La manipulation mentale, par Arnaud Esquerre

 

La manipulation mentale – Sociologie des sectes en France, Éditions Fayard, 2009, (376 pages).

Compte-rendu de lecture du CICNS (juin 2009)

 

Arnaud Esquerre est sociologue, rattaché au groupe de sociologie politique et morale (GSPM) à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, et il a enseigné à Sciences Po Paris de 2005 à 2008.

 

Dans cet ouvrage, Arnaud Esquerre aborde la question contemporaine des « sectes » en analysant l’accusation de manipulation mentale délivrée à l’encontre des groupes ainsi labellisés. Cette accusation est, selon lui, ce qui caractérise le plus le combat antisectes mené en France aujourd’hui et l’analyse de la notion de manipulation mentale permet de le décrypter.

Effectuant un survol historique de la notion de « secte », du XIXe siècle jusqu’à nos jours, il montre qu’elle n’est pas nouvelle ; les mots et expressions portant les accusations à l’encontre des « sectes » ont par contre évolué pour aboutir au concept de manipulation mentale.

Il présente ensuite une analyse détaillée des rhétoriques relatives à la notion de manipulation mentale employées par les différents protagonistes : les personnes accusées d’être manipulées, les proches portant les accusations, les associations de défense des victimes, les pouvoirs publics, les spécialistes du psychisme. A travers des cas réels impliquant ces protagonistes, il illustre le flou et les risques d’arbitraire liés à une notion qui a conduit à l'élaboration de la loi About-Picard et d'une loi contrôlant le titre de psychothérapeute : « Qu’est-ce qui distingue un consentement fabriqué d’un consentement non fabriqué par quelqu’un d’autre ? Qui est en position de faire la distinction ? Quels sont les signes même d’une manipulation mentale ? A toutes ces questions, les dénonciateurs de manipulation mentale et promoteurs de l’autonomie restent fréquemment sans réponse ; ils décident à partir de récits et sans donner davantage d’explications si le narrateur est manipulé ou authentiquement maître de ses actes, ou ils énumèrent d’innombrables techniques de manipulation dans un bric-à-brac indémêlable et illustré d’exemples le plus souvent théoriques. Dénoncer la perte d’autonomie d’un être humain et estimer qu’il est manipulé mentalement n’a de sens que de manière locale et particulière ».

Le combat mené par l’Etat contre les sectes qui manipulent mentalement s’inscrit, selon Arnaud Equerre, dans un ensemble de « dispositifs du pouvoir sur le psychisme ». Ces dispositifs « sont plus inquiétants que d’autres, parce qu’ils nous touchent plus profondément encore que les autres. Et parce que, plus que d’autres dispositifs de pouvoir, ils laissent à ceux qui en ont la maîtrise une marge d’arbitraire plus grande ».

Le livre d’Arnaud Esquerre éclaire de façon très pertinente les tenants et aboutissants de la lutte antisectes française. Il participe à assainir un débat particulièrement confus et émotionnel où peu de chercheurs et d’intellectuels « osent » aborder cette question de société de façon frontale, alors qu’elle est un marqueur particulièrement saillant de certaines formes d’intolérance dans notre pays. Nous en recommandons vivement la lecture.

 

Extraits (les liens hypertextes sont rajoutés par le CICNS)

Les mots organisent la vie des êtres humains. Certains d’entre eux marquent leur époque davantage que d’autres. Sans que l’on s’en aperçoive d’emblée, ils circulent à un rythme de plus en plus soutenu. Lorsqu’ils servent de soubassements à des actions collectives et à des lois, il est déjà trop tard : ces mots se sont imposés avec une telle évidence qu’il nous paraît difficile de pouvoir raisonner sans eux (…) La « manipulation mentale » appartient à cette variété de mots.

(…) si l’Eglise catholique dénonçait les « sectes » en considérant qu’il s’agissait de communautés qui interprétaient mal les Ecritures saintes, ou bien qui ne s’y référaient pas alors qu’elles auraient dû le faire, il ne pouvait en aller de même pour l’Etat et les associations de victimes. C’est alors que la « manipulation mentale » rencontre la « secte » : celle-ci est alors considérée comme un groupe totalitaire dans lequel un gourou manipule mentalement des adeptes. 

