Que sais-je : la manipulation mentale

Par Éric Bouzou (septembre 2010)

La notion de « manipulation mentale » est le fer de lance de la rhétorique antisectes en France. Nous proposons ci-dessous notre « que sais-je » sur le sujet.

1°) Sectes et manipulation mentale

- La simple notion de « manipulation » dans le cadre des relations entre personnes n'est pas nouvelle ; elle évoque les moyens matériels ou fondés sur les échanges relationnels, utilisés pour abuser d'un groupe de personnes ou de quelqu'un en particulier.

- La notion de « manipulation mentale », elle, est plus récente ; elle est liée à la lutte antisectes déployée en France à partir des années 70 : « La secte en tant qu'organisation totalitaire, à visée thérapeutique, spirituelle, philosophique ou religieuse, et dans laquelle les adeptes sont manipulés mentalement est une invention française et collective des années 1970 et 1980 » (Arnaud Esquerré, La manipulation mentale - Sociologie des sectes). 

- L'association « sectes/manipulation mentale », dans le discours antisectes, affirme donc implicitement que ces groupes disposeraient de techniques particulières d'asservissement de leurs adeptes. 

2°) Le concept de lavage de cerveau

- La notion de « manipulation mentale » utilisée en France est dérivée de la notion de « lavage de cerveau » (brainwashing en anglais), élaborée aux Etats-Unis dans le contexte politique de lutte contre le communisme.

- Les autorités américaines ont pensé, un temps, que des prisonniers de guerre avaient été convertis au communisme par « lavage de cerveau » ; souhaitant disposer de tels procédés pour leur propre usage, ils ont donc encouragé la recherche sur le sujet (voir une illustration de ces thèses dans le film The Manchurian candidate, de Richard Condon).

3°) Le lavage de cerveau, une notion invalidée scientifiquement aux Etats-Unis

- Deux directions ont été prises pour cette recherche scientifique sur fond de lutte contre le communisme (Voir « Le lavage de cerveau, Mythe ou réalité, Dick Anthony et Massimo Introvigne ») :

- La première, conduite par la CIA (les services de renseignement américains) basée sur le « behaviorisme » (comportementalisme), qui associait grosso modo le cerveau humain à un disque dur informatique pouvant être vidé et rempli à loisir ; s'il a été possible aux expérimentateurs de transformer des cobayes humains en « légumes » (par le biais d’électrochocs, de privations de sommeil, de drogues puissantes), ils n'ont jamais pu « reprogrammer » leurs victimes ; après des échecs répétés, ces résultats négatifs ont été officiellement publiés par la CIA, invalidant ainsi scientifiquement cette thèse.

- une deuxième, conduite par des chercheurs comme Schein et Lifton basée sur un corpus de connaissances psychologiques et psychanalytiques, afin de comprendre la propension à la soumission ou à la domination de certaines personnes ; constatant que les prisonniers américains étudiés avaient réaffirmé leur vision du monde initiale, dès leur libération, ils ont invalidé la notion de « lavage de cerveau » et introduit à la place différents concepts comme celui de « réforme de la pensée » (thought reform en anglais).

 

- Selon le psychologue Dick Anthony, la notion de « lavage de cerveau » suppose, explicitement ou implicitement, la perte du « libre arbitre » ; s'il est possible d'estimer, en s’appuyant sur le Droit, qu'une personne a subi un préjudice, le fait de juger que, lors de cet abus, elle n'était plus « elle-même » (hors cas exceptionnels de violence physique ou de prises forcées de drogues ou médicaments) est une autre question, car cela supposerait au préalable une perception exhaustive (par introspection ou par un regard extérieur) de cette personnalité permettant d’affirmer qu'un comportement a changé du tout au tout ; et en supposant que ce préalable soit respecté, quelle serait donc cette nouvelle personne qui a remplacé celle d’origine ? Une majorité de chercheurs considèrent cette notion comme non scientifique. Néanmoins un certain nombre d'universitaires, tel que Benjamin Zablocki, bien que jugeant la référence au libre arbitre hors sujet, souhaitent réhabiliter de manière scientifique le concept de « lavage de cerveau » ; la démarche de Benjamin Zablocki, qui n'est pas sans ambigüité comme le montre le psychologue Dick Anthony (notamment sur la question du libre arbitre et sur sa volonté de garder le terme de « lavage de cerveau », voir Misunderstanding cults, Benjamin Zablocki, Thomas Robbins), ne pose pas de problèmes tant qu'elle est confinée, en l’état, aux laboratoires de recherche ; elle est problématique si elle devient la base d'une action des pouvoirs publics.

