinte de 6 mois, alors qu’elle était membre de ce mouvement spirituel depuis deux ans, elle fut kidnappée par quatre personnes sous la menace d’une arme devant le temple de Minneapolis. Elle fut amenée dans un motel où on la fit déshabiller entièrement et où elle dut entendre des bandes audio dans lesquelles on insultait sa religion et son maître spirituel. Elle ne put manger et dormir que le minimum vital pendant des jours malgré sa grossesse. Elle fut battue plusieurs fois et ne fut jamais laissée seule un instant. Il y avait 5 personnes présentes à tour de rôle et elle découvrit plus tard qu’ils faisaient une autre déprogrammation en même temps dans une autre pièce. Ils ne cessaient de lui poser des questions sur l’argent dans son église, ce qu’il devenait tout en disant qu’ils savaient qu’il était envoyé à l’étranger. Après plusieurs semaines, elle fut déplacée à un autre endroit où elle se retrouva avec une autre femme de chez Moon. Quelque temps plus tard, elle reçut la visite d’un homme qui lui offrit sa protection et quand elle fut chez lui, il tenta de la convertir à son église chrétienne. Ils étaient les véritables commanditaires de cet enlèvement. Leurs tactiques violentes sont celles de personnes dépourvues de toute humanité ou même de scrupules. Mais elle ne fut jamais « déprogrammée » comme ils l’attendaient.

Quand les techniques de déprogrammation ont commencé à être connues du grand public et des médias, des sociologues ont aussitôt critiqué leurs principes sur le plan scientifique et éthique. Bromley et Shupe, en 1981, disaient : « L’axe des affirmations des anti-sectes est que les sectes lavent le cerveau de leurs adeptes par les drogues, l’hypnose, les récitations ou les conférences, la privation de nourriture, de sommeil et de liberté de penser. Si cet argument avait une valeur quelconque, les nouvelles religions n’auraient pas autant d’adeptes, le nombre de personnes quittant ces groupes ne serait pas aussi élevé et les anciens membres n’auraient pas autant de mémoire sur les détails de comment leur cerveau a été lavé. La plus grande partie des sociologues ont rejeté ce concept de lavage de cerveau. On peut sans doute contraindre des personnes physiquement et psychologiquement par certaines techniques mais il est évident que des personnes qui seraient abusées de cette manière ne manifesteraient pas la motivation positive et l’engagement que les adeptes des nouvelles spiritualités démontrent aujourd’hui »

Il existe au moins 7 failles à la théorie du lavage de cerveau et à la déprogrammation préconisée pour soigner ceux qui l’auraient subi :

- Il n’a jamais été démontré qu’il existait des techniques non biologiques pour contrôler l’esprit de quelqu’un. L’exemple classique des prisonniers de guerre pendant la guerre de Corée démontre au contraire qu’il y avait très peu, voire aucun, résultat à de telles tentatives. (Schein et al. 1961).

- La plus grande partie des personnes qui participent à des activités des nouveaux mouvements religieux ne s’engagent pas du tout. (Barker 1984).

- De très nombreux membres restés assez longtemps dans un groupe partent de leur propre gré (Bainbridge 1982, 1984a; Wright 1983).

- Des chercheurs ont fait des enquêtes à long terme au sein de mouvements religieux récents, incluant tous ceux accusés de lavage de cerveau, et leurs rapports ne confirment pas ce concept. (Bainbridge 1978; Taylor 1983)

- Les sociologues ont une théorie plus plausible sur l’affiliation à des nouveaux mouvements religieux, combinant plusieurs facteurs qui n’ont pas besoin de l’hypothèse du lavage de cerveau pour expliquer la motivation d’un individu à s’engager dans une démarche spirituelle.

- Le concept de lavage de cerveau (ou manipulation mentale aujourd’hui) semble avoir été conçu pour discréditer les nouvelles spiritualités et déresponsabiliser leurs membres "sortants" critiques. En conséquence, les actions que nous voyons aujourd’hui contre certains groupes ou individus sont légitimées par ce concept sans lequel elles seraient considérées comme illégales et opposées aux droits de l’homme (Bromley 1983; Kelley 1983).

- Le discours autour de l’idée du lavage de cerveau ou de la manipulation mentale suppose qu’une personne mentalement saine doive être autonome sans subir la moindre influence collective (Richardson and Kilbourne 1983) et tente de nier l’importance de la religion et de la communauté dans les sociétés humaines (Hargrove, 1983).

Les techniques de déprogrammation ont rapidement été condamnées aux États-Unis, en démontrant la vacuité du concept de lavage de cerveau et certains comme Ted Patrick, ont subi des procès (en 1980), et ont finalement été condamnés à des peines de prison.

Mais les théories demeurent cependant, comme on le constate en France, et le spectre de la manipulation mentale, si populaire en Europe ces dernières années et à l'origine de certains projets de loi, ne semble malheureusement pas affecté par l’expérience édifiante des États-Unis.

En novembre 2009, dans le cadre de l'affaire dite des « reclus de Monflanquin », une déprogrammation (rebaptisée proprement « exit counseling » au cours d'une « exfiltration ») a même été pratiquée sur un des membres de ce groupe selon les aveux de Me Picotin, l'avocat représentant les parties civiles dans cette affaire (déclaration dans « Café Crimes », sur Europe 1 le 25 septembre, 13h30 à 15h et dans "Sud-Ouest" + source). Nous avons interrogé le gouvernement sur la légalité et l'encadrement de telles pratiques, compte tenu du lourd passé de ces méthodes.

Lire également "La montée et le déclin d'une théorie" sur le même sujet par le CESNUR (anglais)

Lire également sur ce site : Conversion et lavage de cerveau dans les nouveaux mouvements religieux

Lire l'affaire de deprogramming présentée devant la cour européenne des droits de l'homme 

Lire notre communiqué sur le grand retour du deprogramming en France

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