(…) L’établissement du lien entre la manipulation mentale et les « sectes » a modifié d’autres relations sociales. Ces groupes étaient définis par rapport aux religions ; ils sont désormais aussi et presque davantage attachés aux thérapies. Alors que les prêtres diagnostiquaient une mauvaise interprétation de la Bible ou des pratiques contraires aux rites catholiques, des psychologues et des psychiatres expertisent la manipulation mentale et aident les sortants de « secte » à retrouver leur autonomie. Or, fait jusqu’alors inédit, certaines « sectes » sont accusées de développer des activités prétendument thérapeutiques. C’est ainsi que la « manipulation mentale » a entraîné dans son sillage un autre mot, celui de « psychothérapeute ». 

(…) La désignation d’un agrégat social singulier comme « secte » est toujours un jugement porté sur lui par les institutions : ce n’est jamais sa façon propre de se désigner, et cela peut faire l’objet d’une contradiction. Pour cette raison, j’encadre le terme « secte » par des guillemets. Cela n’indique pas que les groupes désignés ont un brevet d’innocence car les pratiques de certaines « sectes » sont pénalement condamnées, mais cela signifie que le jugement impliqué par le terme est suspendu. 

(…) L’histoire des « sectes » est d’abord celle d’un mot, empreint d’une forte spécificité locale, que certains imposent à d’autres. Hors de la France, l’histoire des « sectes » s’écrit différemment. 

(…) L’accusation d’en être une n’est jamais un acte anodin. Le terme de « secte » circule entre des énonciateurs tenant des positions antagonistes. Cette circulation, historiquement et socialement située, est chargée négativement, la « secte » désignant un groupe dont la disparition est souhaitée, et l’usage même du mot dépend de rapports de force entre les êtres collectifs concernés. 

(…) Au cours des années 1970 sont repérées en France différentes « sectes » déclarées « nouvelles ». La nouveauté résiderait dans le fait que ces « sectes »-là ne relèveraient plus de la dissidence par rapport à l'Eglise catholique ni aux autres Eglises protestantes établies. Elles leur seraient étrangères et nécessiteraient d'autres critères d’évaluation. Je soutiendrai que ce qui change est avant tout la manière dont on dénonce les « sectes ». 

(…) Officier de gendarmerie ayant étudié la psychologie et la sociologie, Jean-Pierre Morin associe les « sectes » au viol psychique (…) Ces dernières seraient des organisations internationales dont la finalité serait de dominer le monde en imposant une idéologie fasciste (…) Les écrits de Roger Ikor [cicns : fondateur du CCMM] participent aussi à la mutation de la lutte contre les « sectes » au début des années 1980 (…) Cependant la nouvelle référence pour concevoir la secte est le totalitarisme (…) La notion pour expliquer le fonctionnement d’une « secte » est la manipulation mentale (…). Fascisme et viol psychique, totalitarisme et manipulation mentale : les bases sont posées pour organiser la nouvelle lutte contre les « sectes ». 

(…) La « secte » en tant qu’organisation totalitaire, à visée thérapeutique, spirituelle, philosophique ou religieuse, et dans laquelle les adeptes sont manipulés mentalement est une invention française et collective des années 1970 et 1980. 

(…) Les acteurs français qui luttent contre les « sectes » ont conscience de la singularité de leur action par rapport à celles qui ont lieu dans d’autres pays. Ils la présentent comme une avant-garde : une fois de plus, la France, nation des droits de l’homme, serait à la pointe des idées nouvelles, et elle serait prête à exporter et à imposer au reste du monde l’une de ses dernières trouvailles, la « secte » totalitaire et manipulatrice, que toute démocratie devrait combattre en suivant le modèle français. 

(…) Le terme de « secte » agglomère d’un coup, par la double référence au totalitarisme et à la manipulation mentale, une multitude de groupes hétérogènes, qui peuvent compter une dizaine de membres comme plusieurs milliers, et dont les pratiques et les discours sont étrangers et sans cohérence les uns avec les autres. L’unité que produit le terme « secte » a pour conséquence qu’une seule pratique ou une seule idée d’une des « sectes » suffit à condamner l’ensemble. 

(…) Le principe même du discours contre les « sectes » est que celles-ci sont inassimilables à la société et doivent le rester. Les « sectes » ne nous apprennent pas aujourd’hui seulement quelque chose à propos des religions. Dans la manière dont on lutte contre elles, les « sectes » nous enseignent plus sûrement sur ce que la majorité de la société admet et n’admet pas, et sur ce que l’Etat autorise et n’autorise pas. 

