Le retour de l'intolérance

 

Sectarisme et chasse aux sorcières

 

Éditions Bayard

 

 

Par Bernard Lempert

 

Extraits d’un livre qui, dans sa première partie, exprime de façon magistrale la mascarade qu’est la dénonciation des sectes en France. Les parallèles que Bernard Lempert fait entre le langage et les moyens de l’inquisition en France, sur une période de plusieurs siècles, ou la chasse aux communistes à l’époque de McCarthy aux Etats-Unis à partir de 1947 et la campagne orchestrée contre les minorités spirituelles en France aujourd’hui sont particulièrement instructifs et troublants.

 


 

Page 8 : « Si une démocratie se met en tête d’éliminer des pensées jugées déviantes en se donnant les moyens de dissoudre les groupes ou les mouvements qui les représentent, si elle se lance dans la diabolisation de l’autre, voire dans une véritable tentative de criminalisation, c’est contre ses propres fondements qu’elle agit alors, insidieusement. L’Etat s’en retourne du côté du dogme sous la forme apparemment feutrée de la norme. On en arrive à toute une série de contradictions, jusqu’à restreindre la liberté de conscience au nom de la défense des libertés ! Et cela, parce qu’on n’a pas su préserver la distinction radicale entre d’une part les délits et les crimes et d’autre part le champ immense de l’expérience humaine. Il ne saurait y avoir de délit d’appartenance. L’originalité de la pensée n’est pas une déviance et l’Etat n’a pas à imposer une doctrine philosophique dominante aux citoyens. Une croyance, si excentrique soit-elle, a droit de cité du moment que ses partisans respectent les lois de leur pays. Tout culte doit pouvoir s’exercer librement, même s’il est minoritaire et même s’il est nouveau. »

 

Page 18 : «La liste de la commission parlementaire (liste de 1996 des 172 sectes en France) charrie une idéologie bien précise. Sous couvert de dresser un constat, elle ne fait rien d’autre que sonner le tocsin. Elle crie au loup. Elle suit en cela malheureusement les voies les plus traditionnelles, et son procédé nous est connu comme le loup blanc : désigner un autre et projeter sur lui tout le mal possible, afin de le stigmatiser aux yeux de tous puis de le chasser au loin. Les notions de pullulement, de grouillement, d’invasion, d’infiltration sont les piliers du racisme ordinaire. L’affirmation selon laquelle ces gens seraient partout ne peut pas ne pas nous rappeler les « classiques » français de l’antisémitisme. Et c’est en cela que nous dirions que les parlementaires, tout en se posant une bonne question, se sont engagés sur des voies périlleuses en essayant d’y répondre. Ils n’ont pas vu qu’ils maniaient alors un discours tristement chargé – un discours à haute teneur explosive. Fabriquer un autre et le désigner en tant qu’autre aux yeux du peuple, c’est ouvrir la boite de Pandore de toutes les haines en attente. C’est, en quelque sorte – et nous verrons ici l’ironie du vocabulaire – en appeler aux vieux démons de l’intolérance. 

Il est toujours étonnant de voir comment l’accumulation de connaissances historiques peut très bien aller de pair avec un aveuglement quant au temps présent. On commémorera l’édit de Nantes et l’on maintiendra la pression sur les 172 « sectes dangereuses» qui menacent de l’intérieur le corps social ! La mémoire sans la conscience du passé est une mémoire morte. C’est un culte laïque figé dans ses manières, un ordonnancement des cérémonies publiques qui peut très bien cacher, en fait de rituel, la répétition maniaque des anciennes violences. Tout connaître de l’histoire n’empêche pas d’avoir la mémoire courte. Tout se joue aujourd’hui. Les rappels de l’intolérance du temps jadis n’ont de sens que si nous nous efforçons d’encourager la tolérance d’ici et maintenant. »

 

