Cachez cette religion que je ne veux pas voir

par Alain BOUCHARD

Professeur au Collège de Sainte-Foy et chargé de cours à l’université Laval à Québec.

 

Les médias tiennent une place importante dans la vie quotidienne de nos contemporains. Regarder la télévision pour s’informer est maintenant une activité partagée par toutes les classes sociales et probablement le seul contact qu’ont les gens avec les événements. C’est pourquoi on parle de plus en plus, en particulier depuis la guerre du Golfe, des dangers de manipulation par les médias. De plus en plus d’informations circulent en direct grâce aux développements de la technologie, laissant de moins en moins de place à la réflexion et à l’analyse. Cette tendance a modifié le rapport qu’ont les gens avec la nouvelle. On peut parler aujourd’hui d’un rapport consumériste qui s’est mis en place face à l’information. Le traitement médiatique de la nouvelle a imprégné une forme, attestant ainsi, comme le disait McLuhan, que le médium est le message.

Un jour alors que j’attendais une recherchiste pour une entrevue à la télévision, mon regard fut attiré par une feuille plastifiée au logo d’un grand réseau d’information du Québec. On pouvait lire sur cette feuille les critères recherchés pour un bon reportage au bulletin de nouvelles. Les « standards » se présentaient dans l’ordre suivant:


1. Impact: images significatives et percutantes.
2. Ambiance: son ambiant pour vivre l’émotion.
3. Implication: reporter en action sur le terrain.
4. Histoire: le texte colle aux images.
5. Clarté: langage simple, phrases courtes.

La forme devient ainsi plus importante que le contenu. Ce qui est recherché, c’est l’effet plus que les faits. Cette approche plus ludique de la nouvelle crée cependant un effet de sélection de l’information en fonction des besoins du médium. Il en va de même pour la couverture médiatique du religieux.

 

Le religieusement correct

 

Dans un monde où la nouvelle devient spectacle, la place est laissée à l’émotion plus qu’à l’analyse. Lorsqu’on recherche l’émotion, on cible les cordes sensibles des téléspectateurs. Ce jeu de l’offre et de la demande en matière de journalisme, a mis en place une rectitude religieuse sur les écrans et dans l’espace public. Les événements d’avril 2002, qui concernent le port du kirpan par un jeune sikh de Montréal, constituent un bon exemple de ce qui est acceptable aujourd’hui, pour l’opinion publique, en matière de religion.

L’argument principal qui a été utilisé par les opposants au port de ce symbole religieux est que, maintenant, la religion doit se pratiquer en privé et non sur la place publique. Un voile à la maison, oui; mais à l’école, non! Toute représentation religieuse explicite dans l’espace public devient ostentatoire, elle choque et les gens se disent outrés. Le religieux doit donc être discret et pondéré pour être accepté aujourd’hui. Pas d’exubérance, pas d’émotivité lorsqu’on célèbre en matière de religion, il y a une norme implicite du comment pratiquer sa religion qui circule.

Si l’émotion doit être exclue, l’irrationnel l’est aussi. Une religion doit être rationnelle et logique pour être acceptable, il est interdit de parler de miracle ou de phénomène qui défie les lois de la nature. Une religion correcte ne peut revendiquer de pertinence sociale. Il est impensable de vouloir faire reposer une argumentation ou un choix sur des bases religieuses. Stephen Carter a donné un nom à cette situation: The culture of disbelief . En plus, une religion doit faire la preuve qu’elle ne manipule pas et qu’elle laisse totalement libre tous ses membres, hors de l’Église est le salut. En somme, la religion modèle pour aujourd’hui est une pratique religieuse personnelle, laissant place au libre choix de l’individu. Cette pratique doit se faire à la maison et ne servir qu’à l’épanouissement de la personne. Les institutions religieuses cadrent mal dans ce portrait, c’est dans ce rapport à la religion que s’inscrit la distinction entre l’église et la secte.

 

L'église

 

Lorsqu’il s’agit de sauver une église patrimoniale, les médias se mobilisent pour faire connaître la situation et défendre les intérêts du catholicisme. Mais lorsque les évêques prennent une position sur un sujet d’actualité, le ton change. Certains parlent d’un froid avec l’Église qui résulte en un traitement pauvre et injuste de cette institution. On juge donc le catholicisme québécois à l’aune de la rectitude religieuse. L’Église devient une institution acceptable lorsqu’on valorise son caractère privé. Lors des reportages consacrés au phénomène religieux de la fin de semaine de Pâques de 2002, une présentation de la vie des moines d’un monastère a fait la une d’un journal de la ville de Québec. Il était clair que ces religieux ne menaçaient pas le religieusement correct du fond de leur abbaye, mais si l’un d’eux avait décidé d’organiser un rassemblement public pour tenir le même discours, la couverture médiatique n’aurait pas été la même. C’est ce qui s’est produit en 1988.

