De l’importance de comprendre les croyances dans l’appréciation des minorités spirituelles

Par André Tarassi (décembre 2009)

Le modus operandi de la lutte antisectes repose sur une ligne de conduite qui fait la fierté de ses militants mais qui est à l’origine de toute la problématique de leur combat. On peut lire ou entendre leurs représentants clamer, comme si cela était une garantie de quoi que ce soit : « Nous ne nous intéressons pas aux croyances mais aux actes ». L’État n’étant pas censé faire de distinction entre les croyances, on comprend où a été puisée cette pseudo inspiration qui tente de faire passer leur guerre pour une action empreinte de neutralité.

Le problème est que les croyances déterminent les actes. La croyance du militant antisectes, qu’elle soit d’inspiration vaguement catholique, franc-maçonne ou rationaliste pure, le conduit à penser, puis à agir, dans le sens du « nettoyage au Karcher » des autres croyances. Un tel acte est condamnable du point de vue des membres des minorités spirituelles et si nous ne l’expliquions pas au travers de sa « croyance », nous ne comprendrions pas pourquoi il agit ainsi.

Mais la comparaison des croyances n’ira pas plus loin. En effet, la croyance athée est issue d’une réflexion intellectuelle, d’une déduction logique à partir de certains postulats ou, plus simplement encore, de certaines haines personnelles.

Beaucoup des croyances religieuses au sens large reposent, elles, sur une autre forme d’évidence, plus intime, moins intellectuelle que l’on nomme philosophiquement « expérience intérieure », ou « révélation », « éveil » dans le langage spirituel. L’expérience intérieure n’est ni produite ni gérée par la raison (ce qui la range dans la catégorie des troubles psychiques pour certains rationalistes, par exemple).

L’expérience intérieure a fondé les religions les plus connues ainsi que les plus récentes. Les institutions, avec leurs préceptes et leurs rituels codifiés, viennent se greffer autour de cette expérience intérieure fondatrice, et si on analyse le rituel sans connaître l’expérience originelle, tout peut sembler absurde, voire dangereux. Quand un individu a le sentiment de communiquer avec Dieu dans son for intérieur, ou quand il vit une extase qui lui semble éclairer la nature et la finalité de l’univers, il vit une « expérience intérieure ». Lorsqu’il construit (ou laisse construire) autour de son témoignage, une église ou un temple, le lien entre l’expérience et l’édifice, entre le fond et la forme est présent à son esprit. Mais pour celui qui ne regarde que l’édifice, il manque la connaissance des fondations. Si ce regard partiel sur les formes de cette religion nouvelle ou ancienne provoque un désir de destruction ou de réglementation stricte, le conflit est aggravé par l’incommunicabilité de l’expérience intérieure qui, d’un point de vue démocratique autant que philosophique, a pourtant la même valeur que la réflexion de l’athée.

Autrement dit, si quelqu’un ayant ressenti une grâce particulière, une joie indicible, qu’il souhaite partager avec d’autres en leur indiquant le cheminement qui l’a conduit à cette expérience intérieure, propose une pratique originale pour y accéder, il édifie la croyance et la pratique à partir d’un élément qui ne peut absolument pas être négligé par ceux qui veulent la comprendre (ou évaluer la possibilité de son intégration ou de son interdiction dans le corps social).

Que l’expérience intérieure fasse doucement rire ou réagir violemment les antisectes ne devrait pas entrer en ligne de compte dans  le débat sur la légitimité ou la dangerosité des minorités spirituelles. L’expérience intérieure, et la croyance et les rituels qui en découlent, sont des composantes à part entière de la réalité religieuse ou spirituelle.

Je ne dis pas que l’expérience intérieure « excuse » tous les actes, mais qu’ils ne doivent pas être mesurés seulement à l’aune des principes de l’athéisme militant (ce qui est la norme aujourd’hui). Pour comprendre le sens que donnent certains croyants à leur rituel, il doit être éclairé par l’expérience intérieure, la leur, celle du fondateur. Or aujourd’hui, on confond aisément « absurdité apparente » avec « dangerosité ». Autrement dit, ce qu’on ne comprend pas fait peur et provoque ce vieil instinct de guerre. Il est urgent de restaurer un peu d’intelligence et de compréhension dans le débat pathétique que la France a initié sur les minorités spirituelles. On ne peut pas tolérer officiellement la consommation hebdomadaire de l’hostie d’un côté, comme si cet acte était « normal » et sans « dangerosité » (un individu à genoux reçoit dans la bouche une pastille déposée directement par un prêtre debout qui lui déclare que c’est le corps du Christ) et condamner, d’un autre côté (et généralement « a priori ») une pratique de méditation moderne, un nouveau dialogue thérapeutique, une prière originale, sous prétexte qu’on n’en comprend pas le sens.

Cette division entre croyance et acte, apparemment raisonnable, est en réalité une astuce pour isoler un élément qui devient ainsi plus facilement critiquable, tout comme on sort « une phrase de son contexte » quand on veut discréditer un discours en politique. Les ressorts de la diffamation et de la tentative de discrédit sont les mêmes.

Il faut revenir à une approche sérieuse (tolérante, neutre et démocratique) de cette question de société sans quoi nous assisterons à des dérives de plus en plus graves.

 

André Tarassi est né en 1961, il est le fondateur du CICNS. Chercheur indépendant, il étudie les Nouvelles Spiritualités depuis 25 ans. Il a étudié le journalisme et la télévision aux États-Unis.  Il a publié, sous un autre nom, plusieurs ouvrages sur la démarche spirituelle.

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