La Rumeur Sacrificielle    

par Jean-Luc Delfin

Derrière le vernis de notre culture moderne et de nos comportements prétendument rationnels, se cachent nombre de fonctionnements archaïques. Ainsi en est-il de ces rumeurs qui ont pour but de stigmatiser un bouc émissaire dont le sacrifice - réel ou symbolique – permet d'exorciser les problèmes de la collectivité.

Le chaman des temps anciens se mettait dans un état de transe pour rencontrer l’esprit de l’animal chassé par la tribu et pour le tuer d’une manière symbolique. Toute « chasse aux sorcières » fonctionne de la même manière : la rumeur induit un état de transe collective qui permet de dénoncer et de sacrifier une victime expiatoire sur l’autel du consensus social.

Selon Edgard Morin (1), la rumeur exprime "la part d'archaïsme intrinsèque à la modernité". Notre époque est celle d’une crise et d’un vide existentiels qui suscitent malaises et mal être. Une des fonctions des rumeurs est de catalyser ces angoisses flottantes qui "suscitent des fantasmes, cherchent un refuge archaïque et suscitent par là même des mécanismes d'expulsion et de purification : l'immolation d'un bouc émissaire (1) » Tel est l’origine de la rumeur sacrificielle.

Au-delà de l’aspect policé de notre éducation moderne, vit en nous une mémoire archaïque, âgée de centaines de milliers d’année, pour laquelle la survie et la lutte contre les prédateurs étaient des préoccupations essentielles. Cette survie dépendant étroitement de celle du clan, toute atteinte à la cohésion du groupe social et à l’identité collective est alors vécue comme une agression. Dans toute société survit donc l’instinct grégaire de la horde préhistorique. Cet instinct grégaire génère un imaginaire de répulsion envers tous ceux qui, perçus comme étranges ou étrangers, représentent un danger potentiel pour la cohésion sociale: originaux, étrangers, « anormaux » ou nomades..  C’est parmi eux qu’on choisira le bouc-émissaire dont le sacrifice rituel va ressourcer l’identité collective. René Girard a démonté avec talent tous les rouages cette mécanique expiatoire. (2)

Des récits de diabolisation

Inspiré du rituel sacrificiel, il existe un modèle permanent de persécution contre le bouc émissaire, que l’on retrouve de tout  temps, à travers toutes les cultures. Fondée sur une série de stéréotypes qui gravitent autour du fantasme de conspiration, la rumeur fait toujours partie du scénario des persécutions quelqu’en soient les acteurs religieux, politiques ou idéologiques. Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage : la rumeur est là pour expliquer – par la bouche de spécialistes auto-proclamés - comment et pourquoi le chien a attrapé la rage….

Face à la complexité des problèmes sociaux et au sentiment d’impuissance qu’elle génère, il est tentant de trouver des responsables à condamner. Selon la sociologue Liliane Voyé (3) : «  Au coeur de la rationalité que la modernité prétend affirmer, s'insinuent des mythes et des irrationalités qui témoignent de l'existence de problèmes et de crises que cette rationalité ne réussit ni à élucider ni à surmonter et qui cherchent un ersatz d'élucidation dans des forces occultes et des complots souterrains aux ramifications inextricables»

Les rumeurs sacrificielles sont donc des récits de diabolisation qui visent à transformer en bouc-émissaire une victime de la violence sociale. Ces rumeurs ont pour fonction d’induire une transe collective au cours de laquelle le public, fasciné par un récit qui répond aux besoins inconscients de l’imaginaire collectif, perd contact avec ses références habituelles, se libère de ses interdits et de ses censures morales pour exprimer une violence symbolique ou réelle.

Une transe collective

Les trois phases de la transe collective générée par la rumeur sacrificielle - déréalisation, fascination, sacrifice – correspondent aux trois stades de sa diffusion analysée par Edgard Morin : incubation, propagation et  métastase .

Déréalisation

Durant la période d’incubation, l’imaginaire se nourrit d’une ambiance passionnelle propice à la confusion et au surgissement de la rumeur sacrificielle. Le fantasme de conspiration est le décor dans lequel s’agitent les acteurs de la rumeur. En déstabilisant les références habituelles, ce climat tend à effacer l’esprit critique, les facultés de jugement et l’ancrage de la conscience collective dans le réel.

Ce processus de déréalisation est à l’origine d’un état de transe. Selon Bernard Lempert (4) : «  Ce qui intéresse la rumeur, ce n’est pas de dire le réel, mais de se substituer à lui. Son caractère insaisissable cherche à faire croire en retour que le réel est méconnaissable et qu’il est inutile d’essayer de le circonscrire et de le fixer par la pensée. Dès l’instant que les faits, en tant que tels sont considérés comme devant toujours s’échapper et donc nous décevoir, autant se détourner d’eux et ne plus se préoccuper de leurs contours.  »

Fascination

Vient alors la phase de propagation de la rumeur. Déstabilisée, coupée du réel, la conscience collective est embarquée dans un phénomène de transe fondé sur la suggestion et la fascination. Au cours d’une transe, la conscience est focalisée sur un seul objet, en oubliant tout le reste : «  N’ayant plus d’objet extérieur qui puisse un tant soit peu la contester, la rumeur suit un cours souverain. Elle est la certitude par excellence, précisément parce qu’elle n’a de compte à rendre qu’à elle-même. Rien ne saurait la démentir puisqu’elle ne prétend rien connaître qui ne soit extérieur à elle. Le rappel des faits ne la trouble pas, puisque les faits ne la concernent pas, tant ils se déroulent à des années-lumières de son propre cours. Le réel est pour la rumeur un au-delà qui l’indiffère.(4) »