Page 269 : « A chaque fois, cela nous paraît scandaleux. A chaque fois, nous nous en indignons, nous sommes pris de compassion pour les victimes et nous nous demandons comment pareille cruauté a pu et peut encore avoir cours. Au même moment, et pour ainsi dire dans le même mouvement, on ne voit pas que le processus reprend du poil de la bête. Ses formes nouvelles aveuglent le bon peuple qui ne voit pas qu’il participe, en toute bonne conscience, à la recrudescence de la chose. Nos contemporains n’imaginent pas à quel point cette bonne conscience fut partagée par tous les inquisiteurs du monde »

 

Page 21 : « D’habitude ce fatras idéologique sous-jacent (des propos de la commission parlementaire et de ses défenseurs) est plutôt la tasse de thé des régimes totalitaires. Et c’est bien cela qui devrait nous inquiéter. Chaque fois qu’un processus de désignation essaie de fabriquer un bouc émissaire qu’il présente comme le dangereux porteur de la faute et du mal, nous devons nous demander si ce n’est pas le processus lui-même qui est dangereux. Nous devons remonter le cours de ce processus, afin de résister à sa toute-puissance dénonciatrice »  

Page 22 : « (Les procédés de ce processus) les pensées douteuses doivent être dénoncées avant qu’elles ne soient en position de force. Il ne faut pas leur laisser leur chance. Bien sûr, on ne dira pas qu’on dénonce une pensée, on dira qu’on dénonce des pratiques. Mais pourquoi dénoncer des pratiques si elles ne sont pas « délictueuses » ? Pourquoi utilise t-on ordinairement la notion de « danger » en lieu et place de « délit », sinon pour substituer à une réalité objective une réalité représentée comme potentielle qui n’est peut-être rien d’autre que l’expression d’un fantasme ? N’est-ce pas une manière, précisément, de basculer du côté du procès d’intention, donc de s’en prendre à la pensée, tout en continuant à s’en défendre ? En matière de culture – religieuse ou non -, une démocratie se doit de favoriser le débat, et non pas d’en appeler à une vigilance qui n’est que le masque noble de la vieille délation (…) Cette pratique politique de la projection du mal sous prétexte de lutte contre le fanatisme ressemble à ce qu’on voulait combattre (…) tout un processus d’exclusion se met alors en marche. »

 

Page 25 : « Les noms qui figurent sur la liste sont génériques : ceux qui s’en réclament, ou ceux qu’on leur associe, se trouvent aussitôt touchés. Ils deviennent alors, aux yeux du monde, dangereux. Ils sont dangereux par appartenance. Ils n’ont peut-être rien fait de mal, mais qui nous dit qu’ils n’en arriveront pas à commettre des délits et des crimes puisqu’ils participent à des mouvements désignés comme fauteurs de troubles ? On ne va pas les marquer au fer rouge, ni leur infliger le supplice du pilori. On ne va pas les obliger à porter un habit quelconque en signe distinctif de leur faute. On ne les contraindra pas à coudre quoi que ce soit sur leur manteau ou leur veste. Ces temps sont révolus. On se contentera de dire à qui veut bien l’entendre qu’ils ne sont plus tout à fait des citoyens comme les autres : ce sont des citoyens dangereux. Ainsi faut-il non pas les chasser – cela, bien sûr, la République n’en a pas le droit – mais inciter les honnêtes gens à garder leurs distances vis-à-vis d’eux. Le processus d’exclusion doit se dérouler proprement. Sans violence manifeste, sans drame qui risquerait de défrayer la chronique et de modifier le scénario. Comme le marquage, la ligne de démarcation ne doit pas se voir. La liste suffit, et il suffit de s’y reporter en cas de besoin.

La ligne de partage a beau être invisible, elle ne s’en veut pas moins implacable. En réalité, on opère une séparation entre ce qui est agréé par la pensée dominante du moment et ce qui est considéré comme déviant. La liste, c’est la parole officielle (…) ce qui se passe alors d’extraordinaire, c’est que la plupart des citoyens reconnaissent au pouvoir cette capacité. (…) ce que la liste dit les gens le croient. »  

 

Page 29 : « Un discours normatif déclare que le dissident est un délinquant. C’est un peu comme si on mettait quelqu’un à la porte et qu’on lui reprochait aussitôt après d’être dehors (…) Il clame son innocence ? « Ils » le font tous ! La troisième personne du pluriel est le signe grammatical de l’amalgame : « Ils » ce sont « les gens des sectes ».  

