Le drame de St Paul

Le dérapage vers la thèse de la secte internationale

Le vendredi 27 août 2004, la police de St Paul, sur l'ile Maurice, faisait une découverte macabre : dix cadavres dans une maison, dont trois adolescents...

Par Emile d'Albret


Le 1er septembre, L'express-Maurice, titre : « Drame de St.-Paul : l'enquête s'oriente vers la secte Eckankar », et poursuit :

 

« La thèse selon laquelle la secte, dont le siège se situe au Minnesota, serait à l'origine de la mort de dix personnes, vendredi, est considérée. Nombre d'indices tendent vers cette piste. »

 

Il semblerait que la région Madagascar, Réunion, Ile Maurice soit une région où le thème des sectes est très souvent abordé. En effet, près de la moitié des articles de presse francophones parlant du sujet en proviennent.

 

On peut comparer la situation là-bas aux belles années de la « lutte anti-sectes » française quand le sujet était à la mode, même si le contexte est sensiblement différent (là-bas, les églises évangéliques qui prennent une part active à la vie politique sont la préoccupation majeure).

 

C'est donc une occasion opportune pour analyser la façon dont les médias et les enquêteurs traitent un tel évènement sous l'inspiration du modèle français.

 

Je crois que le genre de propos que l'on trouve dans le titre et l'introduction de l'article a été tellement banalisé qu'il doit être restitué dans son contexte pour en saisir la gravité.

 

Eckankar est une organisation religieuse à but non-lucratif légalement déclarée depuis 1965 qui fait l'objet depuis une vingtaine d'années, et surtout depuis la parution de son nom dans la fameuse liste des 172 du rapport parlementaire, de l'attention des autorités de divers pays ainsi que de personnes qui leur sont ouvertement hostiles.

 

Les autorités n'ont encore rien trouvé à leur reprocher, et leurs détracteurs mêmes n'ont à leur encontre que de vagues soupçons, étayés de témoignages confus, emprunts de l'amertume de drames familiaux qui ne sont pas l'apanage des gens ayant une démarche spirituelle.

 

Je ne citerai pas ici les groupes ouvertement hostiles et diffamatoires qui ont déjà suffisamment de place dans le paysage Internet mais je conseillerai toutefois une page reprise par plusieurs sites «anti-sectes» (faute de pire, certainement): http://www.religion.qc.ca/Fiches/fiche016.htm qui est la fiche signalétique du Centre de Consultation sur les Nouvelles Religions Québécois dont le contenu montre la distance qui sépare la réalité de Eckankar de la vision que tentent d'imposer les journalistes de l'express Mauricien.

 

On trouve d'autre part, au hasard des forums et des sites, à l'égard d'Eckankar, une abondance de témoignages positifs ainsi que leur profession de foi qui est tout sauf apocalyptique ou suicidaire. Voir leur site : http://www.eckankar.org/whatis.html

 

Aucun fait concret, à l'heure actuelle, ne permet donc d'imaginer que derrière ce nom il y ait autre chose que des gens comme vous et moi, ayant une démarche religieuse pacifique.

 

Ces gens se voient aujourd'hui publiquement associés à la mort dramatique de 10 personnes, et soupçonnés d'en être responsables.

 

Voici maintenant les indices autorisant les journalistes et les enquêteurs à lancer de telles accusations :

 

Deux médaillons portant le sigle EK se trouvent sur les cadavres de Crithika Mawooa et de Rajesh Dhayam. Ces indices ont conduit les enquêteurs à l'hypothèse selon laquelle la secte Eckankar serait derrière la mort de dix personnes à Béchard Lane, St.-Paul.

 

S'ils avaient porté des croix en pendentif, les soupçons se seraient-ils portés sur le Pape ?

 

" Les enquêteurs s'attellent ainsi à rechercher plus de détails sur le fonctionnement et les rituels de la secte Eckankar. Ils cherchent également à établir l'identité des principaux dirigeants. Un homme, soupçonné d'avoir assisté à plusieurs reprises à des rassemblements de cette secte subit actuellement un interrogatoire serré."

 

Cette dernière phrase fait de tout participant aux activités d'Eckankar (même occasionnel), un suspect passible d'un « interrogatoire serré ».

 

A ce stade , Eckankar, ainsi que tous ses adeptes, sont donc d'ores et déjà condamnés par le journaliste à la suspicion et la méfiance.

 

On peut même dire que le fait qu'Eckenkar soit une organisation criminelle est posé comme un fait établi, un peu comme à la suite de l'attentat en Espagne, quand on affirme que l'E.T.A ou un autre groupe terroriste "a fait le coup", sans remettre en question le fait qu'ils en soient capables.

 

Si dans le cas de l'E.T.A, l'histoire explique cette attitude, dans le cas de St Paul, la justification ne tient qu'à un montage extravagant, qui associe le meurtre et le suicide aux pratiques des minorités spirituelles.

 

Ce montage a été fourni « clés en main » par les organisations anti-sectes il y a une trentaine d'années, la journaliste n'a qu'à se laisser guider .