Cette indifférence au réel et cet état de fascination sont les marques typiques de l’état de transe. Comme un fleuve irrigué par tous ces affluents, plus la rumeur s'éloigne de la source qui l'a fait naître et plus elle grossit en se nourrissant au passage des fantasmes de ceux qui la colporte. Alimentée par l’intolérance, la rumeur est l'arme anonyme d'une majorité silencieuse qui n'a souvent rien d'autre à dire que de répéter stéréotypes et slogans qui sont le fond de commerce de la propagande médiatique. Soumis de plus en plus aux impératifs de la concurrence, le rôle des médias est avant tout de répondre aux besoins de la psychologie collective. Avec le développement des médias et d’Internet, la rumeur utilise les médias comme ceux-ci s’en nourrissent En trouvant ainsi une force et une légitimité nouvelle une simple rumeur peut se transformer en psychose collective.

Sacrifice

Vient enfin la période des métastases qui gagnent tout le corps social. L’induction d’un état de transe permet la neutralisation des censures et l’expression de la violence. C’est ainsi que, dans l’état de transe particulier induit par la rumeur, on tue symboliquement le bouc-émissaire, au cours d’un sacrifice expiatoire. Le psychologue américain Ralph Rosnow  analyse le fonctionnement de cette violence sociale : «  Il est utile de représenter l'activité rumorale de la même manière que l'on charge un revolver et que l'on fait feu. Le public de la rumeur est une arme de poing, la rumeur est une balle, qui est chargée dans une atmosphère d'anxiété et d'incertitude. On appuie sur la détente quand on estime que la balle va faire mouche. »  Dans nos société démocratique, la rumeur est une nouvelle forme d’assassinat :  " Dans les régimes totalitaires, on élimine un adversaire en lui tirant une balle dans la tête. Dans les démocraties, l'arme politique la plus redoutable c'est l'utilisation de la rumeur (5). »

A notre époque, le sacrifice expiatoire peut prendre la forme du lynchage médiatique qui correspond à un rituel de magie noire au cours duquel on focalise sur le bouc émissaire une charge psycho-énergétique très puissante, résultat d’une concentration de conscience de millions d’individus..

Comment s’en sortir ?

On ne saurait réduire le champ complexe de la rumeur à une de ces modalité qu’est la rumeur sacrificielle. D’autres formes de rumeur existent, qui obéissent à d’autres lois de l’imaginaire et de l’inconscient collectif. Ce qui fait la spécificité de la rumeur sacrificielle c’est qu’elle est une violence sociale destructrice dont peuvent être victimes tous ceux qui, involontairement, sont poussés sur la scène publique pour jouer, malgré eux, le rôle de bouc émissaire. La rumeur sacrificielle tend à opérer un véritable envoûtement qui s’empare de l’intimité personnelle d’un individu pour le réduire au rôle fonctionnel de bouc émissaire dans un scénario expiatoire.

Parmi les victimes, certains trouvent des ressources intérieures et un entourage qui leur permet de résister à cet envoûtement. Ceux qui s’en sortent savent alors que ce qui ne tue pas rend plus fort …Il est, par contre, qui auront beaucoup de mal à se remettre de ce traumatisme : certains vont somatiser et déclencher une grave maladie, parfois mortelle, d’autres transformés en zombie désocialisé, peuvent vivre un ou plusieurs épisodes dépressifs ou sont détruits à vie, allant même parfois jusqu’à commettre un geste fatal comme le fit Pierre Beregovoy, par exemple. Les victimes d’une telle violence ne peuvent se reconstruire qu’en comprenant les processus archaïques en oeuvre dans ce phénomène : transe collective, sacrifice expiatoire, magie noire … Des thérapeutes spécialisés dans ce type de violence sociale devraient être formés  pour aider les victimes de la rumeur sacrificielle à comprendre et par là-même à avancer sur la voie de la guérison…


(1) Edgard Morin. La rumeur d’Orléans. Seuil.(69)  retour au texte

(2) René Girard. Le Bouc Emissaire, la Violence et le Sacré… Le Livre de Poche.   retour au texte

(3) Liliane Voyé. Des sectes : de la rumeur aux valeurs. Site Internet du Cesnur.  http://www.cesnur.org/testi/des_sectes.htm  retour au texte

(4) Bernard Lempert. Le Retour de l’Intolérance. Sectarisme et Chasse aux Sorcières. Bayard 

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(5) Frédéric Lenoir et Nathalie Luca. Sectes, Mensonges et idéaux. Bayard

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A lire :

Adam Crabtee. Nos états de transe au quotidien. Le Souffle d’Or

Pascal Froissart. La rumeur. Histoire et fantasmes. Belin

Jean-Noël Kapferer.  Rumeurs. Le plus vieux médias du monde. Seuil, coll. "Points".

Laurent Hincker. Sectes, rumeurs et tribunaux. Psychose collective et dérive de la République. La nuée Bleue.

Le lynchage médiatique dirigé par Guy Coq et Charles Conte in Panoramiques Ed. Corlet.  

Un autre texte de Jean-Luc Delfin sur la page  http://www.cicns.net/Medias.htm

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