4°) la récupération de la notion de lavage de cerveau dans la lutte contre les sectes aux Etats-Unis

- Après son utilisation dans un contexte politique, la notion de lavage de cerveau est réapparue aux Etats-Unis (années 70) lorsqu'un important contentieux juridique s'est développé entre des minorités spirituelles et des apostats de ces mêmes groupes ; elle a été réintroduite en Cours de Justice notamment par l'entremise de psychiatres comme Margaret Singer prétendant appuyer ses thèses sur des travaux reconnus, tels que ceux de Schein et Lifton (aux Etats-Unis, contrairement à la France semble-t-il, une théorie scientifique ne peut être invoquée en Cour de Justice que si elle fait l'objet d'un consensus de la communauté scientifique correspondante, ce qui était le cas des thèses de Schein et Lifton).

- Lors d'un procès qui a fait jurisprudence, le psychologue Dick Anthony a démontré, qu'en fait, les thèses de Margaret Singer s'appuyaient sur le courant de recherche de la CIA et non sur celui de Schein et Lifton, invalidant ainsi l'utilisation de la notion de « lavage de cerveau » dans une Cour de Justice américaine (Voir Le lavage de cerveau, Mythe ou réalité, Dick Anthony et Massimo Introvigne).

5°) L'arrivée de la notion de lavage de cerveau en France, puis de la notion de manipulation mentale

- La notion de lavage de cerveau a été introduite en France au début des années 70, lorsque la lutte antisectes a pris son essor en France, notamment en lien avec l'importation de la prétendue technique du « deprogramming », consistant à kidnapper des membres de « sectes » supposés avoir subi un lavage de cerveau, à les séquestrer et leur imposer des séances de propagande antisectes jusqu'à ce qu'ils rejettent leur groupe d'appartenance, voire qu'ils le poursuivent en justice avec le soutien d'associations antisectes ; pour des raisons évidentes, la technique du deprogramming est devenue illégale aux Etats-Unis et a été, peu après, discrètement abandonnée en France, suite notamment à des plaintes de personnes « déprogrammées ». 

- L’appellation « lavage de cerveau » n’a pas eu un retentissement stable en France où ont été inventés l’appellation « manipulation mentale » et ses synonymes : « déstabilisation mentale », « emprise mentale », etc., utilisés de manière systématique dans le discours des associations antisectes et des organismes d'Etat de lutte contre les sectes comme la MILS, puis la MIVILUDES à partir de 2002 (leur principal objectif étant d'introduire cette notion dans le Droit français pour lutter plus efficacement contre les « sectes »). Un des premiers à utiliser l’expression « manipulation mentale » en France est l’écrivain Roger Ikor, fondateur du CCMM (Arnaud Esquerré, ibid.).

- Pour le psychologue Dick Anthony, le concept de manipulation mentale et ses dérivés français (notamment les thèses du Docteur Abgrall) ne sont que des variations sur la notion de « lavage de cerveau » et son corollaire : la perte de « libre arbitre ». Le sociologue Arnaud Esquerré pense au contraire que des différences existent entre les deux concepts, méritant d’être analysées, notamment la prise en compte par les associations antisectes  françaises d’un fait qu’elles ne pouvaient longtemps passer sous silence : les adeptes d’une « secte » sont dans leur très grande majorité consentants (« un adepte garde une large partie de sa personnalité et reste un humain », d’après un numéro de Bulle, le journal de l’UNADFI, cité par Arnaud Esquerré, ibid.).

