Article à propos du Traité établissant une Constitution pour l'Europe, soumis à référendum le 29 mai 2005

 

par Pierre Rabhi

 

Chers amis,

 

Mon silence n’est ni oubli, ni indifférence. Je reste comme beaucoup d’entre nous présent, vigilant et actif à ma façon, au service des valeurs qui nous ont réunis.

 

Aujourd’hui, mon avis sur le traité constitutionnel européen ne cesse de m’être demandé à l’occasion de conférences, séminaires ou toute autre rencontre plus informelle. Gaston Jouffroy et Marc-Philippe Carron de la coordination nationale (NDLR : Comité de liaison), récemment en visite chez moi, m’ont également fait part du souhait formulé par certains comités de m’entendre me prononcer sur cette question. Ce n’est évidemment pas le point de vue du juriste, que je ne suis pas, qui m’est demandé mais celui d’un simple citoyen dont les engagements actifs et concrets démontrent sa préoccupation du sort commun.

 

Me prononcer ne signifie pas donner une quelconque consigne de vote à partir d’une autorité qui me serait conférée en l’occurrence. Ce serait d’emblée être en contradiction avec l’ « Appel pour l’insurrection des consciences » dont le fondement déontologique est de tenter de réhabiliter le libre arbitre que la démocratie nous permet. Cette réhabilitation ne peut se faire justement qu’à partir de l’espace de conscience que nous pouvons encore préserver des harcèlements médiatiques, des idéologies contradictoires, des manipulations psychiques, des chantages et des peurs qui alimentent le débat public. C’est donc avec une conscience libre de toute appartenance à un courant ou à un autre que je donne un point de vue qui n’engage que moi-même.

 

Je considère en l’occurrence que les vrais enjeux ne sont toujours pas pris en compte par la politique qu’elle soit européenne ou mondiale comme en témoigne la stérilité des sommets organisés pour décider du sort de notre magnifique planète et par conséquent de l’humanité qu’elle héberge.

 

Les controverses pour le « oui » ou le « non » qui agitent notre société française témoignent pour certains qui s’en réjouissent de la vitalité du débat démocratique, mais ne révèlent-elles pas surtout l’état d’une société qui ne sait pas où elle va, tout en voulant y aller coûte que coûte ? De toutes façons, constitution ou pas, il y a belle lurette que la démocratie, sensée permettre à la raison des choix fondés sur l’objectivité, est minée par l’irrationalité la plus désolante avec le recours à l’émotionnel, au pouvoir de séduction et du mensonge et aux promesses, sans cesse réitérées et pour la plupart sans cesse non tenues, pour inviter à voter des citoyens installés en permanence dans des dilemmes. Ceux qui accomplissent ce devoir civique s’en servent souvent pour exprimer leur anti-quelque chose ou quelqu’un faute d’un véritable élan d’adhésion et de confiance. Cela devrait nous donner la mesure des doutes et des incertitudes qui composent le climat général de notre société où l’abstentionnisme prend, par ailleurs, les allures du désarroi, de l’indifférence ou de l’impuissance. Par contre, ne soyons pas naïfs, il est évident que dans l’incertitude ambiante les choix et les options les plus décisifs sont, sans ambiguïté, déterminés par ceux à qui le lucre confère un pouvoir sur le destin collectif jusqu’à orienter l’histoire commune selon leurs intérêts et convenances. Pourquoi nier cette évidence car l’argent, belle invention pour réguler les nécessités, devient un danger lorsqu’il outrepasse cette fonction. Car il est alors la seule substance capable d’assouvir nos désirs matériels et immatériels les plus fous, de nourrir la volonté de puissance si grisante pour ceux qui en sont affectés. Seul ce principe subtile source de félicité et de bien-être profond que l’on appelle la joie échappe à son emprise… Le PNB élevé de la nation ne l’affranchit ni de la misère matérielle qui ne cesse de s’étendre ni du mal-être tout aussi élevé, dont témoigne la consommation toujours croissante d’anxiolytiques. Il serait temps de se demander ce que vivre veut dire pour ne pas se demander au final, s’il existe une vie avant la mort…

 

C’est pour attirer l’attention sur ces graves dysfonctionnements que nous avons choisi le titre provocateur de « parti politique non conventionnel » car le mode de fonctionnement binaire, essentiellement gauche - droite, et leurs dérivés ou sous-groupes marginalisent ceux qui, comme nous, aspirent à une réforme profonde du fonctionnement politique. Ceci afin de prendre en compte des critères comme l’urgence écologique et humaine en tant que priorité absolue mais qui ne cesse d’être ajournée par des faux semblants et des tergiversations.

