« Heaven's gate - postmodernité et culture populaire dans un groupe suicidaire » compte rendu de lecture

Ouvrage édité par Georges D. Chryssides et commenté par le CICNS (août 2012)  Voir le site de l'éditeur Ashgate.

« Le 26 mars 1997 tombait la nouvelle que quelques 39 membres d’une « secte » connue sous le nom d’Heaven’s Gate [CICNS : La porte du paradis] s’étaient suicidés collectivement dans la banlieue de San Diego en Californie. » 

Dès la dépêche tombée, les médias et « experts antisectes » se sont emparés de l’affaire et ont diffusé largement leurs commentaires et analyses au débotté. Le travail d’analyse méthodique sur cet événement n’est arrivé que plus tard. Georges D. Chryssides, chercheur honoraire à l’université de Birmingham, a constitué une anthologie d’études effectuées par des chercheurs en sciences sociales et sciences des religions sur ce groupe méconnu, objet de ce compte rendu de lecture. Sans surprise, leurs analyses s’éloignent significativement des commentaires journalistiques et « d’experts » proposés lors de la couverture médiatique de l’affaire. 

1- Eléments d’information sur Heaven’s Gate (à partir des détails fournis dans l’ouvrage) 

Marshall Herff Applewhite, professeur de musique, et Bonnie Lu Nettles, infirmière, se sont rencontrés lorsqu’ils avaient une quarantaine d’années au début des années 70. À la suite de cette rencontre et de leurs échanges, ils prétendront être les Deux Témoins décrits dans le Livre des Révélations (Apocalypse de Saint-Jean). Ils prendront au cours de leur progression spirituelle différents pseudonymes : Les Deux (The Two), Bo et Beep, Ti et Do. 

De cette rencontre est né un enseignement rigoureux empruntant à de nombreuses sources (chrétienne, ésotérique, nouvel âge et autres), sur la recherche du salut, qu’ils ont proposé aux personnes souhaitant entrer dans ce qu’ils appelaient le « royaume d’évolution suivant ». Pour cela, leurs fidèles devaient abandonner leurs amis, leurs familles, leurs professions et leurs possessions matérielles. Pendant un temps, ils voyagèrent à travers le pays en petites « familles » en campant et en menant une existence spartiate. Le nombre des fidèles est estimé avoir atteint 150 personnes. 

Bo et Beep prétendaient que les vrais croyants seraient emmenés en soucoupe volante (UFO : terme anglais pour OVNI, de là l’expression de « secte soucoupiste » (UFO cult) pour désigner Heaven’s Gate) vers le royaume d’évolution suivant, s’ils pouvaient surmonter toutes leurs émotions humaines et leurs attachements terrestres – un processus qu’ils appelaient la Métamorphose Humaine Individuelle (certains hommes avaient par exemple choisi de se castrer, dont Applewhite, pour dépasser la pulsion sexuelle). 

En 1996, le groupe loua une large demeure à Santa Fe dans la banlieue de San Diego où ils vécurent une vie en communauté semi-recluse. La même année, la comète de Hale-Bopp était en vue. Les membres du groupe crurent qu’un autre objet était visible derrière elle et qu’ils pensèrent être le vaisseau avec lequel ils avaient rendez-vous. 39 résidents (incluant Applewhite, Nettles étant morte d’un cancer en 1985) enregistrèrent des messages d’adieu à destination de leurs familles et amis et mirent fin à leur jour en mars 1997. Tous furent retrouvés sous un voile violet portant des pantalons noirs et t-shirts noirs et des baskets Nike. Il y eut deux survivants qui néanmoins mirent fin à leurs jours un peu plus tard, en respectant le code vestimentaire de leurs coreligionnaires décédés. 

La vision du groupe portée sur le monde était très critique : « (…) Ils veulent que vous soyez de parfaits serviteurs de la société… envers un ordre établi validé et envers de faux concepts religieux. Une partie de cette rhétorique pour « rester aveugles » dit ceci : « Par-dessus tout, marriez-vous, soyez un bon parent, un fidèle d’Eglise raisonnable, achetez une maison… ayez une bonne ligne de crédit, engagez-vous socialement et gracieusement acceptez la mort avec l’espoir que « grâce à Son sang versé » ou quelque autre précepte religieux sans valeur, vous irez au paradis après votre mort ». « Tout petit groupe qui n’est pas naïvement, totalement soumis à leurs règles sociales ou commence à voir à travers leurs « mécanismes de contrôle » ou questionne leur justesse, est vu comme subversif, radical, anti-social, une secte, traitre – ou « terroriste » ». 

2- L’apport du travail scientifique rassemblé dans l’ouvrage 

L’intérêt des travaux d’études de l’anthologie constituée par Georges D. Chryssides est triple, selon nous. 

Le premier intérêt est de fournir une réflexion sociologique et humaine de fond là où les commentaires journalistiques et ceux des experts antisectes sont superficiels, opportunistes et sans fondement. On peut regretter, mais c’est inévitable, que ces analyses arrivent bien après le matraquage médiatique avec ses conséquences sur l’information du grand public sur de tels événements et, en conséquence, son évaluation des minorités spirituelles qualifiées de « sectes ». 

