Médias, la faillite d'un contre-pouvoir

par Philippe Merlant, Luc Chatel, éditions Fayard

Compte rendu de lecture du CICNS

Qualifiés de quatrième pouvoir, les médias n’exercent plus, aux yeux de nombreux observateurs, leurs missions d’investigation et de compréhension des faits de société ni celle d’équilibrage des autres pouvoirs. Comme nous l’avons amplement illustré sur notre site, ils ont une part importante de responsabilité dans les dérives commises au nom de la lutte antisectes française et sont devenus, sur ce sujet et sur bien d’autres, les porte-parole et les producteurs de la pensée unique.

 

De nombreux chercheurs ou auteurs journalistes – de Noam Chomsky (La fabrique du consentement) à Serge Halimi (Les nouveaux chiens de garde) en passant par Jean-Luc Martin-Lagardette (Le Journalisme responsable – Un défi démocratique), Pierre Carles (Pas vu, pas pris) et Pierre Bourdieu (Sur la télévision) – ont alerté l’opinion, les intellectuels et les journalistes eux-mêmes sur la dégradation rapide de leur métier.

 

Philippe Merlant et Luc Chatel font à leur tour œuvre de salubrité publique en analysant sans détour les écueils sur lesquels les médias se sont échoués et proposent des pistes pour parvenir à une information citoyenne de qualité.

 

Nous ajoutons à leur propos un test de retour à la santé journalistique. Le thème des sectes étant sans aucun doute le sujet de société, fréquemment à la une des journaux (il peut être qualifié de marronnier), pour lequel le contradictoire est le moins respecté de tous les sujets de société, les médias pourront être considérés comme « assainis » lorsqu’ils seront capables d’organiser des débats intelligents et équilibrés sur ces questions.

 

Nous reproduisions ci-dessous quelques extraits du livre de Philippe Merlant et Luc Chatel.

 

 

(…) Dans des sociétés où la population est infantilisée, notamment par des injonctions permanentes à consommer, la production d’informations dénuées de contexte, de sens, de chair entraîne une soumission supplémentaire : on est condamné à recevoir des salves de données et à les ingurgiter sans même prendre le temps de les digérer, encore moins de les rejeter. Cela accentue le sentiment d’impuissance. Un sentiment déjà très présent face à un monde qui se complique chaque jour un peu plus et que l’on ne parvient plus à déchiffrer. Si l’on veut sortir de cette situation où la forme la plus élaborée d’action se limite à la plainte, le choix devient crucial entre une presse minoritaire, qui s’inscrit dans un rapport de confrontation dynamique avec le monde, et une presse majoritaire, qui se résume en fait à du marketing.

 

(…) Si de plus en plus de citoyens se méfient des journalistes, ce n’est pas seulement à cause des approximations ou erreurs qu’ils relèvent, mais parce que, plus fondamentalement, ils ont le sentiment que les médias d'information, pourtant devenus omniprésents dans leur vie, sont passés du côté du pouvoir, des pouvoirs, et ne constituent donc plus un contre-pouvoir susceptible de les défendre.

 

(…) Particulièrement vertueux quand il s’agit de demander aux autres humilité et capacité de remise en cause, le milieu journalistique peine à s’appliquer à lui-même pareilles exigences. Faut-il y voir la principale cause de l'étonnante inefficacité de la critique des médias ? L'explication contient sa part de vérité, mais reste insuffisante. Si la critique des médias se développe « à côté », n'est-ce pas aussi parce qu'elle rate en partie sa cible ?

 

(…) Des directeurs de rédaction qui reconnaissent publiquement avoir commis une faute grave mais qui restent en poste, cela serait totalement impensable dans d’autres pays : en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis, de tels aveux sont automatiquement suivis de la démission des responsables. En France, jamais aucun directeur de rédaction ni aucun journaliste n’a démissionné de son poste après avoir commis (et reconnu !) une faute grave. C’est aussi ce sentiment de l’impunité (hélas bien réelle) dont jouissent les journalistes qui éloigne progressivement nombre de citoyens, notamment dans les milieux populaires ; aucune erreur n’est permise à ces millions d’employés et ouvriers, qui observent ces professions où tout semble autorisé. Et quand l’arrogance s’ajoute à l’impunité, le lien commence à se casser.

 

(…) Les rédactions des grands médias, toutes abonnées au fil AFP, reçoivent à la minute près des informations par secteur thématique (sport, politique, société, etc.). Ce système évite de mobiliser des journalistes sur la recherche d’informations : pendant qu’ils cherchent, ils ne produisent pas. Avec deux conséquences : la paresse journalistique (à quoi bon vérifier puisque l’Agence est censée l’avoir fait ?) et l’uniformisation de l’information (tout ce qui ne tombe pas sur le fil n’existe pas).