- Le concept de « manipulation mentale » synthétiserait donc un constat (la plupart des adeptes de « sectes » sont consentants) et une affirmation gratuite : ce consentement n’en est pas vraiment un, il y aurait « vice du consentement » selon l’expression de Me Picotin (« Il nous faut un délit voire un crime de manipulation mentale, (…) pour que la manipulation mentale soit un vice du consentement », Café crimes, 25/11/2009, Europe 1). Notons que certains acteurs antisectes sont moins précautionneux sur la part de personnalité laissée aux adeptes de « sectes » : « Personne n'est à l'abri des manœuvres de manipulation mentale dont usent les sectes pour priver un individu de tout libre arbitre » (Psychothérapie Vigilance) ; « « La victime » se laisse vider de son moi sans y opposer la moindre résistance » (tiré d’un roman de Sarah Chiche, L’emprise, chez Grasset).

- Dans leur ouvrage Petit traité de manipulation à l’attention des honnêtes gens, Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois montrent comment certaines techniques de persuasion (exemple : le pied dans la porte) induisent certains comportements à notre insu. « A notre insu » signifiant que, mis au courant de la technique utilisée, notre comportement pourrait être différent. Y a-t-il eu, dans ce cas, perte momentanée de notre libre arbitre ou vice du consentement ? Non car à aucun moment les chercheurs ne supposent la perte (même momentanée) de notre capacité à être conscient de ce qui se trame. Dans le discours antisectes, délibérément anxiogène, cette perte de capacité est affirmée (la personne n’est plus « elle-même).

- Voir nos commentaires sur la notion d’emprise et du « moi ».

- Ce tableau étant dressé, trois questions doivent être posées. Y a-t-il un corpus de recherches scientifiques faisant consensus sur la validité du concept de manipulation mentale et son corollaire : le vice de consentement (la réponse sur la question du libre arbitre ayant déjà été donnée) ? Y a-t-il un corpus de recherche scientifique faisant consensus et démontrant que les techniques de séduction/persuasion éventuellement utilisées dans lesdites « sectes » seraient différentes de celles utilisées dans le reste de la société ? Y a-t-il un corpus de recherche scientifique faisant consensus et démontrant que les techniques de séduction/persuasion éventuellement utilisées dans les « sectes » auraient un impact préjudiciable plus important que l’impact de ces mêmes techniques dans le reste de la société ? A notre connaissance la réponse à ces trois questions est « non ». Gageons que si la réponse était « oui » à l’une quelconque d’entre elles, la MIVILUDES en aurait fait état, ce qui n’est pas le cas.

- Dans ces conditions il apparait exclu de proposer une loi sur la base du concept de manipulation mentale afin de lutter contre les « sectes ». C’est pourtant ce que l’Etat et les parlementaires français ont fait.

6°) La loi About-Picard

- La loi About-Picard (12 juin 2001) a été explicitement élaborée dans le cadre de la lutte antisectes pour punir un délit de manipulation mentale prétendument pratiquée au sein des « sectes » (voir l’analyse du sociologue Patrice Rolland );

- Créer un délit de manipulation mentale a été jugé trop étranger au vocabulaire juridique, le législateur a préféré revenir au délit « d’abus de faiblesse », en remplaçant la notion de « manipulation mentale » par celle de « sujétion psychologique » ; une analyse des textes respectifs montre cependant que les deux types de délit étaient équivalents dans l'esprit du législateur, seule l'appellation a été modifiée (voir l’analyse de Me Pérollier ).

- Le texte initial de la loi qui visait explicitement les « sectes » a été finalement modifié pour cibler toute personne morale ; cependant le titre de la loi, qui n'est pas applicable, se réfère aux mouvements sectaires, pour rappeler aux magistrats la cible véritable de cette loi et pour rassurer les députés qui s'inquiétaient d'une généralisation de son application ; la rapporteuse de la loi Catherine Picard (actuelle présidente de l'UNADFI) précisant oralement, lors des débats, que cette loi ne serait pas appliquée aux partis politiques, aux syndicats et aux groupements professionnels (Patrice Rolland ibid.).

- Cette loi est donc discriminatoire, puisqu'elle prétend hypocritement cibler toute personne morale, tout en rappelant dans son titre, qu'elle doit être appliquée à l'encontre des « sectes » et elle s'appuie sur une notion non définie et sans base scientifique : la manipulation mentale rebaptisée « sujétion psychologique » ; cette loi a été sévèrement critiquée par le Conseil de l'Europe ; elle n'a pas d'équivalent dans les autres démocraties occidentales.

