« L'activité symbolique - la formation de soi et de la société »

Eric Forgues, éditions l'Harmattan

Dans cet ouvrage, le sociologue Eric Forgues propose la mise en place d’une science de l’intériorité pour comprendre le monde. Selon lui, le monde pourrait être à un tournant (il parle de changement de civilisation) mettant en évidence une évolution de la structure de conscience (il utilise l’acronyme SC dans son texte) d'un nombre croissant d'individus qui retrouvent ainsi un lien direct avec le transcendant et répondent à leurs aspirations spirituelles. Il propose d’appliquer cette science de l’intériorité en particulier dans le cadre des sciences sociales, des sciences psychologiques mais aussi de l’intégrer dans le système éducatif. Pour Eric Forgues, l’absence de compréhension de ce nouvel éveil des consciences dans le paradigme de la modernité, celle-ci étant principalement fondée sur une approche rationnelle et sur la raison, explique la tension qui peut exister entre les parties de la société attachées à ce paradigme et celles qui veulent s’en affranchir. Il prend en particulier comme exemple de cette tension la lutte antisectes telle qu’elle est menée en France. 

Extraits 

(…) Au-delà des particularités individuelles, il nous est possible de situer le développement humain normal dans l'Occident moderne dans la perspective d'une structure de conscience centrée sur un ego rationnel qui peut fonder sa pensée et son action sur des motifs justifiables rationnellement. Cette structure de conscience demeure la norme de la personnalité de l'Occident moderne [l’auteur utilise l’acronyme SEC : Structure Egologique de la Conscience]. 

Or, mes expériences spirituelles personnelles et ma prise de connaissance des expériences spirituelles chez d'autres m'ont amené à voir dans les années 1980, en pleine mode nouvel âge, des signes précurseurs d'une transformation structurelle de la conscience. Or, ce possible émancipateur ne me semblait pas reconnu au sein de notre société, faute d'être sérieusement pris en compte par la majorité de la population, faute de pouvoir en faire l'expérience. De ce point de vue, toute avancée en matière spirituelle semble marquer le retour de l'irrationnel et des dérives sectaires.  J'ai d'ailleurs écrit un petit essai personnel sur la réception et le traitement par la presse francophone au Québec du phénomène nouvel âge qui exprimait, selon moi, malgré ses dérives et errements, une transformation du rapport au transcendant et la relance d'un processus individuant à l'échelle collective. 

(…) On peut se demander si l'importance que prend le projet inachevé de la modernité d'ancrer le devenir historique dans un espace communicationnel sans contrainte, c'est-à-dire démocratique, n'occulte pas trop rapidement le projet d'ancrer le devenir historique dans une transformation structurelle de la conscience à laquelle est également appelé l'Occident.  

(…) Ainsi, si le sujet moderne se développe dans sa capacité rationnelle de maîtriser et transformer, de façon instrumentale, la nature et dans sa capacité rationnelle de définir de façon intersubjective des normes de vie en société, peut-on envisager le projet moderne comme la capacité rationnelle du sujet (encore sous-exploitée) de comprendre sa vie psychique et d'orienter la formation de soi. Est-ce que les modernes ont laissé en friche ce chantier d'investigation et d'émancipation ? On peut penser du moins qu'ils n'ont pas été aussi loin dans l'établissement d'une voie de connaissance et de pratique rationnelles qu'ouvrait la réflexivité radicale. 

(…) Dans une civilisation déterminée, l'individu peut, dans des conditions favorables, mener son processus d'individuation selon les ressources symboliques qui sont intériorisées et assumées au sein de sa culture. Des ratés peuvent certes survenir, ce qui constitue des troubles de développement en regard de la structure de conscience dominante de cette culture. Toutefois, au-delà de cette structure normale, une forme d'aliénation peut être envisagée lorsque les ressources symboliques d'une civilisation donnée ne satisfont plus les exigences liées au processus d'individuation vécu par une catégorie d'individus. Certains mystiques, par exemple, semblent annoncer un dépassement de la structure de conscience incarnée dans une culture. 

(…) La SEC propre aux sociétés modernes présente certaines limites pour un ensemble d'individus qui expérimentent, à travers des états de conscience particuliers, une structure de conscience qui semble se mettre en place. Dans la nébuleuse du nouvel âge, se profile un véritable laboratoire où des individus expérimentent et vivent une transformation de leur structure de conscience. La perspective que nous proposons permettrait de saisir le sens de la transformation que semblent annoncer ces « expériences nouvelles» de la conscience. Cette transformation ne doit donc pas seulement être envisagée du point de vue de l'individu, mais de celui de la civilisation, car il s'agirait, et cela reste une hypothèse que d'autres recherches devraient vérifier, d'une transformation des structures symboliques qui sont au fondement de notre civilisation. 