Le deuxième intérêt est d’invalider les principaux critères utilisés à mauvais escient – car fallacieusement présentés comme caractéristiques des « sectes » - pour qualifier une « dérive sectaire ». Selon les contributeurs, les membres d’Heaven’s Gate n’étaient pas des personnes fragiles psychologiquement qu’on aurait abusées ; le prosélytisme n’était pas agressif, on pourrait même le qualifier de dissuasif ; toute personne incertaine sur ses motivations était encouragée à partir ; la notion de lavage de cerveau appliquée à Heaven’s Gate est totalement infondée. Sur ce dernier point, important parce qu’il a été un angle d’argumentation privilégié par les acteurs antisectes américains (de même qu’il l’est en France avec son dérivé français, la « manipulation mentale »), tous les auteurs de l’anthologie sont unanimes. Nous placerons un bémol sur la contribution de Winston Davis qui, tout en disqualifiant la notion classique de lavage de cerveau, soutient néanmoins celle de Benjamin Zablocki dont Dick Anthony a pointé les ambigüités dans un autre ouvrage (Misunderstanding cults), la moindre n’étant pas celle de persister à conserver l’expression « lavage de cerveau ». Si l’on souhaite se prêter malgré tout au jeu des critères de « dérives sectaires », le seul réellement applicable est d’exiger des fidèles qu’ils se coupent de leurs familles et de leurs amis : remarquons que cette demande est similaire à celle formulée dans certains monastères ou couvents et qu’elle ne prête nullement à controverse dans ces environnements alors qu’elle est systématiquement dénoncée (même, dans de nombreux cas, quand ce n’est pas vrai) dans les groupes labellisés « sectes ».  

Le troisième intérêt de l’ouvrage est de replacer la doctrine d’Heaven’s Gate dans le contexte religieux et culturel américain et de montrer qu’elle peut être vue comme une émanation de ce contexte. Cette doctrine ne serait donc pas un « OVNI spirituel » dont il serait aisé de se distancier mais elle inviterait au contraire à une réflexion de fond sur la société américaine – réflexion dont on peut douter qu’elle ait eu lieu à cette occasion. Aucune des contributions proposées ne prétend bien entendu avoir fait le tour de cet événement qui reste sans aucun doute incompréhensible ou difficile à accepter pour la majorité des citoyens. Mais là où la désinformation médiatique et antisectes aboutit à un rejet de l’événement et de ses protagonistes en forme d’exorcisme et de quolibets péjoratifs, les contributeurs nous invitent à une réflexion respectueuse des personnes même lorsque leurs choix nous paraissent inaccessibles, parce que leurs choix parlent aussi de nous. 

3- Heaven’s Gate et l’antisectarisme français 

Cette anthologie sur Heaven’s Gate est intéressante à replacer dans le contexte français (cette réflexion ne fait pas partie de l’ouvrage). 

Les catalyseurs de l’action politique antisectes française ont été des drames qualifiés de « suicides collectifs » : principalement le drame de Jonestown (1978), celui de Waco (1993) et celui de l’Ordre du temps solaire (1994-1997). Ces événements et leur utilisation dans la politique antisectes des pouvoirs publics ont permis de susciter dans le grand public deux réactions : la peur de la manipulation mentale – arme secrète des « sectes » prétendument efficace sur tout profil psychologique, la peur d’une bascule possible vers un suicide collectif de tout groupe qualifié arbitrairement de « secte ». 

Concernant Jonestown, la « death tape » enregistrée par Jim Jones semble accablante et permet d’avancer la thèse du suicide. Mais elle ne peut lever les fortes interrogations concernant les personnes tuées par balle ou par flèche dans le dos. Les nombreuses pages diffusées par les services secrets américains sur cette affaire (sont-elles les seules disponibles ?) ne permettent en aucune manière de lever les interrogations nécessaires sur l’infiltration plus que probable, par ces mêmes services, de ce groupe en vue de sa déstabilisation par tous les moyens possibles, étant donné, entre autres, son projet d’émigration (illusoire ou pas) vers l’URSS, et ceci dans un contexte de guerre froide exacerbée. A maints égards, le groupe de Jim Jones peut être vu d’abord comme un groupe politique (à tendance marxiste) plus que spirituel, mais il est probable que l’affirmation d’un suicide collectif eut été plus controversée dans ces conditions. 

Prétendre que Waco est un suicide collectif est tout simplement mensonger. Les témoignages et reportages disponibles ne laissent aucun doute sur le fait que la mort des Davidiens est de la responsabilité des autorités qui déclenchèrent un incendie détruisant les locaux. Des résidents furent exécutés par balle par ces « forces spéciales » présentes de façon non officielle sur les lieux. L’administration Clinton, ne pouvant assumer une telle bavure, se précipitera sur la thèse du suicide collectif qui avait déjà la faveur des médias. 

Quant à l’Ordre du Temple Solaire en France, les causes de mort sont incompatibles avec un suicide. Les médias, profitant de l’hystérie antisectes générée par l’affaire (1995), répéteront à foison la thèse du suicide collectif plusieurs années durant, puis au fur et à mesure basculeront de plus en plus fréquemment vers des expressions plus neutres. Le film/enquête d’Yves Boisset exprime clairement les manquements de l’enquête policière, notamment pour suivre la piste politico-mafieuse de l’affaire. 

Quelles que soient les opinions de chacun sur l’exaltation d’un Jim Jones ou d’un David Koresh ou sur la « bizarrerie » des croyances de l’Ordre du Temple Solaire, il reste que les enquêtes policières effectuées sur ces trois événements n’ont pas apporté de réponses satisfaisantes. 

On peut dès lors se demander pourquoi l’affaire Heaven’s Gate est rarement mentionnée dans le discours antisectes français (c’est en tout cas notre perception après plus de huit ans d’analyse de la question sectaire en France), alors que c’est véritablement le seul exemple où la thèse du suicide collectif est sans équivoque. L’affaire datant de mars 1997, le niveau d’hystérie antisectes était toujours très élevé et cette affaire aurait pu nourrir l’argumentaire des pouvoirs publics. 

