Le point sur le raid effectué chez les Douze Tribus en Allemagne

Par Susan Palmer (McGill University, Canada) et Liselotte Frisk (Dalarna University, Sweden), commentaire écrit depuis la ferme des Douze Tribus à Klosterzimmern.

(traduction CICNS, 2014)

Le 5 septembre, la police a lancé un raid musclé sur les Douze Tribus, un Nouveau Mouvement Religieux (NMR) communautaire en Allemagne. Une centaine de policiers (locaux et de la section « criminelle ») ainsi qu’une soixantaine de travailleurs sociaux ont effectué une descente à l’aube sur les deux communautés agricoles de Klosterzimmern et Wörnitz. Le raid a été vécu comme une complète surprise par les familles endormies. La police a emmené 40 enfants appartenant à 16 familles et a quitté les lieux avec ses 25 fourgons.

Ce raid a été déclenché sur la base d’allégations d’abus physiques. Les docteurs ayant examiné les enfants n’en ont cependant trouvé aucune preuve. « Mais ils ne peuvent pas admettre avoir fait une erreur » a déclaré un père. « Ils essaient de construire un dossier judiciaire contre nous, invitant d’ex-membres et des experts « sectes » pour fournir de l’information. »

Cela fait presque cinq mois que le Jugendamt (Office de la jeunesse) a obtenu du juge une ordonnance temporaire de détention préventive qui a suspendu les droits parentaux des membres des Douze Tribus. Aujourd’hui, en janvier 2014, vingt-trois enfants (incluant des bébés et des enfants de deux ou trois ans) sont toujours détenus par l’Etat allemand et très peu de contacts sont autorisés pour les parents biologiques.

Comme l’un des pères l’a déclaré : « Je n’ai aucun droit de savoir où est mon propre enfant. »

Nouveau mouvement religieux millénariste et communautaire, les Douze Tribus sont issues du mouvement du Peuple de Jésus à Chattanooga, Tennessee, dans les années 70. Son fondateur, Eugene Spriggs, et beaucoup de ses disciples avaient leurs racines dans des églises fondamentalistes chrétiennes, où la fessée de son propre enfant ne prêtait pas (et ne prête toujours pas) à controverse. Les Tribus effectuent leurs actions disciplinaires sur les enfants à l’aide d’une « baguette fine » et citent la Bible pour défendre cette pratique. 

En Allemagne, fesser les enfants est interdit par la loi. En 2000, une loi promouvant une  « éducation non violente » a été votée et est appliquée strictement depuis 2008.

Le raid de septembre 2013 était exceptionnel. Normalement, lorsqu’un abus est suspecté, le Jugendamt (Office de la jeunesse) est requis par la loi d’envoyer des travailleurs sociaux pour aider chaque famille à résoudre ses problèmes. Uniquement dans des cas extrêmes, les enfants sont emmenés par les services de l’Etat. Dans le cas qui nous occupe, aucun avertissement n’a été donné. Cette procédure d’urgence a été justifiée en évoquant des craintes que la « secte » prenne la fuite.

Trois mères allaitant au sein ont été autorisées à rester avec leurs enfants et quatre autres enfants dans une institution. Cependant, le 9 décembre, un deuxième raid a eu lieu, à la surprise même des aides-soignants de cette institution. Les bébés ont été pris et les sept enfants ont été groupés dans plusieurs voitures qui sont parties dans différentes directions.

Après le raid de septembre, la plupart des parents n’ont pas vu leurs enfants pendant quatre mois. En janvier, ils furent autorisés à des visites, mais seulement une fois toutes les deux ou trois semaines, pour une heure ou deux. Ces visites sont supervisées par deux travailleurs sociaux prenant des notes et les parents sont prévenus de ne pas essayer « d’influencer » leurs enfants. Dans le même temps, les enfants plus âgés sont à l’évidence exposés à un climat antisectes vis-à-vis de leur « secte ». Après quatre mois, les petits enfants vivant dans une famille d’accueil oublient leur langue native. Certains ne parviennent même plus à reconnaitre leurs propres mère et père. Des promesses faites par les travailleurs sociaux pendant le raid – que frères et sœurs pourraient rester ensemble – ne furent pas tenues après un certain temps. Le Jugendamt a séparé des jumeaux afin que les enfants soient libres de « développer leur personnalité ».  

Les tribus craignent que les parents d’accueil soudoient leurs enfants ou les « souillent » avec de la viande de porc, la télévision, Internet, des sucreries et des jouets. Des parents signalent que beaucoup des enfants emmenés ne vont pas bien. Certains sont dans des couvents, d’autres dans des centres pour délinquants juvéniles. Deux garçons, l’un diabétique et l’autre tombé d’un escalier, ont été transportés d’urgence à l’hôpital, mais un jeune de quinze ans qui s’est cassé le poignet n’a reçu aucun soin. Certains apparaissent traumatisés par la séparation d’avec leurs parents et famille et sont dans une demande constante de voir un frère ou une sœur bien-aimé.  

Un jeune de quatorze ans a déclaré à la Cour qu’il voulait rentrer chez lui mais son avocat d’office a répondu : « Il a clairement exprimé sa volonté, mais sa volonté a été brisée en grandissant dans les Douze Tribus, donc ce n’est pas sa volonté » – et qu’il devrait rester en détention « pour le bien-être de l’enfant ».

