Pour en finir avec les sectes

éditions Dervy

Rédigé par un collectif de spécialistes sous la direction de
 Massimo Introvigne et J. Gordon Melton

Quelques extraits d’un livre pionnier en la matière, portant un regard sans compromission sur le rapport parlementaire au sujet des minorités spirituelles. Ce livre montre avec lucidité et beaucoup d'intelligence sur quoi est fondée la croisade anti-sectes en France. Un livre qui, malheureusement, mérite la même attention sept ans après sa parution.

 

Massimo Introvigne :

 

Le rapport (parlementaire) reprend presque intégralement la perspective des mouvements dits "anti-sectes" (….) et contient des inexactitudes franchement diffamatoires concernant de nombreux groupes (…) « On se demande qui l’a inspiré, se substituant à l’autorité judiciaire et par une condamnation où l’accusé n’a pas été entendu dans la plupart des cas » (Mgr Vernette).

(…) L’état, se demandait Mgr Jean Vernette, est-il habilité à choisir entre « les bons » et « les mauvais » groupes ? En vertu de quel critère de droit, hormis – répétons-le – le droit commun ? Et qui déterminera, en cas de conflit entre enfant et famille, la limite entre catéchèse et lavage de cerveau, entre direction spirituelle et manipulation mentale ?

(…) Le Professeur Jean Baubérot, directeur du Groupe de sociologie des religions et de la laïcité au Centre national de la recherche scientifique, critiquait le rapport en disant : « Pas de militantisme anti-sectes, pas de jugements de valeur sur les croyances de ces groupes ! » Demandant « Une analyse scientifique du problème », le professeur Baubérot rappelait qu’« au début du siècle, l’Armée du salut, qui jouit aujourd’hui d’une image socialement positive, était jugée comme une secte antisociale qui manipulait les esprits et exploitait les porte-monnaie ».

(…) Les chercheurs sont victimes d’un terrorisme intellectuel. Il faut être « contre » par principe pour parler des sectes, si bien qu’on hésite à les étudier.

(…) La commission (parlementaire) juxtapose, sans chercher une synthèse, de longues listes de mouvements et associations qui proviennent de l’ADFI/UNADFI et des Renseignements Généraux. Insérer le nom de chacune des associations et mouvements dans la liste signifie l’accuser d’au moins l’une des dix pratiques contraires à « l’éthique » qui composent la définition de « secte » dans le rapport, la soumettant ainsi au lynchage médiatique et à l’opprobre du public.

(…) La manière dont le rapport traite le problème est alarmante, parce qu’il révèle une tendance à ne pas respecter, lorsqu’il s’agit de dirigeants ou d’adeptes d’une « secte », les garanties juridiques qui doivent être accordées indifféremment à n’importe quelle personne mise en examen.

(…) On ne peut pas ne pas relever la virtuelle béatification des mouvements anti-sectes comme l’ADFI/UNADFI et le CCMM, alors que les imprécisions du rapport confirment précisément qu’il s’agit de groupes mal informés et agissant sur la base de préjugés et de partis pris. Etant donné qu’il ne s’agit en aucune façon d’organismes « objectifs » ou « neutres », le soutien qu’ils reçoivent de la part des pouvoir publics est déjà excessif.

(…) D’un point de vue éthique, le problème est important est délicat. Les sociologues, comme les ethnologues, les historiens et autres spécialistes, doivent-ils se « salir les mains » et prendre part à la bataille journalistique et télévisée (qui n’accorde ni temps de réflexion, ni notes de bas de page), ou bien doivent-ils rester dans leur tour d’ivoire laissant le champ libre aux autres (les activistes des mouvements anti-sectes) ?

(…) L’expérience religieuse peut-elle être expliquée de manière réductrice, avec des critères non religieux (économiques, politiques, psychologiques, criminologiques) ou bien doit-elle être interprétée avec des critères religieux ? Les mouvements anti-sectes penchent souvent vers la première hypothèse (et d’ailleurs, ils cachent parfois derrière leurs slogans contre les « sectes » des positions simplement antireligieuses).

 

Emile Poulat :

 

(…) Se préserver des sectes ou des étrangers, c’est ce qu’on peut lire tous les jours dans la presse, prompte à s’alarmer et prêcher l’état d’exception, en oubliant tant de campagnes indignées contre les atteintes aux libertés publiques. Il faudrait un peu plus non d’indulgence mais de cohérence et d’intelligence.