Deux raisons explicatives, alimentées par la lecture du présent ouvrage, peuvent être avancées. Le discours antisectes ne cherche pas à informer avec discernement mais à susciter la peur. Ce résultat était déjà acquis avec Jonestown, Waco, l’Ordre du Temple Solaire, cette dernière affaire étant la plus souvent évoquée étant donnée sa proximité. Mais probablement également, il est apparu évident, même aux plus obtus des acteurs antisectes, que la notion de lavage de cerveau était inapplicable à Heaven’s Gate, malgré leurs affirmations du contraire, et qu’une réflexion plus poussée était nécessaire, ce qui ne fait pas partie de leurs plans. Il est plus facile de capitaliser sur la confusion entourant Jonestown, Waco, l’Ordre du Temple Solaire et de mettre cette confusion et ses aspects sordides sur le compte de la « folie des sectes », que d’avoir à comprendre pourquoi les fidèles d’Heaven’s Gate se suicident collectivement de leur plein gré. 

Le suicide fait partie de ces nombreux sujets, en relation avec la mort, que notre société cache sous le tapis, sauf médiatiquement lorsqu’il s’agit des « sectes », mais ce n’est de toute façon jamais dans le sens d’une étude de ses causes. Prétendre que l’aspect « collectif » du suicide serait une caractéristique de la mouvance spirituelle, et nécessiterait donc une vigilance particulière sur ces groupes, n’est pas historiquement étayé et, de toute façon, évite la question centrale : tenter de comprendre honnêtement pourquoi des gens sont amenés à ce genre d’acte. Les nombreux suicides survenus ces dernières années (2010) au sein de l’entreprise France Télécom (mais l’on pourrait citer d’autres corps de métiers ou groupes à risque : police, enseignement, jeunesse…) ont suscité, très laborieusement, un début de réflexion et une démarche juridique dont on peut douter de l’efficacité et qu’il faudrait comparer à l’hystérie qui aurait saisi la France si des personnes appartenant à une minorité spirituelle s’étaient suicidées de la sorte, même en nombre bien inférieur. Les suicides à France Telecom ne sont pas « collectifs » dans le sens où il n’y a pas eu de décision commune partagée, mais on peut certainement parler d’un acte partagé dans une même période. Pourtant, gageons qu’on ne parlera pas de « manipulation mentale » à l’encontre du management d’une entreprise du CAC 40 ; gageons qu’il n’y aura pas création d’une mission interministérielle outillée avec un référentiel ad-hoc chargée de mettre en garde le citoyen contre les entreprises, corps de métiers ou groupes à risque, les « sectes » arrivant bien entendu en fin de ce classement s’il était établi. 

4- Extraits du livre (traduction CICNS) 

George D. Chryssides (chercheur honoraire à l’université de Birmingham) : traduit avec la permission des éditeurs depuis « Une approche pour comprendre Heaven’s Gate », dans Heaven's Gate édité par George D. Chryssides (Farnham: Ashgate, 2011), pp. 115.  Copyright © 2011

« (…) L’ignorance quasi généralisée sur ce qu’était le groupe [Heaven’s Gate] n’a pas empêché les leaders antisectes d’obtenir des interviews à la télévision et sur les radios en se désignant comme « experts en sectes » et de déclarer que ce groupe était une « secte typique », démontrant les dangers de l’engagement dans une secte, danger menaçant la jeunesse d’aujourd’hui. Les universitaires, qui par nature veulent investiguer complètement le matériel à leur disposition et produire des appréciations mesurées, sont inévitablement plus lents à faire entendre leurs voix et à produire une information solide et fiable. »  

« (…) La fascination que suscite Heaven’s Gate repose (…) sur plusieurs facteurs. C’est le seul exemple de ces quatres groupes [CICNS : les trois autres étant Jonestown, Waco, le Temple Solaire] pour lequel les morts collectives ayant conduit à la fin de l’organisation sont sans conteste des suicides. A Jonestown, les assistants de Jim Jones étaient armés de mitraillettes, apparemment prêts à tirer sur quiconque refuserait d’absorber le cyanure ou tenterait de s’échapper dans la jungle. Bien que les membres de Waco aient eu la possibilité de se sauver en se rendant aux autorités, ils furent tués par l’incendie des bâtiments ou par des blessures d’armes à feu – à l’exception d’un ou deux survivants. En ce qui concerne l’Ordre du Temple Solaire, les participants ne semblent pas avoir mis fin à leur jour, mais avoir été tués par balle, probablement par le leader Luc Jouret, bien que la position des corps suggérait une participation volontaire à un cérémonial rituel. (…) La ligne de frontière entre un meurtre et un suicide n’est pas nette. Savoir si Jonestown est un suicide collectif ou non est un point sans intérêt quand les membres semblent avoir eu un choix à la Hobson sur comment mourir et non sur une alternative à la mort. A Heaven’s Gate, au contraire, le fait que les corps aient été disposés méthodiquement, avec une attention aux moindres détails, indique que les morts étaient planifiées avec soin et impliquait un temps de préparation conséquent. Si l’un des membres avait changé d’avis sur la pertinence des préparatifs en cours, il semble avoir eu le temps de reconsidérer son point de vue. S’échapper était possible pour n’importe quel membre souhaitant abandonner le projet. » 

« (…) Il n’y a aucune preuve que ceux qui ont rejoint [Heaven’s Gate] étaient perturbés psychologiquement, déficients intellectuellement, « dépossédés » d’eux-mêmes, ou vulnérables de façon évidente. Ce n’était pas une « secte pour jeunes » : la moyenne d’âge des décédés était de 47 ans et ils avaient pour certains occupé des métiers à responsabilité avant de rejoindre le groupe. » 

« (…) La communauté universitaire ne soutient pas en général l’hypothèse antisectes de « lavage de cerveau » et en particulier aucun des contributeurs de cette anthologie. » 