 

 (…) La presse écrite a pris un virage qui consiste à se contenter de donner un reflet superficiel de la société. Non seulement on choisit de moins en moins d’aller vers ce qui est loin, mais dans les espaces les plus proches on ne prend guère la peine de fouiller les recoins, d’explorer les marges, de perdre du temps dans les zones d’ombre où, apparemment, il ne se passe rien. Or, l’essentiel y est souvent en germe.

 

(…) Plus question aujourd’hui, dans une grande rédaction, de perdre ainsi son temps. L’enquête de terrain est progressivement remplacée par l’enquête d’opinion, et les reportages par les sondages.

 

(…) Jamais l’information n’a été aussi décentralisée (le temps où le sommaire des journaux radiotélévisés était dicté par Matignon ou l’Elysée est révolu), mais en même temps jamais elle n’a été aussi uniformisée. Ce n’est donc pas à la suite d’un ordre venu d’ailleurs, mais plutôt de l’intérieur des rédactions que naît et se développe cette tendance à se couler dans un moule unique.

 

(…) Au Nouvel Observateur, le service marketing a développé un logiciel qui permet de comparer les résultats des ventes en fonction des unes depuis vingt-cinq ans : on sait ainsi à l’avance que tel sujet pourra faire l’objet d’une cover alors qu’il ne saurait en être question pour tel autre. Dans la plupart des rédactions, les arguments échangés consistent de moins en moins à défendre son point de vue, de plus en plus à plaider tel choix en fonction des supposées attentes et préférences du lecteur.

 

(…) L’objectivité journalistique étant un mythe – le choix d’un angle ou de la manière de traiter un sujet renvoie toujours à la liberté du journaliste –, la seule piste vertueuse consiste à tenter d’être clair sur ses propres choix et à les confronter, le plus honnêtement possible, au réel, donc à admettre que ses hypothèses de départ puissent être contredites par les faits. Mais que devient cette subjectivité honnête lorsque les choix personnels ou collectifs d’une rédaction sont gommés du fait de ce désir constant de coller aux attentes du lecteur ? Attentes supposées, devrait-on dire : le marketing est tout sauf une science exacte.

 

(…) « Vendre » : voilà l’un des verbes les plus usités aujourd’hui dans les salles de rédaction.

 

(…) Dans ce processus de mimétisme généralisé, la télévision joue un rôle moteur. Un processus dont les conséquences ont été bien analysées par l’ancien Premier ministre Michel Rocard dans une interview donnée en avril 2009 : « Le drame, c’est que la télé est devenue le média dominant pour fixer les opinions. Et la presse écrite n’a pas su résister en faisant un contrepoids suffisant. Or, l’image a des caractéristiques qui ne sont pas celles du texte écrit. L’image répugne à la complexité, demande du conflictuel, de l’affectif, du dramatique, et sûrement pas du complexe, du sociologique et de l’explicatif. L’image ne sait pas aider une pensée sur le long terme. Il faut de l’événementiel. Du coup, dans notre société, on ne réfléchit jamais à plus de quelques semaines. Et ça, c’est tragique. La mort de la démocratie est là. » (entretien avec Michel Rocard, Lyon Capitale, avril 2009.

 

(…) Au-delà de la forme, qui contribue à transmettre aux futurs professionnels l’idée qu’ils ne sont pas comme les autres, qu’en est-il du fond de l’apprentissage journalistique ? La première chose qui surprend, c’est qu’il n’y est fait presque aucune place à des disciplines comme la linguistique, la sémantique, la syntaxe, la statistique, la symbolique ou l’analyse de l'image. Les étudiants des écoles de journalisme sont pourtant appelés à travailler toute leur vie avec des mots, des images, des chiffres et des symboles, mais ils ignoreront tout de la façon dont ces outils s’agencent et fonctionnent. Les mots sont neutres, les images sont vraies, les sondages décrivent la réalité, les structures linguistiques ne disent rien de la culture d’un peuple, il n’y a aucun écart entre une réalité et sa représentation : voilà ce que l’on enseigne par omission dans ces écoles.

 

(…) La plupart des journalistes refusent de prendre en compte le fait que leur seule présence peut modifier la situation qu’ils décrivent.

 

(…) Cette méconnaissance du rôle actif de l’observateur a une autre conséquence : elle conforte le mythe selon lequel seule l’observation « en extériorité » est garante du sérieux et de l’objectivité journalistiques. Autrement dit, c'est quand il serait dans une position totalement extérieure à la situation décrite, sans être pollué par un quelconque contact antérieur avec les différents protagonistes, que le journaliste serait à même d’exercer son métier en toute indépendance. Dans cette vision du monde, la relation, le lien ou l’antériorité deviennent suspects, car ils peuvent influer sur l’observateur professionnel en mettant en jeu sa subjectivité. Il faut être vierge, en permanence. On en viendra ainsi à considérer comme « plus sain » de partir tout seul, en toute indépendance, en reportage une quinzaine de jours dans un pays – même si on le connaît pas – que de travailler en lien avec une ONG ou une structure locale (quitte à se priver de toute l’expérience que celle-ci détient dans ce pays).