(…) Juridiquement, l’association de défense des victimes et l’association à visée thérapeutique relèvent d’une même loi, celle de 1901 sur les associations. Un juriste étranger à l’agencement complexe de la société française pourrait donc avancer qu’elles sont également reconnues par l’Etat. Mais il n'en est rien, car l'Etat, lui aussi, s'occupe de combattre les « sectes ». Il y a donc une continuité entre les associations de défense des victimes et l’Etat, tandis que, à partir de l’instant ou l’Unadfi désigne l’association X comme une « secte » éventuelle, celle-ci devient socialement illégitime, voire dangereuse. 

(…) Pour l’adepte comme pour les proches qui luttent contre la « secte », un enjeu est de légitimer l’affirmation de l’autonomie et la validité de l’accusation de manipulation en faisant appel à des références placées au-dessus d’eux et censées être incontestables (…) les proches en lutte contre la « secte » légitiment leurs accusations en mobilisant les informations « officielles » (...) L'« officiel » n’est pas limité aux textes de droit qui émanent du gouvernement et de l’administration publique, c’est un ensemble de discours, de conduites et d’êtres approuvés comme admissibles et admis par l’Etat, lequel est crédité d’édicter sinon la vérité, du moins la norme générale à laquelle il faut se référer. La référence, directe ou indirecte, à l’Etat a un effet fort pour asseoir la légitimité d’un énoncé. Etre du côté reconnu comme légitime par l’Etat a pour résultat qu’un proche entré en lutte contre la « secte » n’éprouve pas le besoin de se remettre en cause (…) Se défendre d’une accusation de manipulation conduit à une situation paradoxale : l’autonomie (le fait de ne pas être manipulé) a pour conséquence qu’un être humain devrait pouvoir justifier chaque acte, mais justifier chaque acte est une opération aussi épuisante qu’impossible.  

(…) Chacun mobilise la conception de l’autonomie qui sert le mieux ses intérêts et ses désirs. Celui qui adhère à une « secte » fait appel à une autonomie qui ne dépend que de lui. Un acteur défendant les victimes de « sectes » mobilise une conception de l’autonomie de la personne juridique, fixée par un Etat qui dénie à ceux qui adhèrent à une « secte » la possibilité d’être autonomes. Mais c’est sans compter le fait que dire « Je suis autonome » garde une validité. Qui reconnaît cette validité ? Quand un membre d’une « secte » dit « Je suis autonome », alors que les acteurs défendant les victimes considèrent qu’il est manipulé, ceux qui reconnaissent cette autonomie affirmée à la première personne, en dehors de l’énonciateur lui-même, sont les autres personnes partageant le même point de vue. [cicns : les deux paragraphes précédents sont tirés d’une analyse suivant le récit d’une situation particulière réelle.] 

(…) L’autonomie ne peut être détachée ni des effets créés par les énoncés, ni des positions et des références sociales de leurs énonciateurs. Dès que surgit une contradiction entre l’autonomie de la personne juridique et celle de l’être humain, une dispute éclate entre les tenants de l’autonomie garantie par l’Etat et ceux de l’autonomie affirmée par l’être concerné. Les premiers font comprendre à l’être concerné qu’il est en train de quitter l’ensemble des personnes dont l’autonomie est reconnue par l’Etat, pour rejoindre l’ensemble des êtres non autonomes, dans lequel on trouve pêle-mêle des choses, des animaux non humains, et quelques humains dont l’Etat considère qu’ils ont perdu leur autonomie parce qu’ils sont incapables de se mouvoir, qu’ils agissent de manière déraisonnable ou qu’ils sont dans le coma. De son côté, l’être concerné engage une bataille où il est bien faible, découvrant avec stupeur que l’affirmation de son autonomie, qui fonctionnait jusqu’alors si bien parce qu’aucune contradiction n’était apparue, ne s’impose pas contre la force de l’Etat et de ceux qui s’en réclament. 

(…) Roger Ikor défend un modèle de la famille actuellement périmé, dans lequel le père dirige de manière autoritaire les enfants. Cette conception est le fondement de la lutte contre les « sectes ». Un tel modèle n’est d’ailleurs peut-être que provisoirement périmé, car, dans les années 2000, certains disent en être nostalgiques et des politiques tentent de le réhabiliter en l’actualisant, la direction autoritaire n’étant plus seulement confiée au père, mais aux parents, quel que soit leur sexe.