Ce même garçon s’est plus tard échappé en passant par une fenêtre et a pris le train pour rentrer chez lui. La police l’a rattrapé le jour suivant. Ses parents l’ont emmené devant la Haute Cour afin qu’il « exprime sa volonté », et il a été forcé de retourner au centre d’accueil en attendant la décision de la Cour. Il s’est alors échappé une deuxième fois. Finalement, la Cour a reconnu qu’il s’agissait de sa volonté (ou bien serait-il définitivement endoctriné ?). Deux autres adolescents se sont échappés de leurs institutions et sont rentrés chez eux. Vous pouvez lire le récit du raid écrit par une jeune fille de 17 ans, sa fuite vers la Suisse avec sa sœur plus jeune et leur capture traumatisante par la police (voir “Diary of an Abused Child” sur www.twelvetribes.com).

Le Jugendamt remonte à la deuxième guerre mondiale, lorsqu’il fut créé pour apporter de l’aide aux orphelins de guerre. Cet organisme d’experts conseils n’existe qu’en Allemagne, avec le statut de conseil en tutelle. Il est indépendant et autonome, et ses pouvoirs excèdent même ceux de la police.

Le Jugendamt peut pénétrer le domicile d’une famille sur la base d’une allégation anonyme et peut, même sans décision de justice, prendre un enfant sous sa garde. Cela conduit souvent à des mesures préventives et un apport précipité de preuves trompeuses afin d’obtenir après coup l’approbation judiciaire de raids arbitraires. Des plaintes à l’encontre du Jugendamt ont été portées à l’attention du Parlement européen et de la Cour européenne des droits de l’homme – beaucoup de ces plaintes affirmant que les employés du Jugendamt défendent leurs propres intérêts bureaucratiques et les normes culturelles de la politique sociale allemande.

Suite au raid de septembre, il fut exigé par la Cour que certains parents subissent des tests psychologiques. Bien que leurs résultats furent élevés dans la rubrique « personnalité », à cause de leurs idées sur la fessée fondées sur la Bible, ils furent déclarés « parents inaptes ». 

« Ce qu’ils ne semblent pas comprendre », déclara une mère, « c’est que ce sont nos enfants. Ils nous appartiennent, leurs parents – et le Gouvernement allemand n’a aucun droit de les voler ! »

Une étude plus précise de la situation révèle qu’un fort biais « antisecte » existe au cœur du conflit.

Depuis 2010, un réseau composé d’ex-membres, de travailleurs sociaux, de journalistes, d’experts « sectes », et de proches inquiets s’est formé, échangeant de l’information sur la « secte » fanatique, fondamentaliste, patriarcale où les enfants sont battus. Il y avait une forte présence « antisecte » (counter-cult) catholique et luthérienne lors des auditions de la Cour. L’experte « secte » (Sekt) Klaudia Hartmann, du diocèse catholique d’Augsburg, a témoigné lors des auditions des parents de Wörnitz à la Cour du 13 septembre. Un M. Behnck et d’autres experts « sectes » ont été consultés.  Avant le raid, le 21 août, deux experts de Sekten-Info Nordrhein-Westfalen sont venus soutenir la demande de Jugendamt afin d’obtenir du juge l’ordre de détention temporaire. Des ex-membres étaient également présents lors des auditions. Depuis 2010, des ex-membres, notamment la famille Reip, délivrent leurs récits d’atrocités dans les médias.

En juin 2013, Wolfram Kuhnigk, un journaliste de RTL (ndlt : télé allemande), a infiltré la communauté de Klosterzimmern en se faisant passer pour une âme en détresse affectée par un divorce douloureux. Il a installé des caméras cachées autour de la propriété et sous le hall de réunion central pour récupérer sur film les pratiques disciplinaires de la Tribu.

Kuhnigk se transforme en star de son propre drame : un reporter d’investigation profondément concerné et embarqué dans une mission dangereuse. 

Des scènes de mères tapant leurs bambins trois ou quatre fois avec des tiges frêles en baudruche sont transformées en film d’horreur avec musique haletante, éclairage criard et un narrateur partial. Supprimées au montage, nous a-t-on dit, les étreintes de réconciliation qui complètent en temps normal la pratique disciplinaire.

Nous voyons des plans rapprochés du visage de Kuhnigk grimaçant d’horreur alors qu’il visionne ses propres images et il y a une longue scène narcissique dans laquelle Kuhnigk se rase la barbe pour retourner incognito au festival d’automne des Tribus (bien qu’il soit immédiatement reconnu). Nous suivons les avancées du lanceur d’alerte lorsqu’il montre son film au directeur du Jugendamt et à un expert « secte », initiatives qui mettent en branle le projet de raid. 

Ce journaliste non seulement a suscité le raid mais il est la vedette dans la scène paroxystique – le raid lui-même. Ce film est passé à la télévision peu de temps après le raid.

S’agissant de la récente tentative allemande de passer une loi contre la circoncision masculine, un film tout aussi stigmatisant aurait pu être fait sur les Juifs orthodoxes ou les Hassidim – mais les Juifs sont encore un sujet sensible en Allemagne.

Le temps presse pour les parents des Douze Tribus, en particulier ceux avec enfants et tout-petits. Car même s’ils récupèrent à terme la garde de leurs enfants auprès de la Haute Cour, la Cour pourrait décider qu’il est dans l’intérêt des enfants de les laisser dans des familles d’accueil – pour le « bien-être » et la « stabilité » des enfants.

 « Ils essaient de déprogrammer nos enfants », a déclaré un père. « Ils ne veulent pas que les enfants retournent dans la « secte ». Ils ne sont pas juste préoccupés par la fessée. Ils nous accusent de « briser la volonté de l’enfant », d’interférer avec le droit de l’enfant de « librement développer sa personnalité ». Un ex-membre leur a dit que la fessée s’arrête avec la Bar Mitvah – mais alors la « pression psychologique » commence. Ainsi, lorsque nous parlons de Notre Créateur à nos enfants, afin qu’ils soient fidèles à leur propre conscience, le Jugendamt  dit que nous leur « lavons le cerveau ». 

 

 

 

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