 

Page 30 : « Du côté des accusateurs, il convient de distinguer ceux qui ont commis une erreur de ceux qui ont provoqué intentionnellement la confusion. Le projet des uns s’est servi de la naïveté des autres. Quelques stratèges ont mené le gros de la petite troupe des parlementaires par le bout du nez. Ils ont pour cela utilisé la bonne vieille méthode des épouvantails. »  

 

Page 36 : « La religion du soupçon inspire la pratique de la fouille. L’instrumentalisation du discours sur le secret n’est jamais qu’un prétexte à la violation de domicile (le grand inquisiteur N. Eymerich disait : « Le crime d’hérésie se commet ordinairement dans le secret des maisons»)  

 

Page 56 : Citation de Patrice Rollan, juriste, qui écrit dans « les sectes et le droit en France. PUF, 1999 » :

«Parce que notre société est rationnelle et sécularisée, elle tend à développer une peur de ce fait religieux qu’elle ne comprend plus ou comprend de moins en moins. Chez certains, ceci prend une dimension démesurée et conduit à une peur irrationnelle de ce qui est irrationnel ou non rationnel. Sur cette peur se greffent inévitablement des comportements de soupçon dont la conséquence politique bien connue est la disparition de la liberté si ceux-ci ne sont pas équilibrés par des analyses plus rationnelles ou plus raisonnables »  

 

Page 139 : « Le jeûne sera-t-il un jour sanctionné ? Les veillées de prière seront-elles demain mises au ban d’une société strictement rationaliste ? Le végétarisme devra-t-il être dénoncé à la police ? L’abstinence avant le mariage sera-t-elle considérée comme relevant de la psychopathologie ? La rupture avec les membres violents de son entourage sera-t-elle interdite ? Le refus de poursuivre des relations avec des parents maltraitants sera-t-il classé parmi les déviances ? Les conversions seront-elles interdites par la République, sauf celles qui consistent à passer d’une « grande religion » à une autre ? Sera-t-il préjudiciable de participer à un groupe de prière non agréé par la préfecture de son département ? Faudra-t-il demander une autorisation administrative pour faire publiquement des commentaires non orthodoxes des textes fondateurs ? Risque-t-on d’être puni si on a du charisme ? Y aura-t-il un délit d’éloquence non institutionnelle ? Enfermera-t-on bientôt les fols en Dieu ? Voudra-t-on bannir la mystique contemporaine et la chasser hors de la cité comme une pestiférée des temps modernes ? Remettra-t-on au goût du jour les procès pour hérésie et les procès pour sorcellerie, tout en veillant à manier des termes et des expressions de bon aloi non susceptibles de laisser paraître leur violence contenue ? Faudra-t-il organiser des croisades intellectuelles subventionnées par l’Etat pour mettre au pas les Cathares de demain ? Et faudra-t-il éternellement recommencer l’interrogatoire du futur prophète en herbe afin qu’il abjure la folie de  sa foi, qu’il reconnaisse humblement l’errance de sa pensée et qu’il confesse publiquement la prééminence de l’ordre politique ?  

 

Page 192 : « Pour L’ADFI, le mal commence avec l’entrée dans « la secte ». On ne doit pas se poser de questions sur ce qui a pu se passer avant. La famille est déclarée intrinsèquement bonne et le travail de la mémoire est prié de passer son chemin. C’est la raison pour laquelle l’adepte doit être considéré une fois pour toutes comme une victime. En refusant de prendre acte de sa part de responsabilité, on évite par la même occasion d’ouvrir le dossier de l’histoire ancienne. Pour l’ADFI et pour tous ceux qui apprécient ce manichéisme, la « secte » est le mal, parce qu’elle détruit la famille, qui est le bien. C’est aller un peu vite en besogne et en analyse. »  

 