Or défendre la famille ne signifie pas défendre nécessairement un modèle autoritaire et biologique de la famille. Et une lutte contre certaines « sectes » peut être légitimée autrement que par ce modèle organisé par l’autorité et le rang.

On parlerait, aujourd’hui, de responsabilité plutôt que d’autorité parentale. Et le terme « parental » lui-même ne se réfère plus à la seule relation d’engendrement biologique : des enfants adoptés, des enfants d’un premier mariage du partenaire, et cætera, figurent aussi dans les familles actuelles, sous la responsabilité de « parents » qui ne sont plus nécessairement « naturels ». La famille peut être fondée sur la volonté, ainsi que le propose Marcela Iacub, pour qui « tous les enfants trouveraient le même fondement à l’établissement des liens de filiation : la volonté de certains – voire d’un seul – d’en être les parents » (Iacub Marcela, L’Empire du ventre, Paris, Fayard, 2004, p.349). De là cette question : l’entrée d’un être dans une « secte » ne gagnerait-elle pas à être pensée sur le modèle d’autres choix humains, comme celui d’adhérer à une communauté élective, définie par un projet de vie et la volonté, et non pas les liens du sang ou l’autorité garantie par la loi ? 

(…) A partir de quels signes un être humain estime-t-il qu'un autre est manipulé mentalement ? (...) Réussir cette accusation nécessite de mobiliser au moins trois éléments pour l'accusateur : 1°) Un changement des comportements et des énoncés répétitifs de l'être humain considéré comme manipulé ; 2°) Des comportements et des énoncés jugés anormaux par rapport à un mode de vie majoritaire sur le territoire où ils sont réalisés ; 3°) La référence par l’être considéré comme manipulé à un tiers désigné comme manipulateur, plus proche du manipulé que de l’accusateur. 

(…) Dès lors, on pourrait considérer que, pour échapper à l’accusation de manipulation, un groupe doit éviter que ces trois éléments soient repérés parmi ses membres (…) Cependant, si on accepte que quelqu’un décèle un signe évident de manipulation mentale dans des actes tels que regarder et sourire d’une certaine manière, alors il est difficile d’échapper à une accusation de manipulation, car distinguer un regard et un sourire authentiques d’un regard et d’un sourire manipulés relève d’un jugement arbitraire qui pourrait s’appliquer à n’importe qui doté d’un visage avec des lèvres. [cicns : paragraphe tiré d’une analyse suivant le récit d’une situation particulière réelle.]  

(…) Le même énoncé et le même comportement, qui peuvent être des piliers solides d’une accusation de manipulation mentale, en France, ne sont plus que du sable dans un autre mode de vie, et l’accusation tombe du même coup (…) Faire bouillir un cœur de bœuf qui représente un sorcier absent et y planter mille épingles est un combat livré par un désorceleur, combat auquel ont recours les paysans de la région bocagère du nord-ouest de la France, mais pratique rejetée par les habitants des villes (Favret-Saada Jeanne, Les mots, la Mort, les Sorts. La sorcellerie dans le Bocage, Paris, Gallimard, 1977). 

(…) Trois motifs me semblent pouvoir être mis en avant pour comprendre qu’un être humain n’adhère pas à une « secte » : l’attachement à l’image qu’un être a de lui-même et qu’il pense que les autres ont de lui ; le coût social de l’adhésion à une « secte » ; et enfin l’adhésion elle-même d’un être à des discours et des pratiques (…) j’ai choisi de mettre en avant des facteurs qui m’apparaissent importants pour expliquer l'adhésion ou non d'un être à une « secte », même s’ils ne sont pas suffisants et même si chaque trajectoire recèle son irréductible part de singularité. 

(…) Cette vision idéale d’une société où les personnes seraient libres de choisir leur pratique spirituelle et la communauté qui leur plaît ne résiste pas à une analyse repérant les difficultés rencontrées par les êtres humains qui voudraient adhérer à une communauté classée comme « secte ». L’impossibilité d’adhérer à des discours, l’attachement à l’image qu’un individu a de lui-même et le coût social de l’adhésion à une « secte » sont autant d’éléments qui retiennent l’ensemble de la population d’adhérer à une « secte », mais sont aussi des obstacles à franchir pour une personne qui essayerait d’exercer son choix pour rejoindre une communauté spirituelle classée comme « secte ». Contrairement à ce qu’avancent ceux qui laissent entendre que désormais chacun serait libre de choisir et de pratiquer la spiritualité qu’il veut, la possibilité de choisir une communauté spirituelle en France est très limitée et fortement contrôlée par l’Etat et par un ensemble de dispositifs. Sortir de ces limites implique de prendre le risque de rompre ses attachements avec des proches et de faire l’objet de discrimination, notamment dans les relations de travail. 

