Professions de foi

Un livre de Frédérique Lebelley paru aux éditions Presse de la Renaissance, 2001

Sommaire

1. PROLOGUE

2. Xavier EMMANUELLI. La fraternité aux urgences

3. Bernard ÉSAMBERT. Servir, servir, servir

4. Michel DELPECH. Le miraculé de Jérusalem

5. Claude RIVELINE. Un maître juif

6. Véronique JANNOT. Le bouddhisme par les oiseaux

7. Michel ALBERT. Le missel et la banque

8. Djamel BOURAS. L'âme d'un combattant

9. Catherine LALUMIÈRE. La politique sans ombres

10. Jean-Marie BIGARD. Le réincarné comique

11. Christian BOIRON. La spiritualité en doses

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Prologue

" Vous voulez changer le monde ?
Alors, changez votre façon de penser.
Car la pensée est un pouvoir,
la pensée est une entité,
la pensée est une force immense.
Si l'homme commence à penser avec son cœur,
c'est un grand miracle. "

Albert EINSTEIN.

QU'Y A-T-IL D'ÉTONNANT à ce que des hommes et des femmes de tous bords, nourris par des cultures, des cultes et des rites multiples, soient habités par une foi identique, hormis l'habillage ? Ne le sait-on pas déjà même si on fait mine de l'ignorer pour valoriser sa propre chapelle ou s'attarder dans le débat d'idées ?

On pourrait vouloir le démontrer. Évoquer par exemple les innombrables similitudes entre les religions dont regorgent les civilisations. Et les ponts qu'empruntent entre elles de nombreux croyants aujourd'hui. Démarche New Age ou melting-pot, diront ceux qui confondent l'élan spirituel libre et l'assemblage d'un patchwork confessionnel.

On pourrait aussi citer les textes qui conduisent sur des chemins de sagesse tout à fait parallèles, en suivant des préceptes admirables et captivants. De purs joyaux de l'esprit. Mais l'érudition n'a pas grand-chose à voir ici avec la connaissance. Celle qui induit inévitablement la croyance en Dieu. Son apprentissage est d'une autre nature. Aucune des qualités qui font généralement les gagneurs n'y est primordiale. Le plus simplet peut s'y révéler le plus doué, on sait ça. C'est une richesse inégalement distribuée mais qui ne fait pas d'exclus.

En Occident monte en douceur une spiritualité singulière, souvent laïque, de sensibilité catholique, protestante, chrétienne orthodoxe, juive, bouddhiste, musulmane, hindouiste ou simplement humaniste... Elle transforme profondément les êtres et leur rapport au monde. Évolution paisible des mentalités, qui ne passe pas cette fois par la volonté de puissance mais par le changement personnel dans un souci de concorde sociale. Irruption de la foi pure, généralement hors des dogmes, des institutions et du protectionnisme religieux. Sans doute la vraie nouveauté de ce début de siècle.

Quand on progresse sur l'un de ces chemins, on se reconnaît. Tous ceux qui ont ouvert leur vie à une dimension spirituelle profonde et ample possèdent un même langage intérieur. Ils appréhendent l'existence avec la même exigence et la même compréhension des mécanismes humains, se rapprochent les uns des autres par l'état d'esprit, le comportement social et une sorte d'expression commune. Tous ressentent leur appartenance à l'ensemble de l'humanité, au-delà de l'identité et dans le respect ou l'attachement aux spécificités. Aucune idéologie n'avait si bien fait dans le décloisonnement. Pas même les religions, qui " sectarisent " souvent plus qu'elles ne réconcilient.

Il est très enviable d'avoir accès à cette dimension-là. De connaître le goût du Soi, selon l'expression de la tradition hindouiste qui traduit sans doute le mieux cette réalité. C'est la découverte d'un paradis personnel. Tous les chemins religieux y conduisent, avec plus ou moins de facilité. Les obstacles sont toujours là, mais toujours surmontables. Dans toutes les traditions, depuis la nuit des temps, des prophètes, des saints et l'ensemble des hommes inspirés par la foi ont tracé la voie. Elle est sûre. Il suffit d'y engager ses pas. Tout est déjà défriché, tout a été vécu mais à chaque fois, pour chacun, tout reste à découvrir. Personne ne peut faire ce travail-là à notre place. Comme personne ne peut aimer à notre place. Il n'y a pas de serviteur pour son âme. Ce qui est extérieur reste dehors, n'encombre que l'intellect. Ce doit être une ruse de Dieu pour faire enrager les penseurs, les idéologues, les savants. Face à cette connaissance-là, citadelle imprenable, ce qui n'est pas le silence est l'impuissance, et la stupidité. Car la révélation de la foi échappe au sens. Ce qu'elle explore, c'est le non-sens. Et dans tous les cas de figure, quand elle est libre - cela s'entend -, elle rend solide, lucide, aimant et heureux.