Le dimanche 13 mars 1988, 25 000 personnes se déplacent pour voir et entendre le prédicateur Pierre Lacroix au Forum de Montréal. À la fin de la rencontre une centaine de miracles se produisent au ravissement de la foule et à la stupéfaction des médias. Pour le journal The Gazette, ce rassemblement est un fait banal et le journaliste ne consacre que quelques lignes à l’événement. Le Journal de Québec titre, à la une : « Miracle! », Le Soleil, de Québec, dans son premier cahier proclame : « Guérisons miraculeuses au marathon de l’amour », La Presse, de Montréal, claironne : «Miracles à la douzaine au Forum! », tandis que Le Devoir, de Montréal, parle à la une, d’envoûtement et d’ensorcellement pour décrire l’événement. En mettant l’accent sur les quelques manifestations spectaculaires, et pas nécessairement représentatives de l’ensemble de la soirée, les médias ont créé une image peu crédible de ce rassemblement.

L’Église médiatisée est donc un lieu de service pour le consommateur du religieusement correct. Son caractère patrimonial la rend acceptable. La secte, c’est l’inverse. Dans le battage médiatique qui a suivi l’événement du Forum, on s’est posé la question, de savoir si le prédicateur n’incarnait pas une forme de secte. Il n’est pas surprenant que quelques années plus tard, dans le cadre de la télésérie Miséricorde, on a fait ressortir de vieux clichés sur la vie religieuse allant même jusqu’à la comparer à un lavage de cerveau, comme dans une secte.

La secte
La secte serait donc l’incarnation de l’image inversée du religieusement correct. La secte refuse le privé et veut envahir le public. On parle de la prolifération des sectes, de l’invasion et de la menace sectaire. Les sectes incarnent l’irrationnel dans notre société, c’est pourquoi il est de bon ton dans les médias de ridiculiser leurs croyances. Le perdant dans cette vision du monde est toujours l’adepte. Il nous est présenté comme un être faible et sans ressource, comme un malade ou comme un dépendant chronique dont les sectes manipulatrices profitent. La secte est l’inversion de l’autonomie et du libre choix.

Voici un exemple qui constitue une bonne synthèse des éléments caractéristiques d’une secte selon plusieurs médias: «[C ]omme des virus qui utilisent l’organisme lui-même pour se reproduire, les gourous se retrouvent dans l’école même. Ils infestent les centres de pouvoir, gouvernements, sociétés d’État, écoles, églises, syndicats, médias. [...] [S]i [vous] voul[ez] je voulais fourrer le monde et [vous] enrichir rapidement […] Vous n’avez qu’à dire que la fin du monde approche, et vos adeptes se flambent eux-mêmes la cervelle pendant que vous comptez votre fric. N’allez surtout pas croire que mes propos sulfureux visent l’Église de scientologie, les Raéliens, les Krishna ou le Front de libération du trou de beigne. D’abord, parce qu’ils sont vraiment les amis de Dieu, et qu’ils ont vraiment mangé de la poutine italienne avec Bouddha sur le siège arrière d’un OVNI.»

Ce traitement médiatique nous révèle une société qui a peur des débordements affectifs, même minimes. En voulant contrôler les sectes, ne cherche-t-on pas une forme de ritalin social pour un problème qui n’est peut être qu’une déformation médiatique d’un phénomène bien banal somme toute? Mais surtout, ces histoires nous révèlent un rapport ambigu qu’entretient le Québec, sous la plume de ses journalistes, avec le catholicisme. Derrière le religieusement correct, il y a tout un discours sur l’identité québécoise qui se dit et le fait qu’il ressorte autour d’un symbole religieux sikh est symptomatique. Les médias deviennent ainsi un miroir devant lequel le citoyen québécois ne veut voir que ce qu’il veut, et comme dans le conte, le miroir lui dit ce qu’il veut bien entendre.

 

Alain BOUCHARD est Professeur au Collège de Sainte-Foy et chargé de cours à Faculté de théologie et de sciences religieuses l’université Laval à Québec. Président du Conseil de la Société Québecoise pour l’étude des religions (SQER)

 

 

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