(…) J’étudierai comment une loi, qui a cherché à répondre à un problème posé de manière inédite par une innovation juridique, peut rester sans effet sur le problème visé et avoir des effets inattendus par ailleurs. Il s’agit de la loi du 12 juin 2001, dite loi About-Picard (…)

(…) Le souci principal des entités collectives est de résoudre par le droit le problème de façon à ce que la promulgation de la loi le fasse disparaître. Face aux « sectes », le délit de manipulation mentale, qui permettrait de sanctionner pénalement tous ceux qui se livrent à de tels agissements, apparaît comme la solution miraculeuse.

(…) Les parlementaires ont progressivement élaboré un texte à partir de la manipulation mentale, évoluant du mot de « dépendance » à celui de « sujétion » (…)

(…) La sujétion est l’état de celui qui n’est pas libre d’agir parce qu’il doit subir une contrainte. C’est véritablement, davantage encore que la dépendance, un rapport de pouvoir : « ce qui est soumis à ». Sujétion ne s’emploie pas dans le droit pénal ; le terme est plutôt utilisé par des historiens, des spécialistes de droit constitutionnel et des philosophes du droit. Comment cette sujétion est-elle conçue ? Elle est psychologique ou physique. Le « ou » ne manque pas d’étonner par le rapport d’équivalence qu’il instaure. Car, si la contrainte physique est facilement repérable, comment détermine-t-on une contrainte psychologique ? Qui peut dire s’il existe réellement ou non une contrainte par un lien psychique, qui imposerait une soumission d’un être humain à un autre ?

De la manipulation mentale à la sujétion psychologique, il existe une continuité ; on retrouve en arrière-plan une certaine conception de la volonté et du couple « actif et passif ». Il faut rappeler la définition première de la manipulation, son sens chimique et pharmaceutique, qui ne comprend qu’un seul acteur, le manipulateur, et un objet qu’on manipule (une éprouvette, par exemple). La manipulation mentale met en scène deux êtres humains dans une relation où l’un des deux est plus proche de l’objet que l’autre, le manipulateur manipulant un individu comme il manipule une éprouvette. La manipulation mentale comme la sujétion psychologique, telles qu’elles ont été mises en place par les parlementaires, sont fondées sur un couple composé d’un actif et d’un passif, qui traîne derrière lui les ombres du sujet de l'activité sexuelle (homme adulte et libre) et du partenaire-objet (femme, garçon, esclave).

Or le manipulé, l’assujetti psychologique, sont « passifs » : dans un discours inventé par celui qui s’auto-désigne actif, ou par celui qui, « passif », rejette la responsabilité sur l’autre. Il est question chez celui qui est manipulé d’une absence ou d’une faiblesse de la volonté.

(…) La sujétion dans la loi votée doit être le résultat de l’exercice de pressions graves ou réitérées ou de techniques propres à altérer le jugement. Comment estime-t-on la gravité d’une pression, quelle est l’échelle de gravité ? Dans la proposition de loi adoptée en première lecture, le texte mentionnait « des pressions graves et réitérées ». Alors qu’auparavant on tenait compte du fait qu’il fallait que la pression soit grave et réitérée pour présenter une menace, désormais le fait qu’elle soit ou grave ou réitérée suffit. Le fait même de répéter une pression, quelle qu’elle soit, est désormais suspect.

(…) C’est la personne juridique qui sert de support pour pouvoir dire que X est bien, même manipulé, le même X que nous connaissons (…) Quel est le point de vue de cet être X ? La manipulation mentale ne peut exister que si l’on considère qu’un être humain a changé. Est-ce que l’état de ce dernier d’avant la manipulation n’est pas le même que celui d’après, est-ce que je n’ai pas affaire à un même être humain ? Qu’est devenu l’être humain d’avant la manipulation ? Ou s’agit-il de deux êtres humains différents ?

(…) Les parlementaires avaient la volonté de condamner une pratique particulière, qu'ils rattachaient aux « sectes », leur objectif étant d'interdire celles-ci, mais ils ont fait tout autre chose que de seulement s'occuper des « sectes » : ils ont créé un état de sujétion psychologique.

