Séminaire 2003-2004, Sectes et Laïcité

organisé par la MIVILUDES

La MIVILUDES a organisé d'octobre 2003 à juin 2004 un séminaire universitaire sur le sujet des Sectes auquel ont participé 44 intervenants : historiens, sociologues, philosophes, représentants des grandes religions, parlementaires, juristes, médecins et responsables d'associations. 

Par cette action, la MIVILUDES répond en partie aux souhaits du CICNS bien que ses propos et ses actions par ailleurs témoignent d'une ambiguïté qui reste entière. 

Nous nous sentons en droit de nous interroger : La pertinence des propos de ces universitaires et leurs suggestions incontournables sont-ils simplement utilisés par la MIVILUDES comme de la poudre aux yeux pour apaiser ses détracteurs ou existe-t-il une véritable volonté de traiter la question des minorités spirituelles avec sérieux ?

Nous vous présentons ci-dessous quelques interventions de qualité parmi celles qui nous semblent les plus adaptées à l'action d'information et de réflexion du CICNS.

extraits de http://www.miviludes.gouv.fr/

Discours de Danielle Hervieu Léger

Discours de Jean Baubérot,



Extraits du discours de Danielle Hervieu Léger, Présidente de l’EHESS


(...)
Plaçons-nous au tournant des années soixante-dix, moment où les sociologues des religions découvrent avec stupéfaction le développement de ce qu’on appelle alors les «nouveaux mouvements religieux» qu’on ne désigne jamais comme sectes à ce moment. Pourquoi sont-ils à ce point frappés par ce phénomène qui, en effet, explose sur la place publique ? Parce que depuis, en gros, trente ans, depuis que la discipline s’est constituée comme sociologie des religions, dans la ligne des pères fondateurs de la sociologie, on considère comme loi de développement de l’histoire et comme une règle, un principe de modernisation des sociétés contemporaines, que le reflux du religieux, le reflux des questionnements religieux et spirituels dans nos sociétés est un mouvement inéluctable.  

 

Qu’est-ce qui explique cette conviction ? En termes théoriques, elle peut s’articuler autour de trois propositions principales. La première est que les grandes cosmologies, à travers lesquelles les individus et les sociétés rendaient compte des aléas de la vie humaine, des phénomènes de la nature et des évènements du psychisme, s’effondrent devant l’avancée de la rationalité scientifique et technique, de la connaissance. Il y a donc une sorte de disqualification des explications religieuses du monde et notamment, du monde naturel. Deuxième lieu de la remise en question de l’importance de la religion dans les sociétés modernes -peut-être plus important - est que les sociétés modernes sont des sociétés où s’affirme l’autonomie du sujet : en particulier, -et c’est même la grandeur de ces sociétés modernes- se construit la capacité de sujets autonomes, citoyens, de débattre et de dégager ensemble les règles de leur vivre ensemble. Ces individus autonomes sont eux-mêmes -parce qu’ils sont doués de raison- capables de déterminer pour eux-mêmes ce qui est le bien et le mal. Cette autonomie met en question, de façon absolument radicale, l’hétéronomie de lois, de principes, qui s’imposeraient de toute éternité, de façon transcendante. Cette sortie politique de la religion est exactement au centre du processus même d’élaboration de la modernité.

 

Aujourd’hui nous sommes dans une situation totalement flottante. Auparavant il était assez facile de décrire les individus religieux, la clé de description était la figure du pratiquant : l’individu religieux était l’individu qui posait les gestes religieux selon les critères de conformité de l’institution à laquelle il se référait. (...) Les identités religieuses aujourd’hui s’héritent de moins en moins. 

 


Où se placent, dans cette affaire, les dérives sectaires ? Car tout ce que j’ai décrit là n’est ni dangereux ni menaçant, ne pose aucun problème particulier en soi : cela renvoie à des choses d’ailleurs qui ont déjà été jouées historiquement, pour partie, mais dans une forme assez neuve qui est celle de la culture de l’accomplissement de soi. Il n’y a rien là-dedans qui menace la République. A quel moment se pose la question pour les Etats, mais aussi pour les institutions religieuses, du moment où ce processus devient un problème social, devient une menace ? Et c’est là qu’intervient la notion de dérives et on voit bien à quel point la thématique de la dérive est puissante -pas seulement dans un pays comme la France qui a une sorte d’obsession sur ces choses- mais y compris dans des pays où on prétend que la liberté religieuse est absolue et totale et où on s’inquiète aussi des problèmes de la dérive.


Il y a 3 principales lignes de dérives :


La première dérive, c’est l’enkystement communautaire
, l’emballement des processus de la coalescence (la montée de la chaleur). Quand un groupe de gens réunis par la certitude de la régénération personnelle et de la possession de la vérité finissent par perdre le contact avec la réalité extérieure, s’isolent dans une sorte de bulle qui les place dans une sorte de rêve éveillé, cela présente un certain nombre de risques. Ceci n’a rien de nouveau. Il y a eu, dans les couvents, dans les groupes protestants émotionnels de la réforme radicale, ces phénomènes de montée en boucle, où le moment de l’émotion collective de former le noyau des purs, produit cette déréalisation du groupe.