- Cette loi bénéficie d'une seule jurisprudence (l'affaire du Néophare) car la notion floue de sujétion psychologique fait reposer la décision juridique sur l'avis de l'expert, qui lui-même ne peut s'appuyer sur aucune base scientifique consensuelle ; les magistrats semblent donc avoir considéré, pour l'instant, son utilisation comme hasardeuse ; mais la MIVILUDES, par l'entreprise de son président actuel, Georges Fenech, fait un lobbying intense auprès de la magistrature pour encourager son utilisation.

- Pour le sociologue Arnaud Esquerré (ibid.) : « (…) Une personne en état de sujétion psychologique est une personne dont la causalité des actes est considérée comme provenant d’une autre personne. Ce qui est au cœur de l’article 223-15-2 du Code pénal est la reconnaissance ou non d’un certain type de causalité reconnue par l’Etat. L’introduction de la sujétion psychologique pose la question de savoir ce qu’est la liberté d’un sujet : un sujet « libre » est celui qui a les bonnes soumissions, soumissions reconnues par l’Etat, du point de vue de celui pour lequel l’Etat est légitime. Pour un autre point de vue, qui considère que l’Etat prive de liberté, l’être libre est celui sans Etat  ».

7°) L'exit councelling

- La notion de « manipulation mentale » a également été récupérée par les protagonistes de  « l'exit councelling », une résurgence récente et prétendument légale du deprogramming (confirmant ainsi que le deprogramming était une technique illégale qui a été tolérée par les autorités publiques) et promue en France par Me Picotin (l'avocat de l'affaire Monflanquin).

- Les défenseurs de l'exit councelling, à l’instar de Margaret Singer aux Etats-Unis, font référence à des notions comme la « réforme de la pensée » (Schein et Lifton), dans l'espoir de donner une assise scientifique consensuelle à une notion qui n'en a pas.

- Il n'y a aujourd'hui en France aucun organe officiel déclaré, évaluant cette pratique de l'exit councelling pour en valider la licéité.

8°) La cacophonie des expertises et la cacophonie législative

- La qualification des causes conduisant à des abus préjudiciables dans le cadre des relations interpersonnelles n’est pas maîtrisée par les experts ; cette absence de maîtrise se retrouve dans les textes de lois qui, s'ils sont légitimes dans leur objectif de sanction des abus, devraient néanmoins être libellés avec plus de cohérence.

- Plusieurs études ont montré (celle de Stuart Wright par exemple) que la sortie d'une minorité spirituelle est vécue de façon similaire à une rupture dans un couple ; les mêmes sentiments d’avoir subi un chantage affectif ou sexuel, un chantage économique, des rapports de domination, peuvent s'y retrouver ; on pourrait vraisemblablement arriver à une conclusion similaire concernant le monde professionnel.

- Pourtant, suivant les cas, la loi s'appuie sur des expressions différentes pour qualifier les abus ; on parle de « harcèlement moral » dans le cadre professionnel, on parle de « violence psychologique » dans un couple (le parlement vient de voter la loi (France 2)), on parle de sujétion psychologique (manipulation mentale) dans une « secte » (loi About-Picard) ; qu'est-ce qui justifie ces différentes appellations ? Un homme qui abuse sa femme dans un couple pourra être taxé de violence psychologique ; si, par hasard, il est membre d'une minorité spirituelle, on pourra dire qu'il la manipulait mentalement ? Examinons les différentes notions :

- « Le harcèlement moral se manifeste par des agissements répétés, qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte aux droits du salarié au travail et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou de compromettre son avenir professionnel » (Service Public). Le délit de violence psychologique sanctionnera quant à lui « des agissements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation de ses conditions de vie susceptible d'entraîner une altération de sa santé physique ou mentale » (Les Nouvelles News). Le législateur s’est donc inspiré de la notion de « harcèlement moral » pour définir le délit de « violence psychologique », pourquoi dès lors inventer une nouvelle expression ? La « sujétion psychologique » est définie comme suit : « Est puni de trois ans d'emprisonnement et de 2 500 000 F  d'amende, l'abus frauduleux de l'état d'ignorance ou de la situation de faiblesse soit d'un mineur, soit d'une personne..., soit d'une personne en état de sujétion psychologique ou physique résultant de l'exercice de pressions graves ou réitérées ou de techniques propres à altérer son jugement, pour conduire ce mineur ou cette personne à un acte ou à une abstention qui lui sont gravement préjudiciables » (Me Pérollier).