Pour que cette sujétion psychologique, de même que la manipulation mentale, fonctionne, il faut faire l’impasse sur la définition de la liberté humaine. L’emploi des termes « mentale » et « psychologique » entraîne de fait une élision de la liberté : leur caractère est tel qu’il peut permettre à un pouvoir arbitraire de s’exercer. Car la preuve de l’existence de l’élément psychologique n’existe pas ; l’existence de cet élément dépend de l’arbitraire des juges qui appliqueront l’article 223-15-2 du Code pénal.

(…) Une personne en état de sujétion psychologique est une personne dont la causalité des actes est considérée comme provenant d’une autre personne. Ce qui est au cœur de l’article 223-12-5 du Code pénal est la reconnaissance ou non d’un certain type de causalité reconnue par l’Etat. L’introduction de la sujétion psychologique pose la question de savoir ce qu’est la liberté d’un sujet : un sujet « libre » est celui qui a les bonnes soumissions, soumissions reconnues par l’Etat, du point de vue de celui pour lequel l'Etat est légitime. Pour un autre point de vue, qui considère que l'Etat prive de liberté, l’être libre est celui sans Etat.

(…) Le droit est cependant trop peu appliqué pour changer les agencements et les comportements des personnes. Si le droit était appliqué à toutes les situations correspondant à l’article du Code pénal sur l’abus frauduleux de l’état d’ignorance ou de faiblesse, alors des centaines de groupes seraient sans doute condamnés. Le Chef du bureau central des cultes au ministère de l’Intérieur a intégré cette difficulté et l’exprime en ces termes : « Si je commence à dire qu’il faut lancer des procédures judiciaires contre tous ceux qui sont soupçonnés de faire de l’emprise mentale sur d’autres, je pense qu’on va finir par avoir des soucis » (Entretien de l'auteur avec le Chef du bureau central des cultes au ministère de l'Intérieur, 2007).

(…) Aucune demande de dissolution de groupement n’a été faite sur la base de la loi About-Picard, constate le chef du bureau des cultes.

(…) Le chef du bureau central des cultes fait part de l’impuissance du ministère en ce qui concerne la surveillance des « sectes ». Il n’a pas encore compris, explique-t-il, ce qu’il fallait contrôler : « On peut contrôler. De toute façon, ce ministère aime le contrôle, par nature. Si on lui dit qu’il ne contrôle pas assez, il va contrôler plus. Mais encore faut-il essayer de déterminer ce qu’il faut contrôler. Que faut-il contrôler ? La République garantit le libre exercice du culte et en plus le culte doit être public. Je ne sais pas ce qu’il faut contrôler. On cherche ! Il faut chercher ! L’argument de tous ces gens est de dire : « Si vous ne trouvez pas, c’est parce que vous ne cherchez pas. Si vous cherchiez, vous trouveriez ! » C’est ça qu’ils vous disent. Dans toutes les régions de France, il y a des fonctionnaires des renseignements généraux qui sont spécialisés dans les sectes, qui produisent de la note blanche… Notes blanches qui racontent toujours les mêmes trucs… » (Entretien de l'auteur avec le Chef du bureau central des cultes au ministère de l'Intérieur, 2007).

(…) Le chef du bureau central des cultes revendique la défense des libertés publiques et affirme que les « sectes » ne posent pas de problème d’ordre public, argumentant par exemple que ne pas fêter Noël ne trouble pas l’ordre public, que les êtres humains ont bien le droit de croire à ce qu’ils veulent et d’être en rupture avec leur famille, et que la manipulation mentale est un concept sans pertinence. Inscrivant les adeptes de « sectes » dans une catégorie plus large, qui n’est pas celle des victimes, mais des disparus, il rappelle qu’en France des milliers de gens se séparent tous les ans de leur famille et de leur milieu et qu’ils sont en droit de le faire. Quand la police les retrouve à la demande des familles, et qu’elle constate qu’ils ne sont pas dans une situation particulière de dangerosité, elle doit leur demander s’ils veulent qu’elle communique leur adresse à leur famille, qu’ils se trouvent en France ou à l’étranger ; s’ils refusent, ce refus est sans appel. Pour les partisans de la lutte contre les « sectes », et pour reprendre l’expression de l’un d'eux, ancien parlementaire, le bureau central des cultes serait la « bonne conscience » du ministère de l’Intérieur. 