Deuxième registre des dérives : les dérapages de la personnalisation de l’adhésion, les effets pervers de cette montée en puissance de la figure charismatique de l’autorité. Il y a des moments où ce genre de personnalisation de l’adhésion peut se trouver instrumentalisé par des individus conscients de la capacité d’exercer ce pouvoir et qui vont l’utiliser délibérément et particulièrement en direction d’individus qui ont moins de force de résistance.


Troisième ligne, les détournements du marché. La question de l’argent revient en force. Elle revient en force et ça n’a rien là non plus, de nouveau. N’oubliez pas qu'il faut être vraiment franco-français pour vivre comme une sorte d’incompatibilité totale le monde de l’argent et le monde de la religion. Nous avons une très grande sensibilité à cette question qui est liée à de vieux souvenirs historiques autour des propriétés de l’Eglise, des biens de l’Eglise, etc. Mais pour un citoyen américain qui fréquente une dénomination quelconque, soutenir sa communauté, c’est le premier acte de participation religieuse. Il est vrai que la dérégulation du marché symbolique, la multiplication des entrepreneurs, la requête de biens immédiatement efficaces a comme conséquence de faire réapparaître, dans l’espace du religieux, des pratiques de clientèle ressortant de la magie. Durkheim disait que la différence entre le magicien et le prêtre est que le magicien a une clientèle alors que le prêtre a des fidèles. Le magicien peut redevenir paradoxalement une forme extrêmement pertinente de l’autorité religieuse, le magicien, celui qui moyennant finance vous fournit des biens symboliques immédiatement opératoires. Cette revalorisation ultramoderne de la magie est une chose tout à fait intéressante à étudier parce qu’elle n’est pas une catastrophe en soi : on paie pour des tas de choses, pourquoi pas pour des services spirituels ? Il n’y a pas en soi de tabous sur le fait que des services spirituels puissent être des services marchands. Ce qui est un vrai problème, c’est le moment où l’affaire dérape dans l’escroquerie, dans l’abus, dans la recherche systématique d’extorsion de fonds ou extorsion d’héritages. Autrement dit, vous avez là, trois formes de dérives et qui, je le répète, ont été attestées à toutes les époques, comme l’ont montré les historiens. Cette description des dérives, elle est d’une banalité totale. Ce qui n’est pas banal, c’est le questionnement sur le rôle de la puissance publique par rapport à cela. Etant entendu que, au fond, dans un espace institutionnellement régulé, le suivi de ces risques de dérives revient logiquement à des institutions majeures qui prennent en charge la régulation.


Il n’y a pas d’activité humaine et surtout pas la religion qui puisse rentrer dans une sorte de régime aseptisé du spirituel mou où il n’y aurait pas de risque, ça n’existe pas. C’est une activité qui par nature comporte un certain nombre de risques. Elle comporte du risque et du risque inéliminable.
Donc, et qui plus est, du risque que des individus majeurs ont le droit de prendre ; c'est-à-dire que le droit à la radicalité religieuse est aussi un droit que l’Etat doit protéger donc on lui demande tout à l’Etat car il faut que dans une société démocratique, des individus majeurs qui décident de vivre pauvres, chastes et obéissants, ne soient pas placés sous tutelle judiciaire pour débilité mentale.


Donc, il faut à la fois protéger la radicalité religieuse, protéger les personnes faibles des dérapages, ce que je viens de dire, tenir compte des susceptibilités des institutions -qui bien que largement déboutées de leur pouvoir entendent quand même encore l’exercer, même si ça marche dans le vide- le résultat, je le préfère pour les politiques que pour moi.

 
Discours de Jean Baubérot, Directeur d’Etudes Histoire et sociologie de la laïcité, E.P.H.E


(...) On trouve, de façon constante, une rhétorique de la «République menacée», investie de l’intérieur et que cela a fonctionné et fonctionne aussi bien contre les «juifs», les «cléricaux», les «maçons», les «jésuites», les «protestants», les «congrégations», les «sectes». Le problème consiste toujours a savoir raison garder, à distinguer danger imaginaire et danger réel, à évaluer (dans ce dernier cas) le degré de réalité du danger sans céder à l’inflation idéologique, et à trouver les mesures efficaces (et, si possible, positives) pour y faire face, sans mettre soi-même en péril la démocratie.

 

C’est pourquoi la vigilance face aux «dérives sectaires» demande beaucoup de rigueur et nécessite que la raison sache supplanter la passion.