« (…) Etre prêt à mourir pour un système de croyance minoritaire comme celui d’Heaven’s Gate est certainement inhabituel et sans aucun doute les lecteurs trouveront tout un tas de raisons de rejeter les idées de ce groupe. Néanmoins, la vision du monde d’Heaven’s Gate a ses propres raisons et cohérence interne qui ont poussé ses membres à voir la mort comme le moyen d’atteindre Le Prochain Niveau d’Evolution Au-dessus de l’Humain. » 

Robert W. Balch (professeur de sociologie à l’université du Montana) et David Taylor (professeur adjoint à l’université Maryland, Oregon) : traduit avec la permission des éditeurs depuis « Chercheurs métaphysiques et soucoupes : Le rôle de l’environnement général des « sectes » dans le choix de rejoindre une « secte soucoupiste » », dans Heaven's Gate édité par George D. Chryssides (Farnham: Ashgate, 2011), pp. 3752.  Copyright © 2011

« (…) Bien que nous ayons été conscients des objections éthiques formulables à l’encontre d’une observation non déclarée, nous avons décidé de rejoindre la « secte » [CICNS : Balch et Taylor utilisent le terme « cult » en anglais, en général traduit par « secte » en français, mais notre compréhension est qu’ils n’attachent pas de signification péjorative à ce terme] en tant qu’observateurs non déclarés pour des raisons pragmatiques et méthodologiques. De façon pragmatique, il n’y avait pas d’autre moyen pour observer la secte de façon efficace parce que bien que ses membres pussent parler librement avec les journalistes, ils limitaient en général leurs commentaires à la ligne du parti dictée par les Deux. Nous avons pensé que le seul moyen d’obtenir des données fiables sur la secte était de la rejoindre nous-mêmes. Notre décision a été confortée par le contraste net qui est apparu entre la vie de tous les jours dans la secte et la façon dont les membres se présentaient vers le monde extérieur. Les considérations pragmatiques qui ont conduit à notre participation en tant qu’observateurs non déclarés concordaient convenablement avec notre orientation méthodologique ethnographique. » 

« (…) Les médias spéculaient sur le lavage de cerveau et quelques ex-membres obtinrent une couverture nationale lorsqu’ils accusèrent Les Deux de « manipulation mentale » [CICNS : « mind control »]. Néanmoins, l’accusation n’est pas seulement à caractère sensationnel mais incorrecte. Dans les pages qui suivent, nous soutenons que la décision de rejoindre la secte soucoupiste de Bo et Peep ne peut être comprise qu’en termes relatifs au point de vue du chercheur métaphysique dont le regard est façonné par le milieu religieux alternatif [CICNS : « religious underworld »] connu sous les vocables différents de « mouvance des « sectes » » [CICNS : « cultic milieu »] (Campbell, 1972), « d’ordre social occulte » (Buckner, 1965) ou de « sous-culture métaphysique » [CICNS : « metaphysical subculture »] (Balch et Taylor, 1976b). » 

« (…) Bien que l’adhésion d’un membre à un groupe religieux déviant est d’habitude vue comme le résultat d’un long processus d’interaction sociale, le processus entier dans le cas de la secte soucoupiste était comprimé sur quelques jours. (…) Nous ne dénions pas l’importance que peut avoir une interaction intensive dans le but de renforcer l’adhésion de nouveaux membres, mais son rôle a été exagéré. Les nouveaux membres de la secte soucoupiste avaient toutes les chances de la quitter la première semaine après l’avoir rejointe, en général à cause de la solitude ou de leur incapacité à se couper de leurs amis et proches dans le monde extérieur. Mais le taux d’attrition pour les nouveaux membres est élevé dans la plupart des groupes et sectes [CICNS : « in most cults and sects »], même pour ceux qui fournissent aux recrues débutantes un accompagnement social important [CICNS : « strong social support »] (voir, par exemple, Zablocki, 1971). » 

« (…) Parce que les sectes sont vues comme des groupes déviants dans une société rationnelle et sceptique, beaucoup de chercheurs en sciences sociales ont considéré que les personnes les rejoignant nécessitent une dose importante d’accompagnement pour les attirer et les isoler d’un monde mécréant hostile. Néanmoins, si le chercheur [CICNS : chercheur spirituel] vit dans un environnement social dans lequel les thèses du groupe font sens et s’il considère son adhésion comme un prolongement logique de sa quête spirituelle, alors il est facile de comprendre comment il peut rejoindre une secte religieuse « déviante » sans avoir à établir de liens sociaux avec ceux qui en font déjà partie. » 

« (…) La plupart des études en sciences sociales sont trop réductrices parce qu’elles se focalisent sur les problèmes personnels des membres de la « secte ». Elles ignorent jusqu’à quel point la frustration psychique [CICNS : « psychic deprivation »] est générée par le rôle du chercheur [CICNS : chercheur spirituel]. Un des sujets étudiés par Lofland et Starks (1965) décrit avec justesse le dilemme du chercheur quand elle dit : « Plus je cherche, plus j’ai de questions ». Le sommet de la montagne spirituelle est un objectif insaisissable, s’éloignant continuellement au fur et à mesure que le chercheur grimpe. Le chercheur est supposé grandir en demandant des tests et en apprenant de ses expériences mais la croissance est subjective et difficile à définir. Comme un membre l’explique : « Vous ne savez jamais si vous avez réussi un test ». En bref, la motivation pour continuer à chercher fait partie du rôle. » 

« (…) Quel que soit le caractère déviant d’une secte religieuse vue du monde extérieur, elle n’est pas nécessairement déviante à l’intérieur du monde social du chercheur métaphysique. Même si elle l’était, il y a de solides raisons encourageant à faire une évaluation des croyances déviantes avec ouverture d’esprit et à dissuader de condamner des personnes parce qu’elles font ce qu’elles pensent être bon pour elles-mêmes. »

