Médias et spiritualité : Le journalisme de délation

Un article paru dans le magazine "Les trois mondes" n° 14

Par Jean-Luc Delfin

Dans  la mesure où les minorités spirituelles expriment et expérimentent les valeurs qualitatives niées et ignorées par la société marchande, elles représentent des cibles particulièrement visées par ceux que Serge Halimi nomme "les nouveaux chiens de garde". 

 

Les personnes qui s'intéressent aux formes nouvelles de spiritualité sont toujours stupéfaites par l'ignorance, les préjugés et la superficialité avec lesquelles les médias de masse rendent compte de celles-ci. Il faut dire que rien n'est plus opposé au temps et au ton des médias qu'une démarche spirituelle. Alors que le temps des médias est celui de l'actualité immédiate, rythmé par le spectaculaire et le sensationnel, la spiritualité s'éveille dans le secret d'une expérience indicible. Alors que les médias visent au consensus, la spiritualité authentique suppose toujours une rupture avec les conformismes ambiants. 

 

Médias et spiritualité représentent donc deux "points de vue" contradictoires : celui du corps en quête de "sensations fortes" et celui de l'âme en quête d'inspiration subtile. 

 

Quelques spécialistes ont étudié la façon dont les médias rendent compte des minorités spirituelles qualifiées de sectes. Il ressort de ces études que la très grande majorité des journalistes ne respectent, en ce domaine, aucune règle déontologique : ni enquête de terrain, ni recoupement des informations, ni vérification des sources, la plupart ne font que recopier les dossiers conçus et rédigés par des officines anti-sectes qui utilisent, en les modernisant, toutes les techniques de l'inquisition : rumeur, délation, "témoignages" de repentis, amalgame etc. Ces pratiques confirment ce que dit un professionnel (I) :«Le journalisme, c'est dans 90 % des cas du recopiage. » Si beaucoup de journalistes ressemblent ainsi à des perroquets, il en est quelques-uns qui se comportent comme des charognards, prêts à fondre sur des proies faciles et fragiles désignées comme des boucs émissaires...

 

Ces pitbulls de la désinformation représentent le bras armé et médiatique d'un lobby « catho-laïc » où se retrouvent ménagères hystériques, normalisateurs psychiatriques, avocats sans scrupules et politiciens plus ou moins crapuleux. La désinformation médiatique est un des éléments clés de l'inquisition moderne : elle diabolise les minorités spirituelles à travers des campagnes qui accompagnent toutes décisions politiques, administratives ou juridiques les concernant. Toute démarche nouvelle ou alternative sera jugée non conforme et présentée sous un aspect folklorique, condescendant, ridicule, délictueux, voire criminel. 

 

Une étude sur ce journalisme de délation permet d'enrichir la réflexion sur les mécanismes de normalisation des médias modernes. Sous le masque du journalisme, on utilise des procédés de basse police et les grosses ficelles de la propagande : montage, truquage, bidonnage et faux témoignage sont chargés d'illustrer un seul point de vue accusateur. Tous les autres points de vue, celui des responsables et des membres des minorités spirituelles, comme celui des spécialistes informés, sont systématiquement écartés. Nous pourrions ainsi citer des dizaines de cas, tous médias confondus de désinformation patente. Dans une société où le marché de l'information obéit aux lois de l'offre et de la demande, il s'agit de donner au lecteur ou au téléspectateur des images et des informations qui le confortent dans ses préjugés.

 

Il y a, bien évidemment, au-delà des intérêts idéologiques et financiers, quelque chose de pathologique dans la façon dont certains « journalistes » confondent leur rôle avec celui d'inquisiteur, de délateur, de policier ou de procureur. Ceux qui, dans la persécution de leurs prochains, trouvent une compensation à leur impuissance sont les mêmes qui, durant la dernière guerre, tenaient des discours antisémites sur les ondes officielles, qui dénonçaient les mauvais Américains durant le MacCarthysme ou qui combattent les dissidents, aujourd'hui en Chine comme hier en Russie. Les porte-parole des idéologies d'intolérance expriment toujours la même peur et la même haine de la différence.

 

Chacun peut réagir à cette désinformation généralisée et à ce terrorisme intellectuel qui ont pour but de faire peur en détournant les individus de toutes formes alternatives de vie et de pensée. En militant au sein d'associations qui luttent pour la liberté de conscience et constituent des pôles de vigilance contre la désinformation. En répondant systématiquement aux médias pris la main dans le sac aux mensonges et aux amalgames. En créant des réseaux relationnels et des supports susceptibles de faire circuler une information libre sur les nouvelles formes de spiritualité. 

 

Alors qu'il se battait contre toutes les autorités politiques, judiciaires et médiatiques, Zola écrivait durant l'affaire Dreyfus « La vérité a en elle une puissance qui emporte tous les obstacles. Et, lorsqu'on lui barre le chemin, qu'on réussit à l'enfermer plus ou moins longtemps sous terre, elle s'y osmose, elle y prend une violence telle d'explosion, que, le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle. » 

 

Les acharnés de la désinformation risquent d'être les premiers touchés par le surgissement explosif d'une vérité qu'ils ont enterrée sous le poids du mensonge et des préjugés.

 

 

Lire également La fin des médias traditionnels ? et "Les médias mentent ?" par Le Kiosque

 

1 Journalistes précaires, éditions Le mascaret  (revenir au texte)

 

 

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