- Seule la définition de la sujétion psychologique établie une altération directe du psychisme de la victime alors que dans les définitions du harcèlement moral et de la violence psychologique ce sont les « conditions de vie » résultantes qui produisent un effet préjudiciable sur la victime. Il y a donc bien dans la loi About-Picard une digression dangereuse vers un concept pseudo scientifique. Sans surprise cette dérive a séduit certains magistrats qui souhaitent la voir appliquer aux autres types de délits. L'avocate Yael Mellul a par exemple proposé une définition de la « violence psychologique » qui entrainerait « une privation du libre arbitre » (Le Monde), sans préciser ce que « perdre son libre arbitre » signifie. Dans l’émission Revu et Corrigé France 5 du 27 février 2010, l'avocate évoquait cette fois-ci le « lavage de cerveau ». De la même façon, certains magistrats jugent nécessaire d’utiliser la terminologie antisectes pour qualifier des faits vieux comme le monde, comme par exemple dans une affaire traitée par la Cour de Justice de Corrèze (source). Dans ce drame, la violence d’un père incestueux à l’encontre de sa fille serait interprétable en utilisant la notion « d’emprise mentale » (un synonyme de « manipulation mentale ») réservée aux « sectes ».

- « Harcèlement moral », « violence psychologique », « sujétion psychologique », ces différentes expressions traduisent non seulement la confusion des experts, mais elles ont aussi pour finalité de segmenter artificiellement des phénomènes de société similaires pour leur assigner plus ou moins de gravité ou d'opprobre sociale ; c'est ainsi qu'un suicide dans une « secte » permettrait d'invoquer immanquablement la manipulation mentale pratiquée dans le groupe et dans les « sectes » en général, relançant l’hystérie antisectes dont la France est coutumière, alors qu’une vague sans précédent de suicides dans une entreprise du CAC40 (France Télécom, JDD) est considérée, du bout des lèvres et de façon très sélective, comme relevant de cas d’accidents du travail.

9°) Le deux poids deux mesures

- Le deux poids deux mesures dans le traitement des abus en fonction du contexte dans lequel ils interviennent ne se constate pas seulement dans le cadre légal.

- Certains domaines échappent totalement, comparativement aux « sectes », aux interrogations de fond sur l'existence d'abus dans le fonctionnement même de ces institutions : « Il y a de nombreux domaines institutionnels dans l'ordre social où apparaissent un haut niveau de contrôle, une encapsulation et une transformation de l'identité, sans pour autant qu'il soit fait appel à la notion de lavage de cerveau. Ces cadres réglementaires sont considérés comme « adaptés » à l'ordre social et l'évaluation de la participation des individus se mesure sur une échelle allant de la réhabilitation jusqu'à des appréciations honorifiques. Dans chaque cas, il y a un corpus de recherche considérable qui discute ces pratiques d'organisation et leur impact sur l'individu en des termes neutres ou favorables. Entre autres exemples : la formation militaire (…), les couvents et monastères (…), les communautés séculaires et religieuses (…), la formation médicale (…), les hôpitaux psychiatriques (…) et les prisons (…). Même lorsque les résultats ont perverti des objectifs institutionnels légitimes, comme par exemple dans le cas de méthodes policières qui extorquent de fausses confessions, des procédés coercitifs ont été tolérés jusqu'à très récemment sans qu’il leur soit attribué la désignation de « lavage de cerveau » (…) » (David Bromley dans Misunderstanding cults, ibid.).

- Parmi les activités qui bénéficient d'une indulgence étonnante, on peut citer également le marketing (la publicité) ; comprendre l'acte d'achat pour induire une consommation frénétique et inconsciente chez le citoyen (objectif notamment du neuromarketing) est considéré comme tout à fait légitime et profitable pour la communauté.

10°) Ce qu'il faut retenir sur la manipulation mentale

- La notion de « manipulation mentale » appliquée aux « sectes », dérivée de la notion de « lavage de cerveau », qu’elle fasse référence à la perte de libre arbitre ou à un vice du consentement, ne fait l'objet d'aucun consensus dans la communauté scientifique, pas plus qu'elle ne fait sens au sein des minorités spirituelles.