(…) Que disent les articles introduisant la notion de sujétion psychologique dans le Code pénal et instaurant l’enregistrement des psychothérapeutes, si on les lie ensemble ? Ils témoignent de l’emprise accrue de l’Etat sur le psychisme et y participent. L’agencement étatique se caractérise tout d’abord par la formation d’un groupe de spécialistes éduqués, reconnus et contrôlés par l’Etat : d’où le fait que sont privilégiés ceux qui sont titulaires d'un diplôme de docteur en médecine et ceux qui ont un titre de psychologue obtenu dans un cadre universitaire. L'Etat n'a pu éviter la prise en compte des psychanalystes régulièrement enregistrés dans les annuaires de leurs associations, mais il aura fallu pour y parvenir la mobilisation de psychanalystes et d’un grand nombre de personnes sensibles à leur cause.

C’est au nom de l’intérêt général, de la santé publique et de la lutte contre un fléau, les « sectes », que des parlementaires ont posé l’enregistrement des psychothérapeutes : il fallait garantir aux Français leur sérieux et, de manière sous-jacente, leur efficacité. Cependant, si des professionnels étaient désignés, ne feraient pas appel à eux seulement les Français individuellement, mais aussi l’Etat. Celui-ci pourrait trouver là un corps d’experts complémentaires des psychiatres et des psychologues pour diagnostiquer la santé mentale de ses sujets.

(…) Peu d’experts ont été cités par les parlementaires lorsque ceux-ci ont débattu en 2004 de la réglementation du titre de psychothérapeute. Dans le cadre du projet de loi relatif à la politique de santé publique, il n’en est que plus remarquable que les propos d’une seule experte aient été utilisés par les parlementaires comme arguments dans les deux hémicycles [Elisabeth Roudinesco].

(…) l’historienne [Elisabeth Roudinesco] place tous les groupes désignés comme des « sectes » sur un même plan, si bien qu’une caractéristique propre à un groupe est attribuée à tous les autres. La juxtaposition de déclarations de Moon, de Raël et de Ron Hubbard est censée révéler la structure sectaire : une haine de la démocratie, un rejet de la science et de la médecine, une croyance en l’immortalité, un culte de l’inégalitarisme, une obsession de la pureté biologique, un programme eugéniste, un anéantissement de la conscience, une destruction de l’identité et des pratiques sexuelles transgressives et perverses. Il résulte que « le spectre de la mécanique sectaire hante l’avenir des sociétés démocratiques » (Roudinesco Elisabeth, Le patient, le Thérapeute et l’Etat, Paris, Fayard, 2004) 

(…) Le consentement constitue la valeur la plus importante et la clef de voûte de l’édifice discursif de Jean-Marie Abgrall et de Tobie Nathan [cicns : deux professionnels du psychisme] : c’est au nom du pouvoir de consentir de chaque être humain qu'ils bâtissent leur construction (…) En même temps, ce consentement pourrait être complètement invalide : il n’aurait pas été voulu par un être humain, mais quelqu’un d’autre l’aurait fabriqué, par manipulation mentale selon Jean-Marie Abgrall, par rapt d’âme selon Tobie Nathan  (…)

(…) La théorie du consentement fabriqué, qu’elle prenne la forme de la manipulation mentale ou du rapt d’âme, pose la question de savoir si les discours et les pratiques à l’intérieur d’une « secte » sont tels que ses membres perdent leur capacité de penser par eux-mêmes et d’être responsables de leurs actes. Il ne s’agit pas d’estimer que cet ensemble de discours et de pratiques n’aient aucun impact, mais je soutiendrai l'hypothèse qu'ils n'ont pas un impact suffisant pour considérer qu'ils ôtent aux êtres la liberté de penser par eux-mêmes.

En France, les « sectes » agrègent ce qui est à rejeter. Au-delà du fait qu’elles sont désignées par ceux qui luttent contre elles comme inauthentiques – fausse thérapie, fausse famille, fausse religion -, elles seraient antisociales. Mais qu’est-ce qu’être antisocial ? Pour certains, c’est relever du totalitarisme ; pour d’autres, comme Jean-Marie Abgrall, c’est consommer de la drogue ; pour Tobie Nathan, c’est se livrer à de la sorcellerie. Totalitarisme, terrorisme, toxicomanie, sorcellerie sont les principales références auxquelles les "sectes" sont assimilées. Il s'agit chaque fois de modèles de lutte déjà organisées. Les « sectes » sont un objet social dont est réclamée l’expulsion hors de la « société » et auxquelles sont associés d’autres objets à expulser. Elles contribuent, en retour, à donner un sentiment de cohérence à cette « société ». 