Page 216 : « Présenter le praticien comme un dangereux manipulateur et comme le gourou d’un quelconque mouvement secret, comme un redoutable captateur d’âmes, c’est non seulement ressuciter les fantasmes des XVIème et XVIIème siècles concernant les sorcières et les sorciers, mais c’est encore opérer une pression considérable sur la personne réputée fragile et qu’on présente abusivement comme une adepte manipulée. (…) Si le groupes anti-sectes veulent à ce point exercer leur contrôle sourcilleux sur les pratiques thérapeutiques, c’est parce qu’ils sont entièrement au service des groupe familiaux jaloux de leur pouvoir. Ils ne veulent pas qu’un des leurs s’émancipe (…) il faut donc à tout prix contrôler la parole de ceux qu’on appellera toujours « ses enfants » - quand bien même ils seraient majeurs et, pour bon nombre d’entre eux, depuis longtemps (…) Le meilleur moyen consiste à discréditer le thérapeute en l’accusant de mille turpitudes. Mais au fond, ce n’est pas lui qu’on vise. Si on projette le mal sur lui, c’est pour empêcher la libération personnelle de ce fils ou de cette fille qui doit impérativement rester soumis à l’ordre familial ancien. Les familles claniques vouent une véritable haine à l’adresse de l’émancipation personnelle. »  

 

Page 273 : « D’ aucuns voudraient nous assurer que (…) le champ religieux n’est pas en cause en tant que tel. Nous ne sommes pas obligés de les croire et nous ne prendrons pas le risque de les écouter les yeux fermés. Si la crédulité n’est pas bonne pour l’adepte, elle n’est pas bonne non plus pour le citoyen (…) Les maniaques de la vigilance devraient comprendre la nôtre. Ils protestent bruyamment de leur bonne foi, mais nous avons trop lu de livres d’histoire et nous avons trop entendu de récits de la dernière grande et terrible persécution pour ne pas être et rester sur nos gardes. Et nous nous sommes trop penchés à notre tour sur la question du bouc émissaire pour ne pas voir en ces événements contemporains un nouvel avatar du processus. »  

 

Page 285 : « Quand l’Etat concède pareil pouvoir à certaines de ses meutes, c’est qu’il est lui-même le commanditaire de la chasse. Si un Etat laisse s’installer subrepticement une police des consciences, c’est non seulement qu’il le veut bien mais c’est surtout qu’il le veut. Les démocraties peuvent devenir demain des états policiers sans faire couler une goutte de sang. »  

 

Page 291 : « Cette voix médiane n’est autre que la modération et le refus de toute pratique persécutrice, au nom de quelque bannière que ce soit (…) En appelant chacun à déposer les armes et donc à retirer ses projections mortifères, (elle) invite tout le monde à comprendre que le mal n’est ni le voisin, ni le prochain, ni le concitoyen, pas plus que l’habitant de l’autre rive, le différent ou l’étranger, mais uniquement le processus qui dresse les gens les uns contre les autres. (Elle) renvoie le diable dans son étymologie en déclarant « diaboliques » les mots qui divisent. La modération cherche à préserver une paix civile à même de respecter les différences. A l’opposé la persécution veut éliminer l’autre afin de créer, de recréer, pense-t-elle, un monde homogène. Elle ne pense l’union que dans les termes de l’unanimisme. Elle pousse au dogme – religieux ou politique – et ne voit pas qu’en agissant ainsi, non seulement elle exerce des violences extrêmes contre les présumés hérétiques ou sectaires, mais elle risque en plus de déclencher la guerre de tous contre tous. C’est que le diable, c’est-à-dire le principe de division, ne travaille que pour lui. »

 

Bernard Lempert est philosophe et thérapeute, spécialiste des questions de maltraitance, mène un travail de recherche sur les violences de type sacrificiel, aussi bien dans le champ public que dans l'espace privé.

Ouvrages parus :

Désamour (Seuil, 1994) 

Critique de la pensée sacrificielle (Seuil, 2000).

Le Retour de l’Intolérance (Bayard, 2002)

 

 

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"Deux ans pour éteindre le bûcher"

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