 

Concernant l’Europe, comment ne pas se réjouir d’une réunification dont le premier mérite, et non des moindres, est de mettre fin à la transmission d’un héritage de violences inouïes dont le continent européen avec l’efficacité de ses innovations technologiques n’a cessé d’être le théâtre. Le mutuel génocide des paysans européens et extra-européens et les terribles holocaustes dont l’Europe fut terriblement endolorie hantent certaines consciences. De ces tragédies incessantes, nous faisons des œuvres d’art, de doctes analyses historiques, des monuments et des commémorations sans parvenir à les éradiquer lorsqu’elles adviennent sous nos yeux. Imaginer que ces drames puissent être définitivement révolus sur le territoire européen ne peut que nous réjouir. Nous souhaitons que cette belle avancée vers l’unité et la paix européenne puisse contaminer rapidement l’ensemble de la planète.

 

Mais cette cohésion continentale, sur fond d’état de droit et de démocratie, ne va-t-elle pas créer les conditions idéales d’un nouveau et vaste champ de bataille pour l’autre violence, celle qui s’exerce légalement et qui est même stimulée et validée par l’idéologie dominante. Celle-ci est sournoise, insidieuse, masquée des plus belles intentions mais souveraine car elle n’a de loi que celle du marché et de dogme absolu que la compétitivité économique à outrance. Car la guerre économique n’est pas une métaphore mais une réalité très objective. Elle détruit et mutile chaque jour humains et nature tout en génocidant par anticipation les générations futures dont elle ruine le légitime héritage.

 

Pourquoi donc tant d’hypocrisie quand on sait que la guerre du profit et la croissance sans limite ne peut se faire sans misérabilisation du plus grand nombre en Europe et partout dans le monde ? Pourquoi tant d’hypocrisie quand on sait que les critères de l’Europe prospère appliqués à l’Europe pauvre en dépit des aides et des péréquations financières ne modifieront pas durablement et profondément les conditions déjà difficiles des plus démunis ? On sait d’ores et déjà que des millions de petits paysans, d’artisans, de commerçants sont condamnés par la macroéconomie et le gigantisme structurel. Comment appliquer à l’échelle de l’Europe ce que les nations européennes sont incapables d’appliquer sur leur propre territoire ? A-t-on réduit la fameuse « fracture sociale » ? La France ne vit-elle pas sous perfusion ? Pour s’en convaincre, il suffit d’imaginer ce que donnerait l’annulation des RMI, des subventions à l’agriculture, des services d’Emmaüs, des Restos du Cœur, de tout le secourisme social et humanitaire qui tentent de panser les plaies des victimes de l’économisme et de l’iniquité nationale. Ajoutons à cela une sécurité sociale qui, faute de ressources, ne serait plus opérationnelle. Quant aux retraites, nous savons déjà bien qu’elles sont compromises pour beaucoup de citoyens dont certains devront se maintenir au travail jusqu’à leur dernier souffle pour survivre si le travail existe encore. Car le retour au plein emploi pour tous est bel et bien révolu. La politique du pyromane-pompier s’appliquera à l’échelle européenne comme elle l’est déjà au niveau de chaque nation. Faute de construire le monde avec humanisme, c’est à l’humanitaire que nous demandons et demanderons de plus en plus de pallier les défaillances de l’esprit, du cœur et de l’intelligence. Tout cela sous l’égide d’un système produisant dans le même scénario des marchandises et des services à vendre et, par l’exclusion continue, des citoyens dans l’incapacité de les acheter.

 

Cette incohérence, à elle seule, condamne la machine économique à un grippage sans précédent. La logique du temps-argent, de la combustion énergétique et de la consommation « sans modération », qui a en grande partie due son apothéose aux ressources concentrées de toute la planète avec pour conséquence des disparités humaines et la dégradation hyper-accélérée et l’épuisement des ressources de la biosphère, arrive à son terme. Faire de l’acharnement thérapeutique sur cette logique condamne à court et moyen terme l’ensemble de l’humanité à un chaos sans précédent dans l’histoire. De toute évidence, la nature mettra une limite à ces outrances et l’ultimatum semble déjà prononcé. On peut dire sans aucun doute que ni la conscience humaine, ni la politique ne sont en phase avec l’immensité des enjeux d’aujourd’hui.

 

Comme vous pouvez le constater, depuis notre aventure politique des présidentielles de 2002 appelant à l’insurrection et à la fédération des consciences, ma radicalité n’a pas changé. Fort des résultats très honorables obtenus à la suite de cette tentative politique et à la lumière des évènements, cette radicalité n’a cessé de se renforcer. Car nous ne pouvons plus continuer à aménager un système erroné avec une politique qui ne cesse d’ignorer ou d’ajourner les réponses à donner à l’urgence humaine et écologique. Pour ne pas en rester sur des constats ou un réquisitoire stérile, nous rappelons ici quelques unes des nos utopies, l’utopie étant pour nous la résultante d’une intuition qui prend racine dans l’intelligence profonde, individuelle et collective, ce qui a permis à l’humanité d’évoluer, étymologiquement « ce qui n’a pas été fait » ou le « non lieu de tous les possibles » mais certainement pas une chimère à laquelle certains la réduisent.