(…) L'épistémologie des sciences sociales se redéfinit donc à ce nouvel horizon qui ancre désormais la théorie dans trois intérêts pratiques : produire les conditions matérielles de la vie grâce à la technique ou aux forces productives; produire les conditions communicationnelles de la vie sociale grâce aux ressources linguistiques et aux structures normatives et produire les conditions de la vie psychique grâce aux ressources symboliques. Dans cette perspective, une théorie générale de la société consisterait à dégager les formes sociales qui cristallisent un stade déterminé des développements de la technique, des structures normatives et des structures symboliques. 

(…) Le retour de l'Occident vers le sacré, sous ses diverses formes, ne constitue pas uniquement une nostalgie d'un monde enchanté, voire une régression à des formes de conscience religieuses dépassées ; il s'agit au contraire d'un progrès qui intègre les acquis de la SEC dans une nouvelle structure de conscience qui reste encore à préciser. 

(…) Ainsi, la mise en récit d'expériences intérieures peut viser à susciter un intérêt auprès des personnes afin d'entreprendre un cheminement spirituel qui les amènera à se rapprocher de Dieu, si on se situe dans la perspective du croyant, ou de Soi, si on s'inscrit dans une démarche de croissance personnelle. Ces voies de l'intériorité débouchent alors sur des pratiques spirituelles qui mobilisent des symboles, sans oublier le corps, par l'intermédiaire de postures, de pratiques du souffle, de chants spirituels, de mantras récités, etc. En contexte occidental, l'absence d'une reconnaissance institutionnelle de ces voies et leur marginalisation a favorisé le développement de plusieurs écoles initiatiques, sous le couvert du secret et de la discrétion. C'est de ce côté qu'il faut se tourner en Occident pour découvrir un savoir-faire et un enseignement qui misent sur une prise en compte de la spécificité du médium symbolique. 

(…) Dans la tradition judéo-chrétienne, l'aliénation exprime la séparation de l'humanité avec Dieu. Leur réunion devait orienter, de manière générale, toute l'histoire humaine, et de manière spécifique, toute action individuelle (Meszaros, 1975). Cette quête devait peser de tout son poids sur la conscience humaine et s'accompagnait d'un sentiment de responsabilité, voire de culpabilité. L'aliénation était alors envisagée dans une perspective théologique, téléologique et ontologique. Ce concept comportait tous les éléments qui ont fait les frais d'une critique provenant d'une pensée qui tente de s'affranchir de la métaphysique et de s'inscrire dans le projet positiviste de la connaissance. 

(…) Hegel s'inscrit dans un mouvement de sécularisation du concept d'aliénation en portant son attention non plus sur la séparation entre l'humanité et Dieu, mais sur la séparation entre l'Esprit et la nature. 

(…) Renversant les perspectives théologique et idéaliste, le jeune Marx affirme que l'aliénation apparaît dans le fait même de prêter une existence réelle à Dieu ou au mouvement de l'Esprit. Cela contribue à nier l'essence humaine qui, loin de se situer en Dieu, se situe dans l'existence matérielle ou anthropologique de l'être humain: « L'homme est essentiellement un être générique, et le Dieu de la religion n'est autre que l'être générique de l'homme devenu étranger à lui-même et fixé dans une objectivité supra-humaine» (Papaioannou, 1972 : 9). 

(…) Au moment où semblait s'imposer le constat du déclin du religieux, plusieurs signes pointent dans la direction d'un renouvellement de la vie spirituelle et des formes d'expression contemporaines du sacré. L'importance des pratiques spirituelles populaires et syncrétiques semble sous-estimée par les savants du religieux et elles ne sont pas reconnues comme étant significatives d'une transformation sociale (Ferry et Gauchet, 2004). Nous croyons plutôt que les conditions sont réunies pour vivre une nouvelle forme de religiosité en accord avec les acquis de la modernité, en intégrant notamment les exigences de l'individualisme et de l'autonomie, mais une religiosité définie dans un nouvel horizon structurel de la conscience. 

(…) Hormis certaines dérives, qui font généralement l'objet d'une forte médiatisation, ce renouveau du rapport au transcendant exprime une remise en cause d'un rapport rigide et dogmatique entre l'individu et le transcendant et l'émergence d'un rapport vécu et dynamique. Il marque la fin d'une aliénation religieuse qui s'entretenait du fait de la croyance en la toute-puissance du divin et en l'impuissance humaine face à une instance placée hors de portée. Les individus apprennent désormais à entrer en relation avec le transcendant. Ils développent un savoir faire et un savoir-être en matière spirituelle, dont la valeur se mesure à leur capacité d'accompagner avec succès le processus d'individuation. Dès lors, la foi devient l'expression d'une relation vécue avec l'instance transcendante. 

(…) Les sociétés se pensent et se développent donc à l'intérieur d'une SC qui a un caractère historique, c'est-à-dire qui a émergé à une époque, qui est en transformation, et qui intervient - et doit donc être prise en compte – dans les rapports de connaissance que nous avons des objets d'étude en sciences sociales et humaines. Cependant, la prise en compte de la SC dans la formation des sociétés ne doit pas nous faire tomber dans une approche idéaliste qui ignore les fondements matériels et normatifs de la civilisation. Nous devons reconnaître l'apport d'une perspective qui met en relation la civilisation et la SC sans oublier les axes techniques et normatifs dans la formation des sociétés.

