Militantisme antisectes... pathologique, passionné, missionné ou instrumentalisé ? 

Qu’est-ce qui motive les militants antisectes ? (octobre 2009) 

Par André Tarassi 

Si les paroles et les actes des membres de minorités spirituelles sont analysés de manière hypercritique, généralement pour en dégager des éléments suspects ou des intentions cachées, ceux des militants antisectes bénéficient d’une aura de respectabilité, d’un a priori favorable jamais questionné dans le débat public français.

Pourtant, l’intensité sans relâche du combat de certains d’entre eux (au point d’y consacrer leur existence) et la férocité de leurs accusations (généralement dépourvues de preuves, bafouant ainsi les règles élémentaires du respect d’autrui et de la présomption d’innocence) ne devraient-elles pas intéresser les psychologues et les sociologues ?

L’absence d’étude sur le sujet en France reflète sans ambiguïté la nature du combat antisectes dont l’objectif n’est pas d’analyser un phénomène de manière neutre et équilibrée, mais de réprimer et de détruire, quitte à profiter de certaines haines, rancunes ou pathologies.  

Une méthodologie suspecte 

Le premier constat que pourrait faire tout juriste, journaliste ou sociologue de bonne foi est que la méthodologie des militants antisectes ne respecte pas les règles fondamentales d’un débat honnête, sans parler des lois en vigueur sur la présomption d’innocence et la diffamation[1]. Nous pouvons constater également que les sanctions de leurs dérives sont très rares et que la tendance des pouvoirs publics est plutôt à instrumentaliser leurs attaques gratuites au point de les présenter comme le point de vue d’experts. Le fait que certains apostats actifs dans la mouvance antisectes, qui ont eu leur quart d’heure de gloire télévisée, puissent être des personnes avec des problèmes psychologiques ou sous le coup de décisions de Justice (écouter le témoignage de maître Hincker sur le sujet) est occulté au profit de l’effet massue de leurs propos, débordant tout cadre déontologique.  

Les questions qui se posent 

La dérive est de taille et le CICNS aimerait donc poser la question taboue : qu’est-ce qui motive les militants antisectes ? Et son corollaire : quelle est la différence objective entre leurs méthodes et celles  qu’ils prêtent à leurs ennemis jurés ? 

Historique de la mission des apostats, la croissance d’une notoriété tentante 

En 1981, les sociologues David Bromley et Anson Shupe ont défini le mouvement antisectes aux États-Unis comme un groupe rationaliste qui soutenait les théories du lavage de cerveau. Simultanément, l’opposition fut également théologique et de nombreuses associations d’inspiration chrétienne se sont formées pour lutter contre les « hérésies religieuses », sous couvert officiel de dénonciation des abus. Les pionniers de la lutte antisectes active sont donc bien ces familles chrétiennes américaines, généralement des parents d’enfants majeurs affiliés à des minorités spirituelles, à l’origine de l’expansion des violentes pratiques du deprogramming dans les années 1980. Ces groupes familiaux fédérés dans des associations ont été les premiers à instrumentaliser le témoignage des apostats pour leur campagne de dénonciation des minorités spirituelles et à leur donner rapidement une crédibilité indue.  

Certains sociologues ont appelé les témoignages récoltés par ces associations des « récits d’atrocités » [2]. David Bromley et Anson Shupe pensent que le récit de telles histoires, comme démonstration qu’il existerait des dérives graves au sein des minorités spirituelles visées, avait pour objet d’instaurer ou de renforcer des limites normatives pour la société. Le fait que l’auditoire (télévision, radio, conférences) réagisse viscéralement à l’écoute de telles histoires renforce le besoin des populations de voir se créer ou se renforcer des règles et des sanctions contre ceux qui sont alors désignés, sans autre forme de procès, comme des criminels[3]. Stuart Wright décrit à son tour les récits de ces apostats comme une tentative de faire entendre que les membres de minorités spirituelles seraient victimes d’horribles pratiques sectaires, dans la situation d’otages, que les lieux de culte ou de rassemblement eux-mêmes seraient comme des camps de prisonniers de guerre et que le deprogramming est la solution héroïque dans l’effort de lutte contre toutes ces hérésies. Ces études américaines démontrent l’instrumentalisation de récits dont le contenu n’est jamais vérifié, voire invérifiable par nature. 