 

Voici donc certaines de ces utopies déjà évoquées dans notre message de campagne pour changer graduellement de modèle :

 

- Redéfinir l’économie

Cesser d’affubler du beau nom d’économie ce qui n’est que de la monétarisation fondée sur l’avidité humaine programmée sur les bases de l’insatisfaction permanente suscitant le toujours-plus indéfini pour la minorité et le toujours-moins pour le plus grand nombre.

 

- Placer l’humain et la nature au centre de nos préoccupations

et l’économie et tous nos savoirs et savoir-faire à leur service.

 

- Une autre éducation des enfants

Cesser d’éduquer les enfants dans un système hors-sol compétitif qui les retranche de la réalité naturelle, seule vraie garante de leur pérennité. Exalter la force de la complémentarité. Eduquer leurs mains et leur pensée pour leur permettre de répondre solidairement aux grands défis qui les attendent, les éveiller à la beauté du monde et au respect de toute forme de vie. L’éducation ne doit pas susciter la peur de l’échec mais l’enthousiasme d’acquérir des savoirs et des savoir-faire pour construire une société qui ait du sens et de la générosité.

 

- Faire un nouvel inventaire des ressources

Refaire l’inventaire des ressources qui ne se borne pas à ce qui est monnayable mais qui prenne en compte l’économie informelle et les richesses non monnayables omniprésentes et pourtant non valorisées au motif que tout ce qui n’a pas de prix, n’a pas de valeur.

 

- Relocaliser l’économie

afin que chaque territoire puisse tirer parti de ses ressources et de ses capacités à construire une autonomie reliée et ouverte aux échanges complémentaires et réciproques de la rareté. Donner au savoir et savoir-faire présents dans les territoires les moyens de s’exercer avec des structures agricoles à taille humaine, des artisans et commerçants en nombre suffisant pour répondre aux besoins de proximité sur le principe de produire et consommer localement. La consommation énergétique due au transport polluant dévoreur d’espaces, générateur de dépendances capables de tétaniser toute la nation, s’en trouverait considérablement réduite.

 

- Soustraire le bien commun vital - l’eau, la terre, la biodiversité…- à la spéculation et marchandisation

Il doit bénéficier d’un traitement et d’une réglementation soucieux de leur sauvegarde et de leur transmission intègre voire améliorée aux générations futures. Ce point est déterminant et peu de citoyens en sont vraiment conscients. Nous évoluons insidieusement vers la confiscation et privatisation intégrales des potentialités les plus vitales.

 

- Limiter le superflu, se recentrer sur l’essentiel

Les structures industrielles sont évidemment indispensables mais elles devraient limiter leur activité à ce qu’elles sont seules en mesure de réaliser laissant un espace de créativité manuelle aussi large que possible pour permettre au plus grand nombre d’êtres humains d’être acteurs économiques et non neutralisés par la production et la distribution concentrationnaires. Pourquoi ne pas rêver d’une industrie qui cesserait de produire de l’inutile et du superflu générant rebut et déchets polluants, coûteux et encombrants au profit de l’utilité, de la solidité et de la durabilité des objets nécessaires à la vie moderne avec le souci de moindre coût énergétique et de l’absence de nuisance ?

 

- Mettre le féminin au cœur du changement :

Il est évident que l’emprise masculine sur la réalité génère un déséquilibre facteur de violences, de compétitivité et de dualité incessantes. Il est urgent de faire appel au féminin comme l’une des composantes humaines indispensables pour la modération et l’équilibre de notre histoire.

 

Rien de tout cela ne sera jamais vraiment opérationnel sans la responsabilité et l’engagement de chacun à transformer positivement sa nature, à donner une orientation constructive à son comportement quotidien et à considérer l’autolimitation, la sobriété, la sociabilité et le partage comme des actes politiques générateurs d’équité et de bien-être, et donc facteurs révolutionnaires d’un véritable progrès.

 

Moralisme ? Non, réalisme, objectivité et simple cohérence. Un magnifique chantier s’ouvre à notre imaginaire avec la mutualisation de ce que l’humanité a généré de meilleur pour éviter le pire. Je ne peux ni ne veux pour ma part déroger à cette exigence comme fondement du projet d’humanisation auquel chacun est invité à œuvrer, au-delà de toute appartenance.

Oui ou non à la constitution, il appartient, encore une fois, à chaque conscience d’en décider.

 

Pierre Rabhi

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