Affaire Lé Dinh : remarquables plaidoiries des avocats sur la mécanique implacable des procès dits de « sectes »

Par le CICNS (septembre 2010)

 

Lire notre article de 2012 sur la même affaire

 

Il n’a pas fallu plus de trois heures aux jurés de la cour d’assises de l’Ariège, le 18 septembre 2010,  pour condamner « le gourou » Robert Lé Dinh à quinze ans de réclusion (au-delà des réquisitions de l'avocat général qui avait suggéré une peine de « dix à douze ans »).

 

Les accusations étaient lourdes. Quels sont les faits ? Selon plusieurs témoins du procès, le prévenu n’est pas très convaincant, il semble avoir le profil type du « gourou de secte » et suscite même une forme de répulsion automatique dès les premiers jours de médiatisation de son affaire. On ne peut pourtant pas dire que les preuves soient légions. Il s’agit surtout de déballages émotionnels et de « conviction intime » (l'avocat général déclare que « la volonté des victimes a été annihilée ». Sur quelle base, le débat sur la manipulation mentale, un concept pseudo-scientifique, n’ayant jamais été tranché ?), des éléments qui ne font pas bon ménage quand on cherche réellement la justice. Tout porte à croire que cet homme de 51 ans a abusé sexuellement de ses disciples. Déjà condamné en 1984 pour extorsion de fonds, il est cette fois accusé d’avoir abusé de femmes adultes et de jeunes filles mineures. Ce qu’il nie. Même à la fin du procès, tout le monde en est là. Le doute est permis. Les conclusions sont données en l'intime conviction des jurés.

 

Mais au-delà de ce procès bancal, les éloquentes plaidoiries des deux avocats méritent l’attention, tant elles pourraient s’appliquer de manière générale à tous ceux du même genre ainsi qu'au débat antisectes en général. Laissons-les parler :

 

Maître Lebonjour, avocat au barreau de Toulouse : «On a beaucoup parlé de secte dans ce procès. Attention à ne pas mélanger les faits et les croyances … Quand la morale entre dans un tribunal, c’est la justice des ayatollahs qui entre … Vous êtes ici pour juger de ce que Robert Lé Dinh a fait ou n’a pas fait ! (…) Ici, il n’y a pas de faits matériels, pas d’éléments techniques, tout n’est que paroles, elles sont très contradictoires ! (…) Il y a un problème de crédibilité des témoins dits «neutres» … Tout serait de la faute de Robert Lé Dinh… Je n’y crois pas. Personne n’a été spolié … Il s’est enrichi, il a profité, mais les autres aussi ! »

 

Maître Martial, du barreau d’Agen : « Je suis en colère et j’ai peur parce qu’on pose la secte en postulat. On vous a englué dans le discours de la dérive sectaire … Avant d’être victime d’une secte, on est victime de soi-même. Aurai-je assez de puissance pour vous sortir de cette toile d’araignée ? ». Il va jusqu’à pointer la principale accusatrice, Isabelle Lorenzato,  avec ces mots : « Elle se fout de la gueule du monde !». Lui ne croit pas qu’elle ait pu être « violée pendant vingt deux ans, sans jamais réagir, sans qu’il lui reste un minimum de libre arbitre pour dire NON !  (…) Ce qui est extraordinaire, c’est que, dès que Madame Lorenzato parle, quoi qu’elle dise, on la croit, parce qu’il y a ce postulat de la secte … On la croit quand elle dit qu’elle a subi des attouchements de la part de son grand-père, sans preuve, on la croit quand elle dit qu’elle a été violée une première fois, à seize ans, en rentrant de boite, sans preuve, on la croit quand elle dit avoir subi des sévices, sans certificat médical à l’appui, on la croit quant elle se pose en victime de Lé Dinh … L’emprise morale est un leurre ! (…) «Quand elle parle, à la barre, des larmes dans les yeux, des sanglots dans la voix …articulant difficilement … Vous y croyez ? Moi non ! … On vous a englués dans l’anti-sectarisme … Madame Lorenzato vit depuis vingt deux ans dans le mensonge … et quand elle en sort, elle est crue à la seconde même où elle s’exprime … Elle a totalement instrumentalisé son mari ! La vérité, c’est que Mr et Mme Lorenzato avaient des postes importants, décisifs, incontournables dans l’organisation du groupe, lui «intendant», elle «favorite». Quand le groupe a déménagé en Ariège, ils ont perdu cette position stratégique et ne le supportent pas ! Il ne lui reste plus qu’une étape à franchir. Que le jury dise à Robert Lé Dinh: «Tu as violé Isabelle Lorenzato pendant 22 ans ! ». Si vous dites cela, vous lui redonnez une virginité morale qu’elle a perdue depuis vingt deux ans. Vous serez les blanchisseurs de vingt deux ans de mensonges ! »

 

Malgré la grande pertinence des propos de ces avocats (qui ont souligné à quel point le climat antisectes français était déterminant dans les décisions de notre Justice), les jurés sont restés intraitables et ont tranché en faveur d’une condamnation sévère : « 15 ans de prison pour viols, agressions sexuelles sur mineures et abus de faiblesse ». Le condamné a décidé de faire appel, mais le doute qui plane sur les relations réelles entre Robert Lé Dinh et quelques femmes de son groupe persistera, comme c’est généralement le cas dans bien des affaires où l’émotionnel l’emporte sur la Justice de la preuve, sans que personne n’y voit grand-chose à redire. Lé Dinh dit de ce verdict : « J'irai, mais ce n'est pas la vérité qui l'aura emporté. Ce sera peut-être dix ans de souffrance, mais je n'en ai pas peur. Je continuerai à livrer bataille. »

 

Le CICNS prend acte de cette décision de Justice de première instance et salue le courage des avocats isolés qui parviennent à faire entendre un son de cloche rationnel dans un tel climat passionnel.

 

Sources : ariegenews lefigaro nouvelobs ladepeche1 ladepeche2 ladepeche3 ladepeche4 sudouest sudouest2

 

 

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