Gordon Melton, citant les études de Lewis Carter et David Bromley, estime que les pathologies de certains apostats se sont tout simplement déplacées de leur investissement dans le mouvement auxquels ils appartenaient vers les groupes antisectes[4], mais que le mouvement religieux n’a pas créé cette pathologie.  Selon lui, donner a priori du crédit aux récits d’apostats, c’est comme « chercher à avoir une image de ce qu’est le mariage de la bouche de quelqu’un qui vient de vivre un divorce difficile ».  

Une étude de Marc Galanter, portant sur 237 membres sortants de l’Église de l’unification, semble démontrer qu’une grande proportion de ces individus avait des troubles importants avant leur conversion à cette Église, laquelle ne peut donc être la cause de leurs problèmes (30% d’entre eux avaient cherché le soutien de psychiatres et de thérapeutes avant d’être affiliés à l’Église)[5].

Le problème psychologique et les souffrances apparentes de certains apostats médiatisés ne sont pas survenus parce qu’ils auraient subi des abus au sein de « sectes », selon David Barrett (qui travaille à INFORM), mais plutôt au moment de la rupture traumatisante avec le groupe auquel ils étaient affiliés. Quelques raisons qu’il mentionne : des expériences religieuses intenses, un sentiment amoureux pour le fondateur du groupe religieux, un investissement très important, la peur de perdre une chance de salut spirituel, le lien rompu avec une famille spirituelle, la perte financière dans l’investissement « pour rien », le poids de la responsabilité qui surgit alors qu’ils ne sont plus soutenus par un groupe, autant de raisons qui pourraient dissuader un membre de partir et qui pèse lourd dans l’expérience de celui qui s’en va.  

Lonnie Kliever, professeur d’études religieuses, écrit dans son article sur la fiabilité des témoignages d’apostats dans les nouveaux mouvements religieux que « la vaste majorité de ceux qui partent de leur plein gré sont positifs sur divers aspects de leur expérience passée (dans le groupe) (…) mais pour ceux qui quittent avec amertume, la dynamique de la séparation est similaire à celle d’un divorce (…) Ils reportent alors la cause de leur souffrance sur le groupe qu’ils ont quitté (…) en grossissant des failles pour en faire d’énormes menaces, ils transforment leur déception personnelle en trahison et en malveillance de la part d’autrui et sont capables d’inventer des histoires incroyables pour détruire leur religion passée ».  

Dans un état de droit, qui leur donne donc cette autorisation pour que leurs récits prennent autant de place dans le débat public ? 

Des éléments de questions et de réponses, en l’attente d’une étude sérieuse en France 

Nous avions déjà souligné, dans un article consacré aux forums antisectes sur Internet, la haine et l’agressivité de certains apostats qui semblent passer impunément leur temps sur la Toile à déverser leurs attaques de manière très crue et souvent en tir groupé. Les mêmes propos sur d’autres forums, traitant d’autres thèmes, seraient probablement censurés par des modérateurs parce qu’ils enfreignent les principes élémentaires de la bienséance et du dialogue en plus de pratiquer la calomnie à outrance. Mais dans le cadre de la lutte antisectes, nous savons que toutes les digues se sont rompues depuis longtemps et que nous sommes tous noyés dans les imprécations impunies les plus grossières (ce qui a même incité certains, dans la disparition apparente de toute limite imposée, à poser des bombes au siège de minorités spirituelles[6]). Le fait que ces propos puissent être symptomatiques d’un trouble obsessionnel, par exemple, n’est jamais évoqué en France. La nécessité de soutenir psychologiquement certains de ces individus, plutôt que de leur laisser la possibilité d’entretenir leur colère contre une cible spécifique pendant des années, en enfreignant les lois sur la diffamation et parfois en commettant des actes graves (comme l’exemple des bombes cité plus haut ou de l’assassinat[7]), est tout simplement ignorée. Serait-ce afin de servir la dramatisation à outrance de la campagne antisectes, en passant sous silence la pauvre qualité des sources et des études sur ce sujet pourtant passionné ? 