Mark W. Muesse (professeur en sciences des religions au collège Rhodes) : traduit avec la permission des éditeurs depuis « Sciences des religions et « Heaven’s Gate » : rendre l’étrange familier et le familier étrange », dans Heaven's Gate édité par George D. Chryssides (Farnham: Ashgate, 2011), pp. 5356.  Copyright © 2011

« (…) Aussi tentant que celui puisse paraître, nous ne devrions pas rendre Heaven’s Gate si étrange, si exotique au point de perdre de vue la façon dont les croyances et les pratiques du groupe ne sont pas si éloignées de celles auxquelles adhèrent beaucoup d’américains du grand public. »  

« (…) Nous avons vu les cassettes d’adieu des membres du groupe, expliquant sereinement à leurs proches les raisons de leurs actions. Tout ce qu’ils ont dit traduit une détermination, une intention et une confiance absolues dans le fait que leurs morts les amèneraient au « niveau suivant ». Ces morts n’ont rien à voir avec les suicides dans le mode panique de Jonestown et Waco. Nous n’avons rien vu qui indique une lutte, des contraintes ou des arrières-pensées. » 

« (…) Comment donne-t-on un sens à ces événements ? La stratégie la plus commune, celle favorisée par les médias et beaucoup de citoyens, a été de reléguer Heaven’s Gate et les groupes similaires dans la catégorie « secte » [CICNS : Muesse utilise le mot « cult » entre guillemets] ; le mot les met effectivement à distance des activités dérangeantes de groupes comme Heaven’s Gate. Mais « secte » est un terme que moi-même et beaucoup d’autres experts en sciences des religions évitent d’utiliser. Les universitaires qui étudient ces phénomènes savent très bien qu’il n’y a pas de définition précise et universellement acceptée du mot « secte ». Je réponds pour plaisanter qu’une secte est une religion plus bizarre que la vôtre.

La « bizarrerie » est un terme comparatif, non un standard absolu. Nous jugeons les choses comme bizarres en fonction de leur degré de divergence avec notre propre façon de voir les choses, que nous considérons habituellement comme plus proche de la vérité que toutes les autres. Mais il y a un danger potentiel à privilégier notre point de vue de cette manière – un danger qui précisément conduit parfois à des événements comme les suicides d’Heaven’s Gate. Quand nous sanctifions notre propre perspective, nous nous coupons de tout examen critique, en nous isolant effectivement avec nos croyances comme les membres d’une secte [CICNS : Muesse utilise ici le terme « sect »] le font repliés dans leur campement. » 

« (…) Peut-être que la leçon à tirer est que nous devrions abolir toute religion. C’est une idée ancienne qui a la faveur des libres penseurs un peu partout. Après tout, n’est-ce pas la religion en tant que telle qui conduit des gens à des suicides collectifs et à des croisades ? Pourquoi ne pas abandonner toute croyance religieuse en faveur de, disons, une perspective plus scientifique et éclairée ? Le problème avec cet argument est que la cruauté et les croyances absurdes ne sont pas des exclusivités des religions. Aucun domaine de la culture humaine – science et technologie, justice et gouvernement, éducation et savoir – n’est immunisé contre le potentiel destructeur de notions « bizarres ». (…) Nos croyances paraîtront toujours bizarres à quelqu’un, rationnelles à nous-mêmes. La leçon porte sur ce que nous croyons de nos croyances. Pouvons-nous nous permettre d’être assez suffisants pour ne pas envisager que nos croyances puissent paraître étranges ou questionnables à d’autres ; ou considérer que nous nous y accrochons avec peut-être un peu trop d’intensité, que peut-être nous aimons nos croyances un peu trop ? » 

Patricia L. Goerman (sociologue chercheur au bureau US sur le recensement) : traduit avec la permission des éditeurs depuis « Heaven’s Gate : la naissance d’un nouveau mouvement religieux », dans Heaven's Gate édité par George D. Chryssides (Farnham: Ashgate, 2011), pp. 5776.  Copyright © 2011 

«  (…) Les reportages de la presse et de la télévision concernant les morts d’Heaven’s Gate furent remplis de termes désobligeants comme « dingue », « faible d’esprit » et « bizarre » lorsqu’il s’agit de décrire le leader, les adeptes et l’idéologie du groupe (Hoffman et Burke, 1997). Beaucoup de propos sensationnalistes furent tenus sur les thèmes du lavage de cerveau, de la castration et sur le climat d’incompréhension globale entourant la vie et la mort des membres du groupe. » 

«  (…) Beaucoup de chercheurs en sciences sociales ont exprimé leur préoccupations sur la façon dont les mass médias décrivent les NMRs [CICNS : Nouveaux Mouvements Religieux] (Barker, 2002 ; Beckford, 1999 ; Wright (1997). Wright (1997), par exemple, cite à la fois des facteurs culturels et organisationnels contribuant à expliquer les portraits sensationnalistes et « sinistres » que les mass medias font des groupes religieux non traditionnels. Il évalue cinq facteurs contribuant à cet apparent biais médiatique : le manque de connaissance des journalistes sur le sujet ; des ressources économiques et un temps d’enquête insuffisants les concernant ; la marginalité du groupe en question lorsqu’il est comparé avec les groupes religieux traditionnels ; des sources d’information biaisées et la tendance à trop commenter les aspects directement apparents d’un événement et à ignorer plus tard les développements et les découvertes effectués. Décrivant la couverture médiatique des suicides d’Heaven’s Gate, Wright (1997) met en évidence dans les articles et reportages : le lavage de cerveau, « les déficiences psychologiques » des membres du groupe, l’utilisation de concepts rigides sur les cultes religieux et les affirmations sensationnalistes sur la vie et l’homosexualité du leader. » 

« (…) Dans leur résumé sur l’histoire de la théorie du lavage de cerveau depuis son introduction avec les prisonniers de guerre occidentaux en Corée jusqu’à aujourd’hui, Anthony et Robbins (1994) arrivent à la conclusion qu’il n’y a pas de méthode connue pour forcer un individu à accepter un nouveau système de croyances. Bien sûr, par la contrainte physique et l’intimidation, le comportement extérieur d’un individu peut être influencé mais l’idée d’un lavage de cerveau en tant qu’altération de la conscience a été amplement déboulonnée au sein de la communauté scientifique (voir aussi Lifton, 1989 ; Barker, 1984 ; Broley et Richardson, 1983).