 

Régis Dericquebourg :

 

Traditionnellement, les minorités servent d’exutoire aux haines refoulées et servent à détourner l’attention du public.

 

James T. Richardson :

 

(…) Les théories de lavage de cerveau servent les intérêts de ceux qui y adhèrent, ce qui est une raison majeure pour laquelle elles sont si facilement acceptées. Des parents peuvent blâmer les groupes et leur leader pour les décisions probablement prises de leur plein gré par leurs fils et filles. Les anciens membres peuvent blâmer les techniques les ayant amenés à participer, décision qu’ils ont ensuite regrettée…

 

Liliane Voyé :

 

(…) On ne peut que s’étonner du relent de rationalisme étroit dont fait preuve le rapport en disqualifiant les croyances qu’il oppose au « monde réel » (…) (le rapport) semble inspiré par un strict rationalisme, qui ne comprend pas ou n’accepte pas qu’aujourd’hui encore certaines personnes soient en quête de spiritualité et, pour cela, soient prêtes à s’engager dans des voies qui s’écartent de celles plus communément admises dans nos sociétés.

 

Anson Shupe :

 

(…) (on y retrouve que) la notion de personne en recherche spirituelle n’existe pas, qu’il s’agit d’un mythe (…) (et que) toutes les sectes, avec agressivité et d’une manière systématique, recrutent par la supercherie, qu’aucune personne saine ne saurait y adhérer simplement par désir d’aventure, par curiosité ou par véritable intérêt spirituel. Les membres sont des victimes qui n’ont pris aucune part active au fait de devenir membres.

 

Olivier-Louis Séguy :

 

(…) Plusieurs graves erreurs journalistiques ont été commises (…) le papier le plus affligeant semble être celui publié sous le titre « l’inquiétante prolifération des sectes » (Le Figaro, 30 janvier 1996) dans lequel son rédacteur relate l’explosion d’une bombe devant l’Eglise de l’Unification du révérend Moon dans le XIV° arrondissement, en décrivant seulement les conséquences matérielles de la déflagration (…) et affirme que « cette affaire à priori mineure relance le débat sur la prolifération des églises parallèles dans la capitale ». Dans le même encadré, le journaliste a listé « 57 adresses dans le collimateur » à travers 17 arrondissements de Paris sur 20. On peut sérieusement s’interroger sur le point de savoir si le journaliste a eu conscience de renseigner celui qui avait eu l’Eglise de L’Unification dans son collimateur ? Ce type de procédé n’est pas loin de s’apparenter à une provocation à la violence à l’égard d’un groupe de personnes « à raison… de leur appartenance… à une religion déterminée » selon des termes de l’article 1er de la loi du 1er juillet 1972.

(…) « Le témoignage d’anciens adeptes est précieux mais risque de glisser dans le règlement de compte ou l’auto-justification » (…) Le Pr Bryan Ronald Wilson, professeur émérite de sociologie à l’université d’Oxford, abordait le sujet des apostats (ceux qui font acte d’apostasie qui se définit comme l’abandon public et volontaire d’une religion) (…) (et) rapporte qu’il a pu être « maintes fois observé que l’apostat est susceptible d’être influençable et prêt à amplifier ou embellir ses griefs afin de satisfaire cette sorte de journalistes, plus intéressés par un article à sensation que par un récit véridique et objectif ». En conséquence, à aucun moment, l’apostat ne peut être considéré « comme une source d’information crédible et fiable, ni par l’enquêteur sociologue objectif ni par les cours de justice »

(…) La cour d’appel de Montpellier (civ. 1ère, 3 janvier 1994, n° 92-6073) a eu l’occasion dans l’attendu d’un de ses arrêts de refuser que « des particuliers, agissant isolément ou en groupes de pression, qualifient de sectes tout groupe minoritaire au sein d’une religion ou d’une philosophie, fassent admettre comme principe que toute secte est condamnable et en fassent tirer une conclusion d’interdiction ou d’opprobre ; une telle démarche conduit, sciemment ou non, au totalitarisme en menaçant la liberté de conscience des minorités »

 

Philippe Gast :

 

(…) La commision retient dix critères de dangerosité :

1 – La déstabilisation mentale …

Qu’est-ce donc que "la déstabilisation mentale", où peut-on en trouver le concept en psychiatrie ? Où est la frontière par rapport à la manipulation médiatique et publicitaire dont nous abreuvent les médias quotidiennement et en particulier en période électorale ? Voudrait-on que l’on retourne aux pratiques consistant à enfermer en hôpital psychiatrique les dissidents idéologiques ?