(...) L’importance de ce problème des sectes est du à la conjonction de deux facteurs. Le premier n’a rien de spécifique à la France et concerne les exactions qui ont eu lieu, de l’affaire de Guyana à celle du Temple solaire en passant par l’attentat au gaz du mouvement Aum Shinri-kyo dans le métro de Tokyo, etc. Ces diverses affaires ont conduit tous les pays démocratiques à se préoccuper de la nébuleuse de mouvements divers, peu connus, et qui pouvaient, tout à coup, amener mort d’hommes. On ne comprendrait naturellement rien en sous-estimant l’importance de ce facteur et si je le traite rapidement, c’est seulement parce que nous sommes là en terrain très connu et que cela n’a rien de spécifique à la France. Comme me le disait dernièrement un haut fonctionnaire du Ministère de la Justice espagnol, «nous avons globalement les mêmes problèmes que vous, mais nous les traitons de façon beaucoup moins passionnelle». C’est ce traitement social spécifique qui retient donc l’attention du spécialiste en sciences humaines.


(...) Il y a quelques années, par exemple, allant donner des cours à Tokyo peu après le passage d’une délégation de la MILS, j’ai du faire face à un questionnement assez vif de professeurs japonais fort surpris de la manière dont cette délégation avait mené son enquête sans rencontrer les spécialistes concernés. On me demandait d’expliquer sociologiquement le pourquoi d’une pratique qui leur semblait étrange et qui, s’agissant de la France, les décevait par son manque d’esprit critique et scientifique
. Et il est important de comprendre que si, en France, certains font une interprétation idéologique immédiate des propos tenus par les historiens et les sociologues, s’interdisant par là même de les comprendre, à l’étranger nous sommes très logiquement attendus sur des critères de scientificité. Ces deux univers -celui des rencontres scientifiques et celui du traitement social- ont été longtemps, en France, antagonistes. Il faut saluer l’initiative de la MIVILUDES qui, en organisant ces conférences tente de construire une passerelle.


(...) la commission parlementaire parle dans son rapport de «religion reconnues», en contradiction formelle avec la loi de séparation des Églises et de l’État dont l’article 2 affirme que la République ne reconnaît aucun culte. Cette transgression du principe de laïcité s’explique par le fait que les parlementaires tentent ainsi de réinstitutionaliser la religion, ce qui est d’autant plus voué à l’échec qu’il se produit aujourd’hui un processus de mondialisation de la sphère religieuse.  


(...) c
omment s’étonner que certains soient prêts à rémunérer d’un prix élevé (en argent, mais aussi en engagement personnel, en obéissance à un maître ou à des normes) la nouvelle chance qu’un groupe à caractère plus ou moins sectaire affirme pouvoir leur offrir ? On comprend mieux aussi l’agressivité de ceux pour qui cet espoir s’est révélé être un nouveau mirage, une nouvelle illusion, alors même que cela leur a beaucoup coûté, dans tous les sens du terme. Et l’on comprend également leur perméabilité à un nouveau récit : celui des associations anti-sectes où l’ex-adepte peut s’exonérer de toute responsabilité dans l’itinéraire qui a été le sien et se penser comme ayant été une «proie». Pour cet ex-adepte, «la seule façon de reconstituer, à ses propres yeux et aux yeux des autres, la dignité de son parcours manqué est d’insister sur le caractère irréversible de la pression à laquelle il a été soumis».

Le but de mon propos n’est pas, vous l’avez bien compris, de disqualifier toute action. Il est beaucoup plus de plaider pour le passage, que réclame Régis Debray, à une «laïcité d’intelligence». La France a réussi à éviter tout maccarthysme face au communisme stalinien, parce qu’il y a eu assez de personnes qui ont compris que l’amalgame était aussi inefficace qu’intolérant et dangereux pour la démocratie. Ces personnes ont aussi compris qu’il fallait percevoir les disfonctionnements de la société que révélait le communisme stalinien. Mais la France est sans doute, de par son histoire depuis 1685 et 1793, moins à l’aise pour affronter les problèmes religieux que les problèmes politiques.


Certes le religieux comporte un rapport à l’absolu et risque donc toujours d’induire du «fanatisme», de la «sectarité». Mais cela est vrai également du non-religieux, du politique, de l’idéologique, des multiples formes d’engagements associatifs sacralisant une cause, et même de certains corporatismes. Et la règle du double jeu s’est toujours avérée dangereuse pour la démocratie. Les mêmes critères doivent s’appliquer à tous : aux partis, aux syndicats, aux religions, etc. Si vous voulez lutter de façon intelligente et démocratique contre les «dérives sectaires» vous devez appliquer les mêmes critères à tous et ne pas, à priori, exclure telle organisation de votre champ d’analyse sous prétexte qu’il s’agit d’un parti ou d’une organisation religieuse qui fait partie de l’establishment. Vous devez aussi trouver des solutions positives aux problèmes que soulèvent ces «dérives» car sinon, disparaissant ici elles resurgiront ailleurs.

Haut de page


© CICNS 2004-2015 - www.cicns.net (Textes, photos et dessins sur le site)