Dans son étude de la réforme de la pensée chinoise, Lifton (1989) met en garde qu’une utilisation erronée du terme « lavage de cerveau » transforme ce concept « en un point focal pour la peur, le ressentiment, encourage la soumission, la justification de l’échec, des accusations irresponsables et une large gamme d’extrémisme émotionnel » (cité par Anthony et Robbins, 1994, 13). » 

« (…) Le mouvement Heaven’s Gate est inhabituel, car il n’y avait pas de jeunes enfants dans le groupe. De plus, les adeptes qui n’étaient pas considérés comme de « vrais croyants » étaient encouragés à partir et recevaient même une assistance pour le faire.  Dans les déclarations finales des membres du groupe et même sur les lieux des morts, il n’y avait aucune marque de contrainte comme cela a été le cas à la fois pour Jonestown et pour les suicides/meurtres de l’Ordre du Temple Solaire où les enfants et les membres réticents ou résistants ont été en fait assassinés. D’une certaine manière, ces circonstances sont en lien avec la croyance d’Heaven’s Gate que seuls les adultes pouvaient choisir pour eux-mêmes et que seulement ceux ayant un implant [CICNS : selon Bo et Beep les personnes sensibles à leur message avaient pour la plupart reçu, du niveau supérieur, un implant dans leur conscience leur permettant cette compréhension] du Niveau Suivant devraient et pourraient rester dans le groupe. Il est difficile de dire dans quelles conditions et comment la société devrait tenter d’intervenir dans ce type de situation et dans les rares cas où les circonstances s’organisent pour conduire à une telle fin. » 

Winston Davis : traduit avec la permission des éditeurs depuis « Heaven’s Gate : une étude de l’obéissance religieuse », dans Heaven's Gate édité par George D. Chryssides (Farnham: Ashgate, 2011), pp. 77104.  Copyright © 2011

« (…) Je pense qu’il y a trois bonnes raisons de rejeter la théorie du lavage de cerveau qui est devenue populaire dans la presse et au sein des chaires religieuses : 1. Il n’y a pas de moyen automatique, qu’il soit religieux ou culturel, permettant de manipuler les cellules du cerveau et d’ainsi modifier la pensée et la conduite humaines. 2. Il n’y a aujourd’hui aucun moyen empirique de distinguer ce qui se passe dans les cerveaux des membres d’une secte et ce qui se passe pour les autres personnes, religieuses ou non. 3. La théorie du lavage de cerveau produit une rhétorique dangereuse et pseudo-scientifique pour violer les droits contenus dans le Premier Amendement. » 

« (…) Si la théorie du lavage de cerveau telle qu’elle est exprimée dans le langage courant n’est plus viable scientifiquement, la théorie générale sur le conditionnement social et psychologique tient encore bien la route. Je ne rejette donc pas l’idée que certains membres de sectes soient conditionnés par leurs affiliations religieuses – si par « conditionnement religieux », on ne signifie pas plus que la coercition persuasive que certains groupes religieux exercent sur certaines personnes et non pas une refonte déterministe, automatique ou totale de leur volonté ou de leur cerveau. Je n’ai donc rien à objecter à la théorie révisée du lavage de cerveau de Benjamin Zablocki en tant qu’ « ensemble des relations entre une collectivité dirigée de façon charismatique et un agent isolé de la collectivité ayant pour but de transformer cet agent en agent de propagande [CICNS : « deployable agent »]. » 

« (…) Pour ceux qui n’appartiennent pas à « la maison de la foi », un suicide religieux demeure un mystère impénétrable. Considéré « depuis l’intérieur », depuis le propre point de vue eschatologique du messie, la fin est juste un commencement. C’est précisément, bien sûr, ce que Do lui-même croyait : la mort était le commencement d’un joyeux voyage à bord d’un OVNI vers le Niveau Supra Humain. Même si nous pouvons saisir intellectuellement cette inversion religieuse de la réalité, les questions affluent : comment quiconque a-t-il pu vaincre l’instinct fondamental de préservation d’autres personnes pour qu’elles mettent fin à leurs jours ? Comment des personnes peuvent-elles suivre un homme les prévenant explicitement que sa mission est de « raccourcir leurs jours » ? » 

« (...) De manière générale, la réjection du monde par la secte et la réjection de la secte par le monde conduisent à une attitude sectaire plus dure. La description parodique du monde qu’effectue la secte crée ce qui pourrait être appelé « un ressentiment et une réjection par le monde ». Cela génère à son tour une défense épidermique plus dure. Les deux autres variables affectant directement la trajectoire et l’intensité au sein des sectes sont : (1) la santé mentale et le charisme de leur leader et (2) l’éthique et la philosophie internes des groupes. » 

Hugh B. Urban (professeur en sciences des religions à l’université d’Etat de l’Ohio) : traduit avec la permission des éditeurs depuis « Le diable à Heaven’s Gate : repenser l’étude des religions à l’âge du cyber espace », dans Heaven's Gate édité par George D. Chryssides (Farnham: Ashgate, 2011), pp. 105138.  Copyright © 2011 