 

On retrouve donc ici toutes les ficelles du rapport parlementaire, la juxtaposition des même cas dramatiques et médiatisés que sont WACO, l'OTS, AUM, « La porte du paradis » et le Temple du Peuple avec des mouvements spirituels innocents alors même qu'il a été démontré depuis longtemps que les implications politiques et mafieuses sont si évidentes au sein des affaires susnommées que nul journaliste d'investigation, sociologue ou même juge de lois, ne se risquerait aujourd'hui à émettre les conclusion simplistes et erronées qu'osent les journalistes de l'Express.

 

Le reste de l'article reprend les lieux communs de la rumeur et de la délation que proposent les ADFI . Ces réflexions des proches sont le fruit des graines plantées par le rapport parlementaire français, une orientation des esprits vers la recherche d'une appartenance définie arbitrairement par des critères suffisamment larges pour être appliqués au besoin dans presque toutes les circonstances.

 

" Entre-temps, de nombreux indices recueillis par les enquêteurs sur les lieux du drame tendent vers la thèse de la secte. Notamment la découverte, au domicile des Mawooa à St.-Paul, d'une lettre de Maya Jhowry, l'une des victimes, adressée à Crithika Mawooa. Datée du mois de juin, la correspondance évoque l'admiration et le total dévouement de Maya à son "gourou". "

 

"De nombreux témoignages recueillis démontrent en outre que Crithika évoquait sans cesse " la spiritualité et la philosophie de la vie" avec des membres de sa famille. " Elle se perdait fréquemment dans des débats interminables sur les différentes religions mais se livrait à ses propres interprétations", affirme Vinod Mawooa, cousin de Crithika. Il ajoute que cette dernière s'exprimait de manière "inhabituelle" et que "l'influence dont elle faisait l'objet se voyait rien qu'à la façon dont elle s'exprimait".

 

Voilà le ferment de la suspicion familiale, celui qui fait de tous ceux qui parlent de religion et de spiritualité, et surtout de ceux qui s'expriment de manière inhabituelle, de ceux qui « se livrent à leurs propres interprétations », des personnes en danger de dérives suicidaires, voir criminelles.

 

"Selon une hypothèse des enquêteurs, le "maître de cérémonie" aurait fait croire aux autres victimes qu'il leur fallait ingurgiter de l'eau pour purifier leur corps et leur âme afin de retrouver la paix et le bonheur. Mais, au bout du rituel, la mort qui les attendait. Car leurs verres d'eau contenaient une certaine dose de cyanure, suffisant pour provoquer une mort quasi instantanée. Le maître de cérémonie se serait ensuite donné la mort comme il l'avait programmé à l'avance."

 

On apprend là que les enquêteurs judiciaires Mauriciens comptent en leur rangs des romanciers de talent.

 

Il est étonnant qu'ils soient moins inspirés par les thèmes proposés par d'autres indices de l'enquête. par exemple :

 

IDENTIFICATION

 

Hervé Janvier, le 10e cadavre

 

Il était porté disparu depuis le 20 novembre 2002. Et Hervé Janvier, 49 ans, a finalement été identifié hier comme étant le dixième cadavre retrouvé vendredi d'une des deux chambres situées au rez-de-chaussée dans une maison à Béchard Lane, St-Paul.

 

La victime résidait aux Flats Bhunjun, Quatre-Bornes. Elle était connue dans le milieu des courtiers des environs du bâtiment Emmanuel Anquetil à Port-Louis. Son nom a été cité dans le cadre de l'enquête de l' Anti-Drug and Smuggling Unit (ADSU) dans l'affaire Vinay Deelchand.

 

Le jour de sa disparition, il aurait été en possession de plusieurs documents et disquettes concernant la vente des terres. Hervé Janvier était par ailleurs recherché par le Central Criminal Investigation Departement pour une affaire de fausse carte d'identité. »

 

En conclusion, on peut dire que les journalistes ne s'embarrassent pas du souci de cohérence et de la pluralité d'opinion. Ils n'ont en fait aucun contradicteur. Le consensus est tel qu'il est admis et presque légal de faire porter le chapeau à une minorité spirituelle sans aucune preuve.

 

Il est intéressant de voir que le processus s'auto alimente sur le principe que la calomnie, même plus tard réfutée, porte toujours ses fruits.

 

Chaque suspicion est l'occasion de renforcer des réflexes de peur dans l'opinion publique face à certains signes de non-conformité ou à certains mots, ce qui amplifie la psychose et la délation et fait surgir de nouveaux cas supposés.

 

Il y a là une mécanique humaine qui tend à transférer la cause de notre mal-être, de nos soucis, de notre mal de vivre sur une entité floue, assez lointaine et plutôt marginale. Des « juifs » aux « gitans », des « arabes » aux « sectes », c'est la même colère qui s'exprime, la même ignorance que l'on voit reprise et exploitée par les médias et ceux qui ont un compte personnel à régler avec lesdites entités ou ce qu'elle véhiculent.

 

Il est bien évident que nous n'anticipons nullement les conclusions de l'enquête et le rôle réel que pourrait avoir Eckankar dans le drame de Saint-Paul. Nous ne défendons ici que la présomption d'innocence.

 

 

Lire l'interview du responsable d'Eckankar à l'Ile Maurice

 

Lire également l'évolution de l'enquête dans notre section News 

et, une nouvelle fois, l'évidente précipitation des médias et des enquêteurs s'emparant du spectre des sectes...

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