2- Le caractère exorbitant des exigences financières …

Qu’est-ce donc que frontière de « l’exorbitance des exigences financières » dans une société mercantile où c’est la demande qui fait le prix d’un service ou d’un bien, voudrait-on qu’il revienne à l’Etat le soin de fixer leur prestation ?

3 – La rupture induite avec l’environnement d’origine…

Qu’est ce donc que « la rupture induite avec l’environnement d’origine » ? Voudrait-on forcer les gens ne s’entendant pas à vivre ensemble, voudrait-on retourner au temps du pater familias ?

5 – L’embrigadement des enfants…

Qu’est-ce donc que « l’embrigadement des enfants » ? L’Education nationale n’est-elle pas le plus puissant embrigadement, comme l’avait bien compris Jules Ferry ? Voudrait-on supprimer les organisations de jeunesse que certaines religions ou partis politiques utilisent depuis des générations, voire les clubs sportifs utilisés comme moyens d’insertion des jeunes ?

6 – Le discours plus ou moins antisocial …

Qu’est-ce donc qu’un « discours plus ou moins antisocial » ? Tout discours qui propose une alternance politique n’est-il pas antisocial, c’est-à-dire contre le système établi ? Voudrait-on nous faire retourner au parti unique ? Le capitalisme lui-même n’est-il pas antisocial ?

8 – L’importance des démêlés judiciaires ….

N’importe quelle personne morale «qui aurait des démêlés judiciaires » (les partis politiques ?) devrait être qualifié de secte ?

9 –Le détournement des circuits économiques traditionnels ….

Qu’est-ce donc que le « détournement des circuits économiques traditionnels » ? Dans un système d’économie libérale celui qui a les meilleures idées en matière de marketing n’est-il pas le seul à survivre ? Les innovations commerciales du style franchise, ou encore des systèmes encore plus ingénieux comme ceux qui transforment leurs clients en distributeurs devraient-ils être supprimés ? Au profit de quoi ? De magasins d’état ?

10- Les tentatives d’infiltration des pouvoirs publics …

Qu’est-ce donc que les « tentatives d’infiltration des pouvoirs publics » ? Le principe d’égalité d’accès à la fonction publique serait-il périmé ? Veut-on faire croire que la fonction publique a si peur de toute modification dans son fonctionnement jusqu’à supprimer toute proposition de transformation en son sein ? Et quand bien même elle aurait cette peur, quelle est sa légitimité sinon de servir le public, dont une des caractéristiques est justement l’adaptabilité ? C’est au peuple et non aux fonctionnaires de décider s’il veut ou non payer par ses impôts tel ou tel service public !

 

Aucun des critères (ci-dessus) choisis par la commission ne sont des infractions ! Comment peut-on alors parler de dangerosité, c’est-à-dire d’atteinte à la légalité ? (les critères retenus et correspondant à des infractions sont : 4- les atteintes à l’intégrité physique et  7 – les troubles à l’ordre public)

 

Jean Vernette :

 

(…) Nous sommes toujours tentés d’accuser de déviance celui qui n’entre pas dans le cadre de notre propre orthodoxie.

 

Le Cesnur :

 

(....) L'image présentée au public est celle d'une commission opérant comme un tribunal à huis clos qui a abordé son travail avec une animosité contre les "sectes" et déterminée à ignorer toute preuve contraire. Fondé sur une utilisation non critique d'informations imparfaites fournies par les organisations anti-sectes, il ne peut être reconnu comme un document bien informé.  

 

 

Massimo INTROVIGNE est né à Rome le 14 juin 1955, avocat italien spécialiste de la propriété intellectuelle, professeur d'histoire et de sociologie des religions à l'Athénée pontifical Regina Apostolorum et un des chercheurs les plus connus internationalement sur les mouvements religieux contemporains. Il a fondé en 1988 le CESNUR (Centre d'études sur les nouvelles religions), un réseau international d'associations de spécialistes des nouveaux mouvements religieux. Il est l'auteur ou co auteur de plus de vingt ouvrages en italien sur les nouveaux mouvements religieux.

 

 

Lire également : sociologues-nouvelles-spiritualites-21.htm

 

 

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