 « (…) Je dirais que des phénomènes religieux comme les suicides d’Heaven’s Gate ne peuvent probablement pas être circonscrits dans l’étroitesse des concepts de la raison et de l’entendement. Ces événements ont toutes les chances d’apparaître tout à fait sans signification et apparemment incompréhensibles si on les analyse avec l’œil qui voit tout de la rationalité des Lumières. Au lieu de cela, je suggèrerais que nous avons besoin d’utiliser des outils herméneutiques distinctement post Lumières, particulièrement ceux en référence avec les nouveaux domaines en rapide expansion des ordinateurs, des communications globales et des hyper médias. »

« (…) Quand on lit l’enseignement éminemment pessimiste et même paranoïaque d’Heaven’s Gate, on ne peut s’empêcher de penser aux plus pessimistes critiques récents postmodernes comme Jameson, Baudrillard et Umberto Eco. En tant que « grand prêtre » du postmodernisme et cynique par excellence, Baudrillard en particulier rappelle Applewhite dans sa critique virulente de la culture contemporaine. Pour Baudrillard, le système capitaliste de ces dernières années est une culture totalement dominée par la logique de séduction du marché et complètement saturée par un « empire des images », un incessant tourbillon de réclames rabâchant une litanie infinie et auto-référente de consommation : « Nous avons atteint le point où la consommation s’est emparée de la totalité de la vie ». » 

« (…) Sur le constat de cette situation apparemment sombre et sans espoir, Baudrillard ne peut que suggérer la plus radicale, violente et choquante des solutions. Dans ces premiers travaux, il nous propose la solution de la mort elle-même comme moyen de sortir du cercle des simulations. » 

« (…) Comme Michel Foucault et d’autres l’ont montré, les Lumières européennes ont sans aucun doute apporté avec elles le triomphe général de la raison et la création d’un corps de sciences humaines destinées à une compréhension rationnelle de l’humanité, cependant elles ont apporté avec elles l’exclusion, ou plutôt le « confinement » et l’institutionnalisation de tout ce qui était déclaré irrationnel, fou, tout ce qui ne pouvait pas être compris à partir des catégories méthodiques de l’humanisme des Lumières. Et donc, je dirais également qu’un phénomène tel qu’Heaven’s Gate ne pourra jamais être compris de façon satisfaisante si nous restons collés aux idéaux de rationalité et d’intelligibilité des Lumières.

Deuxièmement et de façon plus profonde néanmoins, Heaven’s Gate nous pose un défi central à nous tous qui vivons dans une société capitaliste où nous sommes de plus en plus immergés dans un nouveau monde déconcertant d’hyper espace, de communications globales et dans le réseau en expansion de techniques de simulation. Comment trouvons-nous un sens, une valeur ou simplement une raison pour continuer à vivre dans un monde qui semble complètement dominé par la logique du marché, les biens de consommation et les désirs simulés des médias publicitaires ? » 

« (…) Ainsi, peut-être la raison la plus importante pour prendre au sérieux et comprendre un groupe aussi dérangeant qu’Heaven’s Gate est précisément de chercher des stratégies alternatives pour faire face à cet apparent « empire technologique ». » 

Douglas E. Cowan (professeur en sciences des religions à l’université Renison et à l’université Waterloo dans l’Ontario) : traduit avec la permission des éditeurs depuis « « Un endroit parfois mystérieux » : Heaven’s Gate et la fabrique d’une crise de l’Internet », dans Heaven's Gate édité par George D. Chryssides (Farnham: Ashgate, 2011), pp. 139154.  Copyright © 2011

« (…) Je m’intéresse à trois aspects de la relation perçue entre Heaven’s Gate et l’Internet : (a) la rapidité avec laquelle un lien a été établi entre le groupe et l’Internet et la nature de ce lien ; (b) la réalité du rôle de l’Internet dans une nouvelle présence, un nouveau recrutement et déploiement religieux et (c) brièvement les raisons pour lesquelles l’Internet est devenu une telle fixation dans la discussion, alors qu’il est rapidement devenu apparent à presque tout le monde que le Web n’était au mieux qu’un élément annexe au phénomène des suicides rituels d’Heaven’s Gate. » 

«  (…) La plupart du temps, les nouvelles religions ne sont pas remarquées dans la société occidentale moderne de ces dernières années. Comme je le montre avec plus de détails ci-dessous, c’est seulement lorsqu’elles dépassent le seuil de ce qui est digne de l’intérêt médiatique – signifiant la plupart du temps que quelque chose de négatif est arrivé – que les gens deviennent conscients de leur existence. » 

« (…) A travers tous les reportages et cela quel que soit le média, il n’y a pas eu de discussion consistante sur les nouvelles religions et l’Internet, simplement l’affirmation que leur prétendue présence massive est « alarmante » et « inquiétante » - signifiant, bien sûr, que les auditeurs/téléspectateurs devraient en être alarmés et inquiétés – et que d’une certaine manière nous sommes sans pouvoir contre cela. » 

« (…) En laissant de côté la question de savoir si quelqu’un peut (ou a le droit d’) empêcher un événement rituel comme les suicides d’Heaven’s Gate, la notion de groupes « chiens de garde » surveillant, contrôlant et au bout du compte censurant l’Internet est un sujet de large débat depuis plus de deux décennies. En ce qui concerne Heaven’s Gate, cela renvoie au type de surveillance offline et d’interférence qu’ont menées les mouvements contre les sectes chrétiens et antisectes laïques, contre une grande variété de nouvelles religions pendant des décennies. » 

« (…) Comme je l’ai démontré ailleurs (Cowan, 2003, 115-29 ; Cowan 2004), il est possible que les nouvelles religions aient délimité des territoires du cyberespace, mais dans la plupart des cas, les mouvements dédiés à leur critique ont utilisé ce medium avec un effet bien plus grand. » 