Poser l'historicité de la SC, c'est, pour les sciences psychologiques, envisager la possibilité d'un dépassement de la SC actuelle et reconnaître la présence de pathologies qui sont moins liées aux ratés du développement de la personne dans le cadre de la SC actuelle qu'à la difficulté sociale et culturelle d'intégrer et de guider les individus qui vivent une transformation structurelle de leur conscience; transformation qui doit dès lors se penser à l'horizon d'une nouvelle compréhension de la conscience.

C'est aussi reconnaître pour les sciences sociales l'impact que peut avoir la transformation structurelle de la conscience sur les structures et les activités sociales, et de reconnaître les conditions sociales qui favorisent cette transformation structurelle. C'est aussi saisir les enjeux et les conflits qui émergent de cette transformation.

Pour les sciences religieuses, c'est reconnaître la possibilité d'une vie spirituelle qui se définit dans des repères postconfessionnels, d'abord fondée sur la capacité et la liberté des individus de conférer un sens à leur expérience et surtout d'ancrer d'abord leurs représentations et croyances religieuses sur leur expérience vécue du sacré. 

(…) Dès lors que nous nous représentons le monde à l'horizon d'une SC particulière, appelée à être dépassée et intégrée dans une nouvelle SC, il est difficile de reconnaître et comprendre les signes de la prochaine civilisation. Les faits qui annoncent cette transformation risquent d'être vus comme des phénomènes singuliers, relégués aux marges de la société, et comme ne recelant pas de signification particulière pour nous aider à comprendre les transformations sociales. 

(…) Dit autrement, nous pouvons pleinement comprendre un énoncé lorsque nous partageons avec celui qui l'énonce le même horizon de conscience, mais nous devons nous transformer ou changer d'état de conscience pour comprendre des énoncés formulés en fonction d'autres horizons de la conscience. Sinon, notre compréhension est partielle et incomplète, traduisant notre stade de développement de la conscience. Cela implique que la valeur de vérité d'un énoncé s'évalue en fonction d'un stade de développement de la conscience qui préside à son énonciation. 

(…) Même au sein de sociétés libérales, des formes d'intolérance existent, notamment à l'égard des nouveaux mouvements religieux. Le cas de la France contemporaine est éloquent en ce sens. Une association s'est d'ailleurs créée pour diffuser une information « objective et rigoureuse» sur les nouvelles spiritualités. Les efforts du gouvernement pour lutter contre les sectes se traduisent par une mission interministérielle, des études et une loi. 

(…) Ainsi, les nouveaux mouvements religieux constituent des minorités spirituelles qui souffrent d'un manque de reconnaissance dans leur société et qui semblent d'emblée suspects aux yeux des regroupements contre les sectes. Ce climat de suspicion et d'intolérance envers les sectes a entraîné la création en France du Centre d'information et de conseil des nouvelles spiritualités qui vise à « faire respecter la recherche spirituelle dans toute sa diversité et de mettre un terme à l'inacceptable association qui est faite quotidiennement entre les mouvements spirituels et la criminalité ou la manipulation mentale. Le terme « secte» résume, pour le grand public, cet odieux amalgame» (CICNS). Ainsi, le CICNS va plus loin en tentant de « faire la lumière sur ce qui se trame en arrière-plan de la croisade contre les minorités spirituelles et pour permettre à ses victimes de faire valoir leur droit naturel à une démarche spirituelle ». 

Le CICNS est donc né du besoin de dissocier le droit à une vie spirituelle alternative des dérives que connaissent certaines sectes et de mettre en cause les amalgames effectués par certains organismes qui se serviraient du prétexte de protéger des victimes de sectes pour laisser planer un soupçon sur l'ensemble des minorités spirituelles. 

(…) En prenant appui sur une expertise et un savoir-faire éprouvé en matière de spiritualité et de développement personnel, les programmes éducatifs publics pourraient offrir des repères symboliques rigoureux pour accroître le savoir-faire des individus en matière spirituelle et les aider à développer leur jugement en la matière.  

(…) Nous croyons que les intervenants du système public d'éducation auraient tout intérêt à travailler en ce sens pour répondre aux besoins des individus en matière spirituelle. Là réside, selon-nous, une piste de solution pour résoudre la crise de sens que traversent les sociétés occidentales. Les institutions d'enseignement pourraient viser à transmettre aux apprenants une « parole qui éclaire du dedans» pour reprendre l'expression de Descouleurs. « Malheureusement, le discours dominant de l'institution religieuse se situe en extériorité. Incapable de répondre à l'attente de vérité intérieure et de cohérence interne nécessaires au soutien de l'existence, il ne provoque pas d'écho au-dedans de l'homme en recherche de sens  »(Descouleurs, 2007). Et aucune institution n'a pris le relais, laissant un intérêt de connaissance fondamental chez l'être humain dans les mains d'individus laissés à eux-mêmes.

 

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