Mandarom

Condensé de lecture de : Un ethnologue au Mandarom aux Presses universitaires de France

Enquête à l’intérieur d’une secte : Maurice Duval

Le livre de Maurice Duval présente deux intérêts : Le premier est de mettre en lumière la difficulté de parler ou d’étudier de façon sereine en France tout ce qui touche à ce que l’on nomme de façon tendancieuse et stigmatisante une « secte ». Le deuxième intérêt concerne l’étude ethnologique proprement dite du Mandarom. 

De par l’objet du site du CICNS, les extraits qui suivent s’attachent plus particulièrement à donner un aperçu des pressions et difficultés qu’a rencontrées Maurice Duval lors de son étude. Le lecteur est cependant encouragé à lire le livre pour les deux aspects qui font son intérêt.

Les hyperliens dans le condensé sont rajoutés par le CICNS.

Voir notre interview de Maurice Duval (clip vidéo)


Histoire d’une recherche

(...) Ce livre rend compte d’une recherche ethnologique singulière, …à l’intérieur de la secte du Mandarom, située à environ 1200m d’altitude dans les Alpes-de-Haute-Provence…Le directeur du laboratoire auquel j’étais alors rattaché suggéra d’entreprendre l’étude de ce groupe…Effrayé à l’idée d’étudier une secte, je répondis dans un premier temps par la négative…En apprenant qu’une religieuse catholique était spécialiste des « sectes » à Montpellier, je pris rendez-vous avec elle. La religieuse …m’expliqua qu’elle se rendait dans ces groupes dans le but de « ramener leurs membres dans le droit chemin », c'est-à-dire dans le sien…Le fait qu’elle puisse s’y rendre sans conséquence pour elle, me laissait supposer que moi aussi je devrais pouvoir y aller.

(…) Le 21 Octobre 1996, j’adressais un courrier au responsable du Mandarom, M. Gilbert Bourdin, que ses disciples (ndlr : les « aumistes ») appèlent « Sa Sainteté le Seigneur Hamsah Manarah (ndlr : SHM) en lui signifiant ma curiosité intellectuelle pour son groupe et en sollicitant une autorisation pour l’étudier. Je précisais dans cette lettre : « Je suis étranger à votre système de croyances et à vos pratiques dont j’ignore tout, et il me faudra y rester extérieur. » Cette précaution répondait à la réaction récurrente de bon nombre d’amis et de collègues qui craignaient que je « ne reste pas mécréant pour longtemps »… Les tractations avec le Mandarom étaient longues, les accords semblaient n’être jamais définitivement acquis, on me demandait de la patience…Mais c’était une condition rédhibitoire, ou le Mandarom acceptait l’enquête ethnologique, sa méthode et sa durée, ou l’enquête n’aurait pas lieu… Le 1er Octobre 1997, je passais ma première journée sur place… La réponse favorable reçue du CNRS le 1er Décembre 1997 m’annonçait que mon projet sur le Mandarom avait été classé second (ex aequo) au plan national.

(…) Un moine avait cessé de me suivre après quelques semaines de travail sur place…Un des obstacles que je rencontrais était évidemment lié à la campagne médiatique qui avait pris pour cible le Mandarom… Il arrivait encore parfois que l’on me soupçonne d’être un agent des Renseignements Généraux, mais cela devenait de plus en plus rare… Un autre obstacle, plus objectif celui-ci, venait du caractère initiatique du groupe car les secrets sont inhérents à toute initiation… L’accès à l’information a été un combat du début à la fin de ce travail.