 

(…) Le journalisme reste également étranger à la pensée « transversale », celle qui se joue des frontières entre disciplines et affirme que, pour étudier un phénomène, il faut avoir recours à des grilles d’interprétation différents et complémentaires.

 

(…) Etrangers à l’approche transversale, médias et journalistes le sont aussi à la pensée complexe. Celle-ci prétend tourner le dos à la causalité linéaire pour proposer une vision systémique, dans laquelle deux faits peuvent être reliés par des rapports de causalité mutuels, « en boucle ». Or, la majorité de la presse préfère en rester aux bons vieux mécanismes qui veulent que A soit nécessairement cause de B… plus simples pour désigner au public qui sont les responsables, sinon les coupables, voire les méchants !

 

(…) Donner la priorité à l’explication psychologique, c’est garantir que l’on va privilégier, dans la narration, les relations interpersonnelles de proximité : la famille d’un individu, ses voisins, amis, collègues de travail… Alors que la sociologie ou l’anthropologie situeraient cette personne dans un contexte beaucoup plus large, où peuvent interagir d’autres gens, voire d’autres groupes, qu’il ne connaît pas directement. Pas très « concret » pour le lecteur-type, n’est-ce pas ? Cette prépondérance du registre psychologique se traduit par l’inflation du nombre de portraits dans les magazines ou sur les ondes, alors que l’enquête voit sa place régulièrement diminuer.

 

(…) C’est presque un réflexe : les médias semblent épouser spontanément la thèse du pouvoir en place.

 

(…) Serge Halimi l’a montré dans Les Nouveaux Chiens de garde : la prégnance de l’idéologie de marché, les conditions économiques dans lesquelles la presse évolue et le poids pris par ce marketing expliquent que se développe, à travers les colonnes et sur les ondes, une pensée unique, dévouée aux intérêts économiques dominants. En trente ans, l’économie a acquis un statut prépondérant dans toutes les sociétés du monde, parvenant même à soumettre le politique à ses injonctions. Et les médias ne sont pas à l’abri de cette idéologie, ils l’entretiennent même (…).

 

(…) Ce n’est pas seulement à travers ce monde unique que les médias éloignent les citoyens de l’action participative et de l’engagement. C’est aussi parce que, de manière plus générale, ils ne les aident pas à passer à l’action, mais contribuent à renforcer chez eux un sentiment d’impuissance et de résignation. Ils le font d'abord en véhiculant la vision d'un monde devenu trop complexe pour être encore compréhensible (et, a fortiori, possible à transformer).

Ils le font aussi en n’accordant qu’une place réduite à toutes les initiatives visant à transformer le monde, à le rendre plus humain, plus solidaire, plus démocratique.

 

(…) Depuis une quinzaine d’années, au fil de l’émergence de nouveaux mouvements civiques et sociaux (...), l’idée s’est imposée que les médias représentaient eux-mêmes l’un des obstacles à toute transformation politique et sociale. Face à ce constat, l’hypothèse d’une information citoyenne apparaît comme une réponse pertinente. (…) Ce sont les conditions mêmes de la fabrication et de la diffusion de l’information qu’il faut revoir si l’on veut que de nouveaux médias deviennent les vecteurs d’une nouvelle démocratie.

 

(…) Certains lecteurs, même s’ils souscrivent à nombre de nos constats, les trouveront peut-être si décourageants que toute tentative pour résister au système médiatique ou le détourner leur semblera à l’avance vouée à l’échec. Pourtant, il nous semble plus sain de porter un diagnostic correct avant de songer à transformer le système. Et même si ce diagnostic est inquiétant, la confrontation au réel est toujours moins angoissante que les fantasmes. (…) Bien malin qui pourrait dire où se trouve LA solution face à un système si autoréférencé et « en boucle ». Mais ce livre contient en filigrane des pistes de réflexion et d’action pour les partisans d’un journalisme différent. (…) Pour avoir mis en pratique depuis des années – dans des situations de formation et de conseil – les trois ingrédients d’une information citoyenne (…) (cultiver l’esprit critique, inciter à l’action, construire du débat public), nous pouvons affirmer que ce sont des outils simples et efficaces pour réfléchir aux sujets, angles et modes de traitement selon une autre logique que celle qui prédomine aujourd’hui dans les médias. 

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