Un certain sentiment de désolation

Interview de Daniel Fradette du CINR de Montréal par la revue "les 3 mondes" (Le CINR est devenu par la suite le CSRM : http://www.interspirituel.org ou http://www.nouveau.qc.ca/profil/5/104705.htm)

Pour prendre la mesure de l'exception française en matière d'intolérance religieuse au pays des droits de l'homme, nous avons demandé à Daniel Fradette, président du CINR à Montréal, de nous livrer son point de vue.

En Europe, quel pays retient votre attention en matière d'atteinte à la liberté religieuse ?

La situation française est celle qui retient le plus notre attention. C'est d'abord la plus connue et nous avons de nombreux contacts là-bas. Nous avons nettement l'impression d'être face à une chasse aux sorcières, à tout ce qui est spiritualité alternative. Cette impression se base sur la presse écrite et les ouvrages publiés. Notre organisme est abonné à de très nom­breuses parutions. Des correspondants sur place sont des relais de cette infor­mation. Une autre source est constituée par les gens qui voyagent en Europe et qui, de retour, témoignent de la situation.

Comment jugez-vous cette situation en Europe?

J'ai un certain sentiment de désolation devant ce que j'appellerais un recul de l'esprit critique, dans le sens où cette chasse aux sorcières se fait au nom d'une rationalité. En même temps, on s'aperçoit que la rationalité est un instrument au service d'une idéologie ; elle est donc téléguidée au départ. De plus, je pense que la question fon­damentale est celle de la mise en péril de la liberté religieuse. D'un côté, on affirme que chaque personne a le droit à ses convictions religieuses, à la liberté d'association, mais, de l'autre côté, dès que cela dépasse une certaine norme intégriste plutôt qu'une norme réelle, alors les vieux démons resurgissent et tout est mis en œuvre pour restreindre cette liberté sous d'autres prétextes.

Comment expliquez-vous la différence entre ce monde européen et l'approche au Québec ou aux Etats-Unis?

La différence tiendrait en deux éléments. Le premier repose en France sur le fameux contentieux religion/Etat ou spiritualité/laïcité. Il existe depuis des siècles et puisqu'il n'est pas réglé mais refoulé, il ressort avec encore plus de force.

Tandis que dans la société québécoise, cette séparation est récente, à peine cinquante ans. La présence des religions est encore très forte et on ne sent pas la menace comme on pourrait le sentir en Europe, De plus l'Europe est depuis des siècles le front où se vit un rapport particulier entre la Chrétienté et l'Islam. Au Canada et en Amérique, il existe une pluralité de fait depuis assez longtemps qui permet d'aborder cette question des nouveaux courants spirituels avec plus de détachement.

Cette intolérance française pourrait-elle s'exporter et venir se greffer sur la population québécoise?

Il y a une situation de crise en Europe qui favorise la recherche d'un bouc émissaire. En Amérique et au Canada, si la situation sociale se dégradait, il n'est pas exclu que les sectes, comme on les appelle, ne seraient pas visées. Je crois que rien n'est jamais acquis, des retours en arrière sont toujours possibles. Pour l'instant, les chances sont plutôt minces. Les médias entre­tiennent également ici une tendance anti-sectes ou anti-cultes. Mais du côté de la radio, c'est l'inverse, une réelle ouverture existe, ce qui est assez paradoxal. Il y a encore ici un esprit critique, même au niveau des organismes publics comme la Direction de la protection de la jeunesse ou la Ligue d'inter­vention policière, un esprit capable de prendre des distances avec le courant anti-sectes.

Connaissez-vous la littérature anti-sectes en France?

Oui, c'est le type même de littérature qui, dès le départ, évacue la dimension religieuse et spirituelle de l'être humain. Elle laisse penser que le fait de croire est une maladie, une déviance psychologique grave. Elle a favorisé une réduction du phénomène spirituel et a amené les psychanalystes, les psychiatres ou les psychologues à fermer les portes d'emblée à certaines dimensions de la vie de leurs clients pour aborder les questions sous un angle psychologique qui est seulement une des dimensions de l'existence.

Comment faire évoluer la situation en Europe en général et en France en particulier?

Je dirais que le point névralgique reste la relation avec les médias qui façon­nent quotidiennement l'opinion publique dans ce domaine. Il y aurait à améliorer la façon de composer avec cette problématique et pour cela de penser, de travailler à contre-courant dans un réseau large d'organismes qui ont à coeur le respect de la liberté religieuse et ce de façon critique, des or­ganismes qui militent pour les droits de la personne, d'établir un "réseautage" et de travailler ensemble. Ensuite travailler et identifier les jour­nalistes, les médias qui sont prêts à travailler avec nous et d'essayer d'investir à ce niveau. Il faut frapper à toutes portes, il est important de faire connaître les points de vue différents même s'ils sont rejetés dans un pre­mier temps. Il y a des risques à courir même si cela fait parfois un peu mal.

Accepteriez-vous de patronner des initiatives européennes de médiation ?

Naturellement, notre expérience dans le domaine de la médiation, telle que nous l'avons développée au Québec, nous amène à encourager et donc à aider au développement de ce type d'initiatives en France et ce pour plusieurs raisons : d'une part pour le développement du réseau et, d'autre part, parce que la cause elle-même est d'importance. La valeur du processus de médiation est indéniable et les résultats dans les cas de divorces sont exemplaires.

Propos recueillis par Jean-Denis Maisse  

 

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