Minorité de blocage

Extrait de l'excellent texte d'un altermondialiste sur la démocratie et les minorités

Minorité de blocage

Par Jean Zin, mercredi 15 mars 2006 à 11:07

(...) On sait depuis toujours que le vote ne suffit pas pour qualifier un pouvoir de démocratique. Ainsi, le fascisme s'est appuyé sur les élections, obligeant les véritables démocrates à entrer en résistance, mais la fonction du vote dans les monarchies entre autres, a presque toujours été l'expression d'une soumission collective, de l'engagement envers un pouvoir. Il y a une violence du vote qui est de clore la discussion et faire taire les opposants. Violence nécessaire mais qu'il faut reconnaître comme telle (comme nous y invitait le dernier texte que Bourdieu a fait paraître de son vivant dans les Actes de la recherche).

Le pouvoir actuel illustre jusqu'à la caricature le manque de légitimité d'une démocratie réduite à ses procédures et dont il avoue lui-même qu'elle est bloquée, empêchant de régler les problèmes, jusqu'à justifier de ne pas écouter les gens et de passer en force afin de bien montrer son autorité. C'est ce qui constituerait la condition pour être suivi ensuite comme un guide ! (...)

La démocratie est bien malade, ce dont témoigne une multitude de livres ("La démocratie contre elle-même" de Marcel Gauchet, "La démocratie post-totalitaire" de Jean-Pierre Le Goff, etc). Les citoyens semblent n'avoir plus aucune prise sur leur avenir, leurs votes sont plus ou moins ignorés, les décisions prises ailleurs...

(...) (La) contestation n'est pas vraiment nouvelle, héritage de Mai 68 si l'on veut, en tout cas du passage d'une dictature de la majorité à une démocratie des minorités au nom des droits de l'homme. Cela suffit à justifier la constitution de "minorités de blocage" dans une société où la circulation est vitale et qu'il est si facile de bloquer. Le pouvoir ne peut plus se permettre de traiter ses sujets en objets ni de s'aliéner des populations entières, même si elles ne sont pas "majoritaires". Il n'y a pas de volonté générale qui vaille contre le respect des citoyens et les droits de l'homme.

En l'absence d'une volonté générale complètement mythique, la résistance n'a donc pas besoin d'être majoritaire pour être légitime et démocratique (...)

En effet, même si la démocratie formelle est insuffisante, il doit être bien clair que la démocratie ne peut se réduire à la théâtrocratie, comme l'appelait Platon, ni aux grandes gueules qui empêchent de s'exprimer. On ne peut ignorer non plus que les foules sont dangereuses et bien moins intelligentes que les individus, faciles à manipuler. Impossible de se passer de formalisme et d'institutions. Pourtant on a absolument besoin de reconstituer nos solidarités sociales, une vie démocratique, et on est malgré tout bien plus intelligents ensemble, quand chacun apporte au groupe sa réflexion personnelle (pas seulement son opinion). Impossible d'éviter de s'affronter à cette complexité, aucun principe simpliste (surtout pas l'obéissance à la loi, cf. "Eichmann à Jérusalem" de Arendt) ne nous dispensera de penser pour prendre parti à chaque fois (en sachant qu'on peut se tromper et qu'on évolue avec les autres, qu'on dépend de notre narcissisme et de nos intérêts comme de la pensée commune et des effets de groupe).

(...) on ne peut plus être les spectateurs passifs de notre propre déchéance, ni accepter de ne compter pour rien. C'est le moment de défendre la démocratie, de s'exprimer, de se parler à nouveau, de retrouver la joie d'être ensemble et de décider de notre avenir commun. Nous sommes tous minoritaires mais assez peut-être pour faire une majorité (au moins dans les sondages), assez du moins pour tout bloquer et faire valoir nos droits. C'est le moment où tout dépend de nous, de notre intervention active, où notre existence prend une valeur absolue, celle de pouvoir aider de tout son poids au basculement du monde et à la reprise des luttes sociales (après 30 années de dépression et de défaites, de repli sur soi et d'individualisme triomphant). La conjoncture est favorable (nouveau cycle de Kondratieff) ! Il est temps d'entrer en résistance contre la barbarie marchande et la précarisation de nos vies pour retrouver nos valeurs humaines de solidarité et notre dignité perdue, retrouver une meilleure qualité de vie avec de meilleures protections sociales, retrouver l'espoir, enfin, avec une véritable démocratie, démocratie des minorités et du respect des citoyens (l'enjeu du moment, c'est le sens à donner à l'événement, donner forme par notre engagement au projet qu'il porte pour tous).

Source : http://jeanzin.fr/index.php?2006/03/15/36-minorite-de-blocage

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