Aujourd'hui, une certaine hypocrisie religieuse est discréditée au bénéfice d'une spiritualité plus humble, plus consciente de ses insuffisances et plus hardie dans le désir d'évoluer. Cela fait des êtres modestes, rigoureux sans se contraindre et compatissants à l'égard de ceux qui n'ont pas encore reçu l'aide nécessaire pour se libérer de leurs souffrances. On appelle cela " tolérance ", un mauvais mot, qui laisse entendre un jugement comme mis en attente ; il s'agirait plutôt d'un amour inconditionnel, oui, cela existe - et c'est pas mal...

Ils sont nombreux à progresser dans cette direction. J'en ai retenu dix, des personnalités de la vie publique française qui évoluent dans des milieux divers, exercent des activités variées, de confessions religieuses différentes... Des hommes et des femmes qui " pensent avec le cœur ", comme le préconisait Einstein. Ils sont inspirés par une spiritualité active, et à travers eux s'ébauche un visage mal connu de notre pays : une autre façon de vivre la responsabilité civique.

On les retrouve ici à des stades différents du parcours, mais ils sont tous à égalité face au but à atteindre. Il n'y en a pas de plus ou de moins " avancé ". Celui qui a fait par le passé le plus d'erreurs peut devancer finalement le plus constant dans sa ferveur. L'ascension spirituelle ressemble à un escalier aux marches savonneuses. D'un coup, on peut redégringoler, mais on ne retourne plus jamais à la case départ. L'important, c'est de tenir solidement la rampe. Ils le font.

- Xavier Emmanuelli, médecin fondateur de Médecins sans frontières, créateur du SAMU social, prix Nobel de la paix 1999, dont la foi ne cesse de questionner l'action humanitaire dans la tradition chrétienne de la charité.

- Bernard Esambert, banquier, grand commis de l'État, vice-président des groupes Lagardère et Bolloré, juif réservé, passionné par les commentaires du Talmud, qui trouve dans la laïcité républicaine un cadre discret pour s'exprimer entièrement dans le service de l'État et des autres.

- Michel Delpech, chanteur star de retour, chrétien copte ressuscité d'une grave dépression, qui a puisé dans la spiritualité la ressource de vivre autrement le bruit et la lumière du show-business.

- Claude Riveline, professeur à l'École des mines, maître renommé de la pensée juive, figure exemplaire de l'enseignement et de la formation des jeunes esprits où orthodoxie et liberté se respectent.

- Véronique Jannot, actrice très populaire de téléfilms, séduite par le bouddhisme, qui choisit ses rôles avec la préoccupation exclusive d'incarner à l'écran les valeurs humaines.

- Michel Albert, académicien, l'un des pères de l'euro et l'un des piliers de la Banque de France, qui s'emploie à insuffler la doctrine sociale des Églises dans le capitalisme planétaire.

- Djamel Bouras, judoka musulman, champion olympique, modèle

- Catherine Lalumière, parlementaire européenne socialiste et protestante, qui prouve que le métier d'élue politique peut s'exercer dans l'intégrité. (à eu une phrase dans un discours sur la constitution européeen, ou elle disait qu'il n'y avait pas lieu de s'alarmer sur l'ouverture à la religion d'un article et que si il n'excluait pas les sectes, il fallait d'abord se demander ce qu'était une secte.)

- Jean-Marie Bigard, comique dont le registre abrupt se veut inspiré par la délicate philosophie hindouiste.

- Enfin, Christian Boiron, le leader mondial du médicament homéopathique, défricheur social qui applique à sa firme les leçons de ses curiosités spirituelles.

Ce sont des personnages célébrés davantage pour leur action, pour leur talent que pour leur qualité humaine, bien que leur réputation en soit généralement la récompense. Il y a une raison à mon choix, qui n'est pas un souci de marketing : ce sont des gens que le prestige social rend influents. Ce qu'ils pensent, disent et font retentit généralement plus loin, bien que l'unité de mesure n'existe pas non plus dans ce domaine.

Et surtout, à ceux qui ont reçu beaucoup, il est légitime de demander beaucoup. Eux-mêmes considèrent, de plus en plus souvent aujourd'hui, qu'ils ne sont pas sur terre uniquement pour profiter de leurs pouvoirs ou de leurs richesses, d'une réussite qu'ils n'ont d'ailleurs pas acquise seuls. Les privilèges ne sont pas des possessions personnelles mais des outils pour servir. Tous ceux que j'ai interrogés vivent dans cet esprit-là.

Il s'agit ici non pas de proposer des modèles de perfection humaine, mais d'exposer sans démonstration des expériences de foi dans lesquelles, loin des beaux discours et des interrogations douloureuses sur le sens de l'existence, les réponses sont données à travers des actes concrets qui transforment la réalité quotidienne. La sienne et celle des autres. Vécues comme fortement liées. Car ouvrir les yeux, c'est découvrir de nouvelles responsabilités. Prendre conscience de l'impact très large de toute son expression personnelle, qui que l'on soit. Et donc agir en conséquence, là où on est, là où on en est.