« (…) D’une manière similaire à la panique sociale accompagnant les allégations de « lavage de cerveaux des sectes », parce qu’Heaven’s Gate communiquait sur le Web – le terme « recruter » dépassant largement leurs efforts en ce sens et leurs résultats -, les gens ont craint que l’Internet allait leur procurer quelque pouvoir mystérieux sur ceux qui tomberaient sur leur site ou interagiraient avec eux en ligne. Reprenant les stéréotypes sur les convertis des nouvelles religions disqualifiés depuis longtemps par les chercheurs, les médias dominants ont présenté les enfants et les mécontents du système comme les principaux groupes à risque. » 

« (…) L’usage systématique du terme « secte » vidé de tout esprit critique, pour décrire toute religion alternative et émergeante, est juste le sommet de l’iceberg. Ce qui se cache en dessous est souvent bien plus problématique et se décline depuis le simple refus de regarder sous la surface d’une situation donnée jusqu’à l’exclusion délibérée d’informations contradictoires et également depuis la poursuite d’un agenda antisectes de réactif à proactif. Si nous nous référons à l’axiome médiatique : « Si ça saigne, c’est porteur » [CICNS : « if it bleeds, it leads »], le fondement de base journalistique stipulant que les événements négatifs sont plus intéressants médiatiquement que les événements positifs, alors dans le cas d’Heaven’s Gate et de l’Internet, deux facteurs sont particulièrement saillants : la compétition des médias avec leur contrainte d’audimat et une résonnance culturelle sur la base d’un stock d’idées partagées. » 

« (…) Dans le cas d’Heaven’s Gate, malgré la fascination journalistique pour la violence au sein des religions alternatives, l’histoire s’est dégonflée rapidement parce qu’il n’y avait pas vraiment de controverse pour alimenter l’intérêt médiatique. Les membres du « groupe pour le départ » [CICNS : « Away Team »] qui ont fait leur sortie, l’ont fait de leur propre volonté ; il n’y avait pas d’enfants impliqués ; les suicides étaient clairement orchestrés rituellement, avec soin, et je dirais avec compassion ; il n’y a pas eu de confrontation avec des forces de l’ordre. En bref, bien que les non-membres puissent ne pas les comprendre, il n’y avait pas de conflit fondamental sur les suicides eux-mêmes sur lequel les médias auraient pu se nourrir sans fin. Très peu de gens, parmi leurs audiences cibles, trouveraient un sens quelconque à la décision d’un suicide rituel, mais ce n’était pas Jonestown ou Waco ou Tokyo. Il fallait une autre controverse et pour au moins quelque temps de la vie médiatique de l’histoire, l’Internet a été le crochet sur lequel l’histoire a été suspendue. »

Benjamin Ethan Zeller (assistant professeur en sciences des religions au collège Brévard, Caroline du Nord) : traduit avec la permission des éditeurs depuis « Prendre la mesure d’Heaven’s Gate : individualisme et salut dans un nouveau mouvement religieux », dans Heaven's Gate édité par George D. Chryssides (Farnham: Ashgate, 2011), pp. 155181.  Copyright © 2011   

« (…) Les médias populaires ont lié Heaven’s Gate avec l’avènement de l’Internet et l’apparition de la comète de Hale-Bopp mais il n’y a en fait que peu de rapport avec ces deux éléments. Sous l’apparente incohérence des vues excentriques du groupe, il existe un ensemble interne de croyances religieuses cohérentes. » 

« (…) Une question directrice dans cet article est de savoir comment et pourquoi la vision du monde religieuse d’Heaven’s Gate a attiré des chercheurs spirituels américains, des gens qui sont en général obsédés par l’individualisme mais qui devinrent adeptes d’un système qui a submergé leurs identités à l’intérieur du groupe. La réponse : dans les premiers temps, les fondateurs d’Heaven’s gate mettaient en avant un individualisme théologique et psychologique. Au cours du développement du groupe, cette forme d’individualisme a diminué, remplacée par une sotériologie [CICNS : doctrine du salut] mettant en avant le statut unique des membres d’Heaven’s gate en tant que rares élus dans une masse humaine végétative. »

« (…) Quand les membres d’Heaven’s Gate se sont rassemblés pour mettre fin à leur existence corporelle, ils jouaient l’épisode final d’un drame salvateur. Ce drame s’est déroulé en plusieurs étapes et a tiré son inspiration de multiples sources : la théologie chrétienne, le marché spirituel individualiste américain et le développement personnel de type Nouvel Age parmi d’autres. (…) La première réponse médiatique était prévisible : des accusations de lavage de cerveau et de déshumanisation des membres du groupe, ironiques étant donné que les membres d’Heaven’s Gate recherchaient leur propre déshumanisation. Les experts et les journalistes ont fait au mieux pour rendre Heaven’s Gate exotique et les transformer en objets de ridicule. Ce qui a été manqué, ou volontairement ignoré, c’est la nature fondamentalement américaine de ce groupe. Comme beaucoup d’autres américains, le groupe prétendait que l’âme éternelle est le vrai siège de l’identité personnelle, la différence étant qu’Heaven’s Gate a poussé son dualisme cartésien jusqu’à sa conclusion la plus radicale et étrange. (…) Peut-être plus parlant : comme beaucoup d’autres américains, les membres d’Heaven’s Gate étaient des individualistes radicaux qui ont volontairement investi leur propre salut dans un travail avec une figure de sauveur. Plutôt que d’envisager les membres d’Heaven’s Gate comme des adeptes de secte trompés par un leader laveur de cerveaux, il faut reconnaître que les individus qui se sont suicidés au Rancho Santa Fe étaient des chercheurs spirituels obsédés par leur propre salut. Les restes humains de ces 39 âmes en quête de salut céleste sont peut-être le commentaire le plus sombre sur la fixation américaine moderne en termes d’individualisme et d’exploration religieuse personnelle, mais c’est aussi un testament sur la quête humaine pour le contrôle, le sens et le salut. »  

 

 

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