La légitimité des apostats militants repose sur un statut de victime, jamais remis en question. Même si l’on peut admettre un « besoin des apostats de se reconstruire », il apparaît surtout, dans leurs propos, un besoin flagrant de « tout détruire ». L’orientation de la lutte antisectes offre une médiatisation aux blessures, une tentation à laquelle il est difficile de résister pour les personnalités les plus fragiles, d’autant plus que leurs  rancœurs, que personne ne tente d’élucider, trouvent là une opportunité inouïe de vengeance, inexistante pour n’importe quel citoyen français en toute autre circonstance, mais les enfermant dans un cercle vicieux de haine.N’est-il pas aberrant qu’un ancien membre de secte (parfois ayant quitté son mouvement depuis 25 ans ![8]) n’ait pas tourné la page sur son passé, que personne ne lui indique qu’il guérirait mieux de ses déceptions en « passant à autre chose » et en s’exprimant de manière plus responsable sur ses choix passés ? Mais c’est alors qu’intervient la notion de « mission » qui, très paradoxalement, apparente l’apostat à un prédicateur religieux, comme dans une sorte de transfert de sa quête spirituelle passée, frustrée par des jeux de pouvoir qui ont tourné à son désavantage, dans un combat contre le groupe qu’il a quitté.   

Voilà comment on accorde aujourd’hui au discours vengeur des sortants de sectes la même valeur qu’à une étude universitaire sérieuse. À part pour une très grande majorité d’auditeurs d’émissions télévisées bâclées, peu d’observateurs sérieux sont dupes de ces manipulations qui ne servent ni la cause antisectes ni l’intérêt des apostats. Ceci tend à confirmer, du point de vue des membres du CICNS, qu’une campagne malveillante est à l’œuvre depuis des années dans notre pays et que les apostats peuvent être des marionnettes d’une campagne antisectes alors coupable « d’abus de faiblesse ». Tragique renversement de situation pour qui connaît cette accusation fétiche de l’antisectarisme. 

Lire également :

Pathologie antisectes

La détresse instrumentalisée

[1] Selon un membre de la Soka Gakkai, par exemple : « Les responsables de la publication sur prevensectes.com ne sont (…) manifestement pas  formés pour être en mesure de vérifier scrupuleusement ce qu’ils publient, en recoupant leurs sources, sur la base d’une déontologie  de l’information irréprochable. Nous en sommes même à des années lumière ! »    

[2] Bromley, David G., Shupe, Anson D., Ventimiglia, G.C.: "Atrocity Tales, the Unification Church, and the Social Construction of Evil", Journal of Communication, Summer 1979, p. 42-53.

[3] Duhaime, Jean (Université de Montréal) Les Témoignages de Convertis et d'ex-Adeptes RENNER Studies in New religions Aarhus University press.  Shupe, A.D. and D.G. Bromley 1981 Apostates and Atrocity Stories: Some parameters in the Dynamics of Deprogramming In: B.R. Wilson (ed.) The Social Impact of New Religious Movements Barrytown NY: Rose of Sharon Press, 179-215

[4] F. Derks and professor Jan van der Lans PPost-cult syndrome: fact or fiction?. published in the magazine Religious movements in the Netherlands nr. 6 pages 58–75 by the Free university Amsterdam (1983) .Kramer, Joel, and Diana Alstad The guru papers: masks of authoritarian power. Martin, Paul R. Ph.D. Recovery from Cults: Help for Victims of Psychological and Spiritual Abuse Edited by Michael D. Langone, Ph.D., Chapter 10. Post-Cult Recovery: Assessment, published by the American Family Foundation

[5] Galanter, Mark et al., The "Moonies": A Psychological Study of Conversion and Membership in a Contemporary Religious Sect, 136 AM. J. PSYCHIATRY pp. 165-170 (February 1979)

[6] L'’explosion d’une bombe devant l’Église de l’Unification du révérend Moon dans le XIV° arrondissement en 1996 avait été traitée ainsi par un journaliste du Figaro : « Cette affaire à priori