- Les techniques de séduction ou de persuasion éventuellement utilisées dans des minorités spirituelles sont identiques à celles utilisées dans d'autres domaines de la société ; elles n'y sont pas plus fréquentes et n’y ont pas de conséquences plus préjudiciables que dans d’autres secteurs de la société ; aucune recherche scientifique rigoureuse n'a démontré le contraire.

- Dans ces conditions, la notion de manipulation mentale ne devrait pas être utilisée dans un cadre législatif, qui plus est discriminatoire, ou dans la propagande antisectes conduite par la MIVILUDES, les parlementaires et les associations antisectes et relayée par les médias, ni camouflée dans des formes prétendument légales de deprogramming comme l'exit counceling, dont un encadrement effectivement légal est indispensable de façon urgente.

- Il serait souhaitable que notre législation harmonise ses références à l'expertise scientifique et ses formulations légales, pour traiter des abus dans le cadre des relations interpersonnelles ; la différentiation par secteurs de survenance des abus : entreprise (harcèlement moral), famille (violence psychologique), « sectes » (manipulation mentale) est arbitraire, cause de confusion et de discrimination.

- En conséquence la loi About-Picard qui punit, de fait et malgré les apparences d’un respect du droit commun, un délit de manipulation mentale commis au sein d'une « secte », devrait être abrogée.

- Notre société, en mettant hypocritement le projecteur sur une pseudo « manipulation mentale » prétendument pratiquée au sein des sectes, s'affranchit à bon compte de réfléchir aux domaines bien plus vastes dans lesquels une pression psychologique intense, un culte de la concurrence et de la compétition ou des techniques de marketing agressives sont utilisés à grande échelle et approuvés (le monde de l'entreprise et du travail, le domaine de la consommation en général, les prisons, l’armée, les hôpitaux psychiatriques etc.) et dont les dégâts sont considérables sur le corps social.

- Il est possible que le terme de « manipulation mentale » entre dans le langage courant et que son usage soit difficilement évitable ; la MIVILUDES, aidée des associations antisectes, soutenus par les médias, s'emploie frénétiquement à en vulgariser l'utilisation et son caractère anxiogène. Il est important de ne pas perdre de vue son présupposé, même s’il est fluctuant en fonction du contexte et de l’interlocuteur, à savoir la perte du libre arbitre ou le vice du consentement. Ces concepts sont socialement dangereux, puisqu'ils permettent de considérer comme irresponsables des personnes dont on juge le comportement dérangeant ; il suffit de déclarer qu'elles ont été manipulées mentalement et ne disposent plus de leur libre arbitre ou que leur consentement est nul et non avenu. Certains activistes antisectes, comme Me Picotin, ne s'y sont pas trompés puisqu'ils préconisent la mise en place d'une deuxième loi antisectes permettant de juger irresponsable (par « vice du consentement »), et contre son gré, un adepte de « secte » (une clause que certains députés avaient déjà essayé d'inclure dans la loi About-Picard, mais qui avait été finalement rejetée… pour combien de temps ?). Le sociologue Patrice Rolland (ibid.) rappelle opportunément que « Le principe, dans des rapports de droit privé ou en droit des libertés, est que la valeur du consentement de l'adulte ne peut être écartée que pour des raisons exceptionnelles ». Il convient de veiller à ce que les pouvoirs publics, entrainés dans une politique victimaire opportuniste sur fond de lutte antisectes, ne transforment pas l’exception en règle.

- Dans le cadre des journées Implémentation de la dimension humaine au sein de l’OSCE, auxquelles le CICNS a participé en 2009 (voir notre compte-rendu), nous avons demandé au panel d’experts en charge d’écrire les lignes directrices pour le respect (dans les différentes législations nationales européennes) de la liberté de pensée, de conscience, de religion et de croyance, d’introduire une clause demandant aux Etats de s’abstenir d’utiliser des concepts pseudo-scientifiques (comme la manipulation mentale) pour discréditer les minorités spirituelles, en particulier dans des lois discriminatoires comme la loi About-Picard (cette demande a reçu un accueil favorable, nous en suivrons l’évolution).

Voir également notre dossier complet sur la manipulation mentale.

 

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