Ces entretiens sont des clichés de vies intérieures pris à une époque donnée. Tout évolue si vite quand la conscience est en éveil. Déjà, en l'état, ils sont instructifs. Parler de sa vie spirituelle est une chose qui se fait peu. Pour la plupart, mes " invités " ne l'avaient jamais risqué. Parce que c'est au fond quelque chose de très intime, parce qu'ils n'avaient pas envie de se donner en pâture et risquer de voir ce qu'ils portent en eux de plus sacré dénaturé, parce qu'on ne s'y intéressait pas non plus. Ou qu'eux-mêmes n'en avaient pas encore compris l'intérêt. Mais aujourd'hui, là aussi quelque chose a changé : la chance crée des devoirs. Chacun comprend que partager son expérience spirituelle ne relève pas de l'historiette. Sans exagérer, le témoignage peut sauver des vies. Là où la lecture de la Bible sera lettre morte, où l'exemplarité d'un saint restera statufiée, un mot d'un simple mortel admiré de ses contemporains peut être entendu et ouvrir le cœur. Et si le cœur est touché, l'âme est atteinte.

D'une certaine façon, ce livre n'est donc que le fruit de ce constat. Car aujourd'hui le langage des hommes s'écoute mieux que celui des divinités. Le mystère y paraît moins impressionnant. Laissons donc parler ces têtes d'affiche.

Voir aussi sur http://jelistulis.ifrance.com/lebelley.htm


Professions de foi (extraits)

Prologue (p 10)

"En Occident monte en douceur une spiritualité singulière, souvent laïque, de sensibilité catholique, protestante, chrétienne orthodoxe, juive, bouddhiste, musulmane, hindouiste ou simplement humaniste... Elle transforme profondément les êtres et leur rapport au monde. Évolution paisible des mentalités, qui ne passe pas cette fois par la volonté de puissance mais par le changement personnel dans un souci de concorde sociale. Irruption de la foi pure, généralement hors des dogmes, des institutions et du protectionnisme religieux. Sans doute la vraie nouveauté de ce début de siècle." (Frédérique Lebelley)

Voici deux extraits des "confessions", choix arbitraire qui ne doit pas masquer des dizaines d'autres aussi remarquables, aussi forts.

Michel Delpech (p 84 - 85)

(F. Lebelley : "... (il est) prêt à tout pour extirper le mal... Moins il voit l'issue, plus il panique. Ne reste qu'à se supprimer.)

M.D. - Je ne voulais pas me tuer, une force intérieure m'y acculait. Il ne s'agissait pas d'échapper à un accès de désespoir, mais bien à un envoûtement. Une espèce de locataire, d'intrus me poussait à la destruction et une partie de moi la refusait. je ne pouvais plus lutter d'avantage. mais j'avais peur de la mort. Je la fuyais. Nul ne soupçonnait la torture que j'endurais.

(F.L. : "Une nuit, pris d'effroi, il se lève et trace au feutre noir une grande croix sur une feuille de papier qu'il punaise au mur.")

M.D. - En dessinant cette croix presque malgré moi, je réclamais un Dieu chrétien, j'exprimais le besoin de renouer avec ma religion d'origine. Au plus fort de mes angoisses, j'avais toujours l'espoir que Dieu allait m'aider. parce que je sentais bien au fond qu'aucun de mes semblables n'était en mesure de le faire. Plus personne et plus rien ne pouvaient me sauver. La présence de Dieu était toujours là, autour, mais je n'avais pas de quête spécifique. Je ne me disais pas : "Je cherche Dieu." Je recherchais quelque chose confusément, sans savoir. Mais cette nuit-là, j'ai appelé le Ciel du plus profond de moi-même. J'implorais Jésus - Dieu pour moi - de venir à mon secours. Lorsque plus rien sur terre ne peut vous retenir et qu'en désespoir de cause on se tourne vers Lui, le problème de la foi ne se pose plus : on l'a. Quand il n'y a plus que Dieu, Il se montre. La certitude de Son existence entrait en moi, d'autant plus que j'étais démuni. Je priais. J'étais sûr que Dieu existe puisque je Le priais..."

Michel Albert, patron nanti, hiérarque de la Banque de France

(p 159 - 160)

(F.L. : "En quoi les convictions d'un chrétien patron peuvent-elles répondre aux attentes de tous les individus dans l'entreprise ?")

M.A. - D'abord, vous avez bien noté "chrétien patron" et non pas "patron chrétien" : on n'est pas en train de donner le baptême obligatoire à des collectivités quelconques. Quelle peut être l'influence ? Je dirais que ce n'est pas tant le problème de l'influence ou de l'efficacité que du témoignage. Les deux questions sont : est-ce que je suis vraiment dans l'exercice de mes fonctions ? Suis-je vraiment un converti ? Et est-ce que j'en donne le témoignage ?

© Frédérique Lebelley, Professions de foi, Presse de la Renaissance, 2001

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