Reste-t-il une place pour la spiritualité dans notre société ?

Par André Tarassi (juillet 2013)  - publié dans le magazine Reflets -

Lorsqu’on interroge les Français sur ce que veut dire le mot « spiritualité », ils répondent que cette notion est avant tout en rapport avec les « valeurs morales », puis viennent « l’amour », « la vie intérieure », la « beauté de la nature ». « La foi en Dieu » et la « religion » n’ont plus la première place et ne représentent qu’une petite proportion des réponses données. Quant aux pratiques qu’ils trouvent les mieux associées à la spiritualité, la méditation vient juste devant la prière et le silence[1]. Consultés au sujet de « l’émerveillement », seul 10 % de la population prétend ne jamais s’émerveiller. C’est tout de même 90 % qui s’émerveillent (« souvent » ou « de temps en temps ») ! Tous affirment, en tous cas, que cet émerveillement est fondamental pour « être heureux ». Les causes de leur émerveillement recoupent souvent les réponses sur la spiritualité, puisque la beauté de la nature ou le moment d’une prière font partie des réponses, auxquelles s’ajoute en tête de liste « la naissance d’un enfant »[2].

L’amour, la vie intérieure, la beauté de la nature, la venue au monde, l’émerveillement… C’est comme si nos concitoyens avaient une vie parallèle, secrète, dont on entend très peu parler et qui ne se révèle qu’à l’occasion de sondages spécialisés. L’information officielle, elle, nous parle quotidiennement d’emploi, de pouvoir d’achat et de salaire, généralement de façon dramatique et négative. Les médias dominants ne semblent capables de nous présenter que les aléas de notre civilisation matérialiste en détresse : la corruption et la faillite d’un système économique saupoudré de quelques catastrophes climatiques.

Nous ne pouvons que constater une rupture réelle entre la vie personnelle des êtres humains, leurs aspirations, leur spiritualité, les pratiques de leur vie privée et les inquiétudes exposées dans les médias, les sujets de discussion à l’Assemblée nationale, le désenchantement de l’information. Et comme si les « nouvelles » négatives ne suffisaient pas, il est même courant, depuis la fin du XXe siècle, de mettre férocement en doute, voire de mettre en cause, les expressions diverses de la spiritualité contemporaine.

Ce conflit pourrait être un des plus grands paradoxes de notre époque. La quête de l’enchantement, des valeurs, de l’amour, de l’émerveillement est constamment mise à mal. Le message que l’on fait passer est que les lieux de recherche de l’enchantement sont dangereux. Ces courants multiples aux propositions originales seraient des « sectes » qui hébergeraient les plus grandes menaces, les foyers d’une criminalité particulière et insidieuse, de la tromperie et de la manipulation.

Si l’objectif du message est de nous informer que les « valeurs morales » ne sont pas plus dans la spiritualité que dans les gouvernements laïcs, qu’il n’y a aucune place officielle pour le ré-enchantement et qu’il faut se méfier de tout et partout, que nous propose-t-on réellement ?

Quoi qu’il en soit, l’intérêt pour la méditation, la prière, la vie intérieure est un phénomène croissant. Malgré le fléau social que représenteraient les courants alternatifs, presque tous appelés des « sectes » par les médias (aucune recherche sérieuse n’a jamais démontré qu’il existait des raisons de se méfier en masse de ces divers mouvements), les Français doutent apparemment surtout de ceux qui les montrent du doigt : 70 % n’ont aucune confiance en les personnalités politiques[3], un niveau record de défiance depuis des décennies, 85 % pensent que les politiciens ne se préoccupent absolument pas de ce que vit vraiment la population[4] et quand on fait une évaluation de confiance comparative de 33 « acteurs de la société », les personnalités politiques nationales sont en fin de liste avec les agents immobiliers[5]. Les promesses politiques ont bien du mal à être plus crédibles que les promesses spirituelles qu’ils présentent comme mensongères. Le même sondage indique par contre que 61 % des personnes interrogées ont de plus en plus confiance en elles-mêmes. Signe d’un développement personnel plus marqué ? Dans un autre sondage réalisé à la demande de la MIVILUDES, 64 % des Français répondaient que les « sectes » ne représentent pas une menace personnelle[6].

Les mises en garde des gouvernants n’ont jamais détourné leurs administrés de leur vie intérieure (mais ont malgré tout créé un climat de peur diffuse). Le développement de la vie intérieure reste de toute évidence un élément crucial de l’existence humaine (même si cela doit se faire, par obligation, dans le secret de la vie privée). La place de la spiritualité est réservée, laïcité oblige, à cet espace loin des regards, loin de l’information, loin des sujets de débat de nos représentants à l’Assemblée nationale, creusant un fossé profond entre le monde que l’on voit sur les écrans et le monde que l’on vit « pour être heureux ».

Cette division ne pourra pas subsister très longtemps. Il est même assez rassurant de constater qu’aucune répression ne peut venir à bout de la recherche de l’amour, de la beauté et de l’émerveillement, et que le véritable « fléau » se trouve peut-être plus, pour les Français, dans la corruption de notre démocratie matérialiste (et la création de boucs émissaires, comme  les « sectes ») que dans les espérances, aux formes parfois étranges ou étonnantes, de la spiritualité.



[1] Sondage BVA pour Psychologies magazine, 1999

[2] Sondage CSA pour La Croix, 2010

[3] Sondage LH2-Nouvel Observateur, avril 2013

[4] CEVIPOF, décembre 2012

[5] Enquête Harris, avril 2013

[6] Sondage IPSOS/SIG, septembre 2010

 

 

 

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