(…) La méthode ethnologique consiste à vivre autant que possible avec les gens que l’on souhaite connaître…Lorsque l’ethnologue revêt un bleu de travail comme je l’ai réellement fait ici, il n’a rien d’un universitaire et on imaginera aisément que l’on me parlait autrement parce que j’étais perçu autrement…

(…) De nombreux textes sont écrits sur les « sectes », mais pour beaucoup d’entre eux, ils ont la fâcheuse tendance à se répéter mutuellement, hormis les articles et les livres qui émanent de sociologues des religions. Il m’est apparu que la connaissance profonde de ces mouvements restait à faire parce que finalement, bien peu de journalistes ont passé plus de quelques heures dans les « sectes » dont ils parlent. Le débat est tellement passionné que l’on peut écrire un livre et le publier, car cela se vend bien, sans avoir jamais mis les pieds dans le groupe sur lequel on prétend avoir une connaissance. Scientifiquement cela est évidemment inacceptable, et il m’a semblé que ce travail devait combler un manque…Je commençais donc cette étude comme un ingénu, c'est-à-dire en faisant abstraction de ce que disent les médias ou les « auteurs » grand public, dont la finalité peut être parfois suspectée de dire plutôt ce qui fait scandale que la vérité…Mais faire abstraction du sens commun, c'est-à-dire de tout ce que l’on croit savoir, n’est pas aisé quand il s’agit d’un sujet aussi présent dans l’actualité. Mes amis et certains collègues y allèrent de leurs commentaires, conseillant à mon épouse de me surveiller, me testant en permanence pour voir si je restais bien éloigné de la croyance, me demandant si je n’étais pas témoin au Mandarom de viols, de drogues, de détournement d’argent, guettant si je devenais ascète, etc…Dès que j’entamais cette recherche, je fus en permanence sur la défensive, montrant ostensiblement les médicaments que j’utilisais pour démontrer que je me soignais avec des remèdes allopathiques, ne manquant pas une occasion d’exhiber mon caractère mécréant, etc.

(…) On peut être surpris du manque d’enthousiasme intellectuel pour ces groupes qui semblent pourtant perturber la société…Je regrette d’être actuellement le seul ethnologue en France à faire l’étude de ce que l’on appelle une « secte » en utilisant la méthode de cette discipline, c'est-à-dire immersion dans le groupe étudié...Ce que nous croyons savoir sur les « sectes », en tout cas sur le Mandarom, repose sur des discours qui émanent d’anciens adeptes en rupture avec le groupe, parfois fortement stimulés par des associations qui y ont intérêt. Tout cela repose sur des débats trop passionnés pour que l’on puisse leur faire crédit. Même si les propos des anciens adeptes sont très intéressants et doivent être accueillis, il convient aussi de les analyser et non pas de les prendre comme des vérités absolues et systématiques dès lors qu’ils sont énoncés.

(…) Etant donné le nombre de sectes et l’intensité du débat sur cette question, il est vraiment très surprenant que l’État – qui se dit pourtant préoccupé par la question avec ostentation et récurrence – ne suggère aucune recherche sur ces groupes… On m’a parfois demandé si le Mandarom méritait vraiment qu’on y fasse une étude en ajoutant : « Le gourou est un dingue et les adeptes aussi. » … Mais une fois affirmé : « Ils sont tous fous ! », a-t-on avancé ? Ce qui est plus intéressant, c’est de savoir pourquoi on qualifie les adeptes du Mandarom de « fous »… Avancer l’idée de folie avant tout examen minutieux de la question, c’est évacuer par avance toute possibilité de réflexion.

(…) Travaillant sur un objet aussi sensible que celui-ci, la question de savoir comment nommer est de première importance…Les mots sont souvent polysémiques, et là où l’on pense exprimer un sens, le lecteur peut en entendre un autre. Ainsi en est-il des mots « secte » et « gourou »…La grande difficulté à nommer concerne surtout le groupe dans son ensemble : s’agit-il d’une secte et qu’est ce que ce mot signifie exactement ?...dire aujourd’hui d’un groupe qu’il est une secte, c’est le stigmatiser, voire le criminaliser…Objectivement, le groupe du Mandarom à mis en place un clergé, des rites, un corpus de croyances, un dogme, il a un rapport au divin, autant d’éléments qui nécessitent de parler d’un groupe religieux, et plus précisément d’un groupe religieux marginal.

La Formation d’une poche totalitaire

(…) L’histoire de cette recherche ne saurait faire le silence sur les pressions que j’ai subies tout au long de ce travail (voir également sur ce sujet l’interview de Régis Dericquebourg)

(…) En 1998, je reçus une lettre du président de la section 38 (CNRS) – qui traite de l’ethnologie. Elle disait entre autres : « Vos projets sont apparus comme insuffisamment (…) distanciés ; d’où la crainte…que votre approche volontairement relativiste ne soit utilisée pour la banalisation de mouvements du type de celui que vous étudiez. »… Elle (ndlr : la commission) a condamné avant de savoir, ce qui, pour une commission de chercheurs est pour le moins inquiétant…Cette histoire met en relief un phénomène grave : il existe des objets tabous pour la majorité des ethnologues qui siégeaient à cette époque dans la commission du CNRS.

(…) Le président de l’université de Provence refusa que j’organise un colloque sur le thème des « sectes » dans cette université, alors qu’il avait accepté dans un premier temps, tout en précisant que nous serions étroitement surveillés. J’avais proposé à mon laboratoire de mettre sur pied un Centre de recherche et de documentation sur les Nouveaux mouvements religieux. Mon laboratoire, d’abord favorable, changea ensuite d’avis. Pourtant, les pouvoirs publics se disent intéressés par l’observation des sectes, alors comment comprendre ces pratiques contradictoires, sinon par une volonté délibérée de ne pas savoir ?

(…) Le paroxysme de la suspicion à mon égard fut atteint lorsque la direction du Mandarom eut la fâcheuse idée d’adresser 13953 lettres ( !) pour se défendre. Croyant que des chercheurs et des enseignants-chercheurs comprendraient mieux que d’autres…Je ne pouvais plus passer une soirée en compagnie d’amis ou de collègues sans qu’on m’inonde de questions, non sur ce que sont les aumistes, mais sur les crimes qui leur étaient attribués…Troublé par ce que je constatais, j’écrivis au président de la Ligue des droits de l’homme, en lui expliquant ce que je savais du Mandarom et des contradictions que j’avais pu relever sur certains aspects avec ce que l’on en disait dans les médias…Je ne reçus jamais de réponse…La position de la Ligue des droits de l’homme sur cette question est de s’opposer à une extension des dispositions pénales tout en affirmant qu’il faut lutter contre les agissements des sectes (LDH info, n°90, juin 2000 p11). Evidemment, on inclut dans le fourre-tout « sectes » le Mandarom.

(…) J’ai écrit trois articles destinés à des revues spécialisées. Le premier a été envoyé à l’une des grandes revues d’ethnologie…Il (ndlr : le rédacteur en chef) me téléphona et m’informa que le comité de lecture de la revue avait de grandes réticences vis-à-vis de mon texte. Voici quelques-unes des corrections qui me furent demandées : 

- ne pas dire que la rumeur sur le Mandarom est infondée ; (Lire également sur le thème de la rumeur : http://www.cicns.net/Rumeurs_3.htm, http://www.cicns.net/Rumeurs2.htm, http://www.cicns.net/Rumeurs.htm  

- dire que mon étude risque de servir le groupe étudié ; 

- analyser les finances du groupe (c’est vraisemblablement la première fois dans l’histoire de la discipline que l’on demande à un ethnologue de se transformer en agent du fisc), etc. 

J’acceptai néanmoins de reprendre l’article dans certaines limites et le retournai corrigé. Je reçus une lettre du directeur de la revue : (...) « …Nous avons cependant estimé collectivement qu’une approche par l’observation participante était certes utile et même nécessaire, mais qu’elle était franchement insuffisante et qu’on ne pouvait aborder un pareil sujet sans diversifier les approches…il est préférable que vous repreniez maintenant votre liberté pour ce texte et je demande à la rédaction de vous le retourner. » Je me demandai en lisant cette lettre si c’était la première fois qu’une revue d’ethnologie exerçait une censure pour se conformer au sens commun…C’est là un paradoxe, et pas des moindres, puisque le but du travail de recherche est avant tout de déconstruire le sens commun, d’aller contre l’opinion…

Quelques mois plus tard, l’université d’Aix en Provence publia un ouvrage collectif sur la prière… Je proposais au responsable de l’ouvrage un texte sur la prière au Mandarom… Le conseil de rédaction de l’Université s’opposa à la publication de mon article. Je reçus une lettre du directeur des publications qui écrivait ceci : « Je n’ai jamais mis en cause votre rigueur scientifique…». Il est bien évident que puisque ce n’est pas la « rigueur scientifique » qui est en cause, ce sont bien des raisons idéologiques inhérentes à l’intégrisme laïc tout aussi dangereux et antidémocratique que les intégrismes religieux.

(…) Il ne semble y avoir aucun tabou à ce qu’un ethnologue aille étudier un prophète et son mouvement en Afrique, contrairement à ce qui se passe avec le Mandarom… L’Autre entre dans l’une des deux classes, valorisée ou dévalorisante, en fonction de sa proximité spatiale.

(…) Les aumistes ont décidé de remettre un dossier au Président de la République…Ils demandaient (donc) une égalité de traitement… La délégation comprenait la présidente de l’Association du Vajra triomphant, quatre évêques, tous en habits sacerdotaux, une avocate et adepte en tenus civile, un huissier qui n’appartenait pas au mouvement… Des policiers demandèrent à la délégation de ne pas poursuivre sa démarche…La présidente demanda : « Quelle infraction avons-nous commise ? » Ils (ndlr : les policiers) rétorquaient que les aumistes n’avaient fait aucune déclaration de manifestation à la préfecture de police…. Elle (ndlr : la présidente) déclara qu’elle ne voulait en aucun cas être en infraction et se dirigea sur le champ vers la préfecture… La présidente proposa (alors) de réduire la délégation à trois personnes. « Ce serait encore une manifestation », lui répondit-on. Elle suggéra que seules deux personnes s’y rendent. « Ce serait encore une manifestation » insista le Secrétaire (ndlr : du sous-directeur à l’Ordre public)…les aumistes décidèrent de renoncer à leur démarche et confièrent leur dossier à l’huissier… L’Élysée refusa de le prendre.

L’inquisition démocratique

 (…) Les accusations qui ont été formulées contre le Mandarom sont : viol d’adeptes par le gourou, détournement d’argent, blanchiment d’argent (voir sur ce sujet), construction de statues qui défigurent le paysage, usage de drogues, manipulations mentales, enfermement d’enfants, enfermement des adeptes, folie du gourou, folie des adeptes, etc…En ce qui concerne les aumistes, on a remplacé l’habituelle présomption d’innocence par la présomption de culpabilité…Il faut préciser que le Mandarom n’a jamais été condamné à ce jour (sauf pour la statue qui a été détruite par les pouvoirs publics en 2001), ni leur gourou sur la question du viol notamment, et cela malgré le travail intense de la justice.

(…) Contrairement à l’opinion répandue, le Tribunal de grande instance de Nanterre a demandé aux auteurs d’un ouvrage accusant le gourou de viol, rédigé par une ancienne adepte se désignant elle-même comme la victime et surtout par son ami, journaliste de TF1, de payer 10000F de dommage et intérêts au SHM pour non respect de la présomption d’innocence.

(…) Sur la question des enfants emprisonnés au Mandarom, comme je l’ai dit plus haut, je n’ai jamais vu un seul enfant enfermé en ce lieu pendant les années qu’a duré ma recherche. Or, l’opinion est convaincue du contraire, ce qui manifeste bien qu’il y a là un puissant facteur idéologique.

(…) Quant à la question de la drogue, elle ferait rire quiconque connaît honnêtement les aumistes car ils n’ont manifestement pas besoin de cela pour « voyager » dans le cosmos !...(On peut se poser la question de savoir s’il faut ou non interdire ce mode de vie, c’est-à-dire le mode de vie monastique, mais alors il faut se poser la question pour l’ensemble des monastères…afin de respecter l’égalité des droits)

(…) La « manipulation mentale », encore appelée le « lavage de cerveau », a depuis bien longtemps été réfutée par les chercheurs…Faut-il rappeler que jusque dans les années 1970, les moines cisterciens n’avaient pas de cellule privée pour dormir, qu’ils devaient rester dormir tout habillés pour être en état de veille permanent, et qu’aujourd’hui encore, ces moines renoncent à leur famille, à une carrière, à une vie sociale, etc.

(…) La même croyance au Mandarom et dans la religion hindouiste n’a pas le même statut et ne provoque pas les mêmes réactions. Notre société cherche à élaborer une norme unique, norme qui vise à codifier nos comportements et nos pensées à l’extrême et où il n’y a plus de place pour les marges, fussent-elles pacifiques. Tout le monde doit rentrer dans le rang, malgré un discours sur la liberté qui donnerait l’illusion du contraire.

(…) La rumeur le concernant (ndlr : le Mandarom) s’exprime de diverses et multiples manières. Ainsi , une émission de télévision s’exprime-t-elle avec des images de l’OTS (Ordre du Temple Solaire), « secte » dont les membres se sont apparemment suicidés, associés à des photographies du Mandarom, alors qu’il n’y a aucun lien entre ces deux groupes… Sur la même page d’une revue pour jeunes … consacrée aux enfants dans les sectes, on voit la photographie d’une petite fille dont on suppose qu’elle vit chez les Dévots de Krishna (c’est en tous cas ce que la revue suggère). A côté d’elle, figure la photographie de Gilbert Bourdin, or il n’est nullement question du Mandarom dans l’article.

(…) La formation des opinions dans notre société est principalement le fait des médias. En effet, l’anthropologie pose que ce que pensent les femmes et les hommes ne résulte pas nécessairement de leur volonté propre, mais qu’une partie de ces pensées sont forgées par la société qui les secrète et les diffuse. Mais bien sûr, hélas, ces idées peuvent être plus ou moins proches de la vérité… Les journalistes sont soumis à des contraintes professionnelles à même de les empêcher de prendre du temps pour élaborer leurs dossiers. Cela entraîne parfois des erreurs susceptibles d’avoir de lourdes conséquences même pour ceux qui font leur travail avec le plus grand sérieux et avec une certaine éthique.

(…) En l’occurrence, les médias ont, comme source principale d’information, les associations de lutte contre les « sectes ». Il s’agit de l’ADFI (Association de défense de l’individu et de la famille)…et du Centre Roger-Ikor (CCMM)… Elles (ndlr : les associations) sont entourées de quelques auteurs qui trouvent ici la matière de leurs écrits…J ’entrepris de téléphoner au président d’une section de l’ADFI à Paris…il me pria d’accepter d’être suivi par les soins de son association « pour vous protéger », me dit-il… J’eus beau lui dire mon âge, mon expérience professionnelle, mon caractère absolument mécréant, rien n’y fit… La surdité est une nécessité pour condamner a priori.

(…) Un des fers de lance du combat contre le Mandarom et de ces groupes, A.Vivien, dit clairement qu’il ne faut pas comprendre, car la connaissance empêcherait de combattre ! « (…) à force de comprendre on finit par justifier (…) Les bons apôtres sociologues, au CNRS et ailleurs (…) s’alignent benoîtement sur les discours des sectes qu’il faut comprendre et s’autorisent ainsi à n’en pas combattre les excès ». Cet anti-intellectualisme virulent amène M. Vivien à sortir son revolver en entendant parler de connaissance intellectuelle…pourtant, en toute logique élémentaire, connaître permet, soit de constater que l’on s’est trompé et qu’il n’y a rien à combattre parce que rien n’est délictueux soit, au contraire, d’utiliser la connaissance acquise pour mieux contrer ce qui doit l’être. Il existe certainement des « sectes » qui représentent un danger même si, aux dires d’un sociologue des religions, « ces groupements ne sont pas nécessairement dangereux et j’ajouterai qu’ils le deviennent très rarement » (R .J Campiche, Quand les sectes affolent, Labor & Fides, 1995, p.103).

(…) Les hommes politiques, toutes tendances confondues, disent la même chose sur le Mandarom :

- Avec les sectes, vous êtes en danger, danger parfois invisible et d’autant plus pernicieux. C’est ce que dit très explicitement l’Observatoire interministériel sur les sectes, dans son rapport annuel de 1997. Il condamne les sectes tout en disant qu’il ne sait pas ce que c’est.

- (…) Nous sommes bien informés…et nous faisons le nécessaire pour vous protéger

-(…) Donc faites-nous confiance…on vous protège du Mal.

Le bénéfice politique de la campagne antisecte est énorme, car il instaure un consensus dans la société française. En effet, qui n’adhère pas à cette opinion selon laquelle les sectes représenteraient un danger ?...Actuellement, avec le terrorisme, il n’y a pas de meilleur instrument sur le plan politique pour faire diversion quant aux problèmes sociaux essentiels que celui des sectes.

Vie quotidienne

(…) Le Mandarom est initialement un monastère abritant des moines et des moniales. Ceux qui souhaitent  consacrer une partie de leur vie à la spiritualité dans ce cadre font vœux de chasteté et de pauvreté, mais ne prononcent pas des vœux de perpétuité… « ce n’est plus adapté à la société moderne » disait SHM.

(…) Le végétarisme aumiste s’explique par le souci de prélever le minimum dans la Nature, car toute ponction perturbe un processus de réincarnation…Plus l’être consommé est élevé dans l’échelle hiérarchique du règne végétal ou animal, c'est-à-dire plus il est proche de l’humanité, plus il faut prier.

(…) On a l’impression que, pour les aumistes, plus rien ne relève du profane. Cuisiner, manger, faire la vaisselle, etc…, activités profanes s’il en est, pour le plus grand nombre, deviennent ici des actes associés à la spiritualité.

(…) Le renoncement comprend (donc) deux catégories : le renoncement extérieur qui a pour objet les choses concrètes (le silence, les plaisirs de la table, le confort, les plaisirs de la sexualité, ceux des affects, etc.) et le renoncement intérieur, le plus difficile, c’est-à-dire celui qui prend pour objet l’ego…Les chevaliers, c’est-à-dire les fidèles qui vivent dans le monde civil, ne peuvent être renonçants au même titre que les moines et les moniales puisque le renoncement ne s’accommode pas de la vie sociale.

(…) La libération sexuelle est condamnée, et le gourou appelle à une resacralisation des relations sexuelles….La contraception est acceptée car il est préférable que l’enfant soit désiré…Si l’avortement est toléré, tout doit néanmoins être fait pour l’éviter...

(…) La violence est condamnée, qu’elle soit physique ou verbale, et la non violence est une vertu…

Portaits

(…) Les aumistes pensent que Gilbert Bourdin est une réincarnation de Dieu sur terre, mais qu’il s’agit toujours du même Dieu qui se manifeste depuis l’aube des temps ; l’idée d’en exclure un est donc impensable puisqu’il s’agit du même. En outre, le contexte social et l’idéologie de l’époque s’opposaient à l’exclusion du différent. Il en est résulté un syncrétisme qui veut associer toutes les religions du monde, monothéistes et polythéistes, que le gourou a synthétisées.

(…) retrouver les anciens adeptes est difficile lorsqu’il s’agit de ceux qui se sont retournés contre leur ancien mouvement…Chose curieuse, c’est ceux qui n’avaient pas de contact avec l’ADFI …que j’ai pu rencontrer. Faut-il établir ici une relation de cause à effet ?

Qui sont-ils ?

(…) L’aumisme est (donc) une religion minoritaire qui s’inscrit tout à la fois dans la rupture avec les Eglises chrétiennes, mais aussi dans la continuité puisqu’elle peut être compatible avec elles.

Les croyances

(…) Le temps aumiste est un temps cyclique composé de quatre cycles : l’Age d’Argent, l’Age de Cuivre, l’Age de Fer et l’Age d’Or. A ces quatre temps s’en ajoute un autre, hors du temps, l’Age de Diamant…Le « Seigneur » Hamsah Manarah est (donc) pour les aumistes, le Messie Cosmo-planétaire. Il est revenu sur terre dans le but d’aider l’humanité à accéder à l’Age d’Or, car maintenant, le « Christ en croix c’est terminé », c’est un Dieu de l’Age de Fer, et il est revenu en « Christ glorieux » avec le glaive et le bouclier…Des dieux (aussi) lui déclarèrent la guerre dans le dessein d’entraver son projet et il dut nettoyer la terre en anéantissant de nombreux démons…Entre 1983 et 1988, une guerre aurait pu éclater, mais le « Seigneur » est intervenu et il l’a empêchée. Certains dieux aussi tentèrent d’attaquer le SHM, à la suite de quoi des dizaines de millions de dieux ont été obligés de se réfugier sur d’autres planètes.

(…) On s’adresse directement à Dieu – même si ce n’est pas toujours systématiquement le cas – mais ici, comme dans l’hindouisme, Dieu est présent en chacun. En effet, « une parcelle divine est en chacun », c’est le « moi suprême » qu’il convient de développer par le travail spirituel.

(…) En définitive, on peut dire que les dieux de l’aumisme sont comme les dieux grecs… : ils ne sont pas infiniment bons et peuvent même être pervers…Ces dieux multiples sont mortels…Au dessus des religions et des dieux, le Dieu de l’Unité est immortel, lui. Il revient régulièrement sur terre comme sur toutes les planètes. Le « Seigneur » Hamsah Manarah était une incarnation, mais en cela il est comme tout être vivant puisque chacun détient une parcelle divine en soi qui permet d’accéder à la déité, à l’instar du bouddhisme et de l’hindousime.

Pour ne pas conclure

(…) On ne saurait conclure la série de graves interrogations qui ont été abordées ici. Les questions sont posées, et c’est déjà beaucoup. Elle ont pour but d’interroger encore, voire de déranger, en montrant comment l’opinion peut construire une rumeur, aux fondements aussi fragiles que dangereux, mais néanmoins largement consensuelle. Or, il revient au chercheur de déconstruire ces opinions et de les remplacer par un regard le plus objectif possible, et de substituer, dans ce débat, la raison à la passion.

(…) On se trompe lorsque l’on pense éradiquer un système de croyances par la violence comme notre société le fait en ce moment, car dans ce domaine, seul l’apprentissage de la critique du jugement et du jugement critique peuvent servir…Une chose est certaine, il faut découvrir la vérité de ces mouvements et pour cela encourager la recherche en sciences sociales…S’assurer que les groupes religieux, marginaux aussi bien que traditionnels, sont conformes au droit et aux grandes lignes de la morale collective et leur laisser la possibilité de vivre leurs croyances, est la règle à adopter quitte à engager ensuite un débat critique à leur égard.

Maître de conférences au département d'ethnologie de l'Université Paul-Valéry à Montpellier, directeur du CERCE (Centre d'études et de recherches comparatives en ethnologie), Maurice Duval est notamment l'auteur de Ni morts, ni vivants : marins, Pour une ethnologie du huis-clos, « Ethnologies-Controverses », PUF, 1998

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Lire également La calomnie au sujet de viols au Mandarom

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