(…) On ne peut que constater qu’il existe en France une tolérance inégale envers des discours, des pratiques et des comportements propres à des communautés, et que l’intolérance est particulièrement bien organisée. Face à la théorie de la mondialisation, qui uniformiserait nos modes de vie et de pensée et désarticulerait les cultures locales, une certaine culture française est d’une grande résistance, aussi bien contre les cultures étrangères que contre les cultures populaires.

(…) [Car] la question des « sectes » amène avec elle au moins deux problèmes importants. Le premier est la libre circulation des êtres humains qui vivent dans des communautés fermées, et en particulier de ceux qui, comme les enfants qui y naissent, n’ont pas choisi de s’y enfermer. La fréquentation de certaines communautés, ouvertes ou fermées, peut par ailleurs conduire certains êtres humains à des situations financières qui leur sont insupportables.

Dans tous les cas, la référence au totalitarisme n’est pas adaptée. La France se présente comme un Etat de droit, où le pouvoir est limité par la reconnaissance de la souveraineté populaire et des libertés individuelles. Dans cet Etat, aucune communauté n’est un totalitarisme, ni non plus aucune entreprise, ni aucune administration. (…)

(…) L’intolérance contribue à ce que les êtres humains vivent dans ce que j’ai appelé des « mondes » différents. Ces mondes sont organisés, mais le hasard y a sa place. S’ils correspondent à des mondes réels et non pas à des mondes possibles, ils peuvent comporter des incohérences. Il n’existe pas de « mondes » cohérents dont quiconque pourrait donner la description. Il ne faut donc pas concevoir les « mondes » de manière trop rigide, mais plutôt comme une commodité de langage que j’utilise. Pour le dire encore autrement, un monde est constitué d’un ensemble de repères qui peuvent être autant des énoncés, des enchaînements de pensées, des touchers, des odeurs, des images, des goûts que des comportements. Cela pourrait correspondre aussi au sens du mot « monde » dans des expressions telles que « il est dans son monde » ou « ils ne sont pas du même monde ». 

Entrer au contact d’un autre monde que celui dans lequel on est habitué à vivre provoque un trouble, d’une intensité plus ou moins grande. Ce trouble dépend de la volonté et de la capacité de chacun à accepter ou non de laisser ses repères se modifier au contact de nouveaux êtres, de nouvelles manières de pensée et de nouvelles pratiques. L’expérience du trouble n’est pas exclusive à l’entrée au contact d’une « secte ». Elle est celle de n’importe qui rencontrant un autre monde, qu’il soit voyageur ou thérapeute, ethnologue ou éthologue. Car alors, écrit Favret-Saada, « l’autre mène un jeu dont on ignore les règles, il suffit d’être malléable » (Favret-Saada Jeanne, « glissements de terrains », in Vacarme, entretien réalisé par Arnaud Esquerre, Emmanuelle Gallienne, Fabien Jobard, Aude Lalande et Sacha Zilberfarb, n°28, été 2004). A chaque fois est en jeu l’idée que les repères sont chose relative et « molle », que d’autres mondes mentaux sont possibles et viables, et qu’on accepte de faire un certain voyage vers eux. Ce voyage n’est pas un simple échange de « mondes ». Il est partiellement balisé par les conditions préalables de l’expérience. Mais ces balises n’empêchent pas qu’il y ait une prise de risque dans la décision d’entreprendre le voyage, comme dans la décision de s’y maintenir. 

(…) Le fait que, de part et d’autre, chacun considère que son monde est incompatible avec celui de l’autre est source de grande tension et de souffrance. Le rapport est toutefois toujours inégalitaire, car, si les êtres humains appartenant à des communautés sont protégés par les libertés individuelles, les autres ont pour eux la force des services de l’Etat et des acteurs engagés à protéger une vision majoritaire du monde.

Aussi, un choix de vie moins coûteux et plus heureux peut être de faire tenir ensemble des mondes différents. Sans doute une telle existence ne répond-elle pas à des exigences de cohérence que certains prescrivent. Mais une vie complètement cohérente est-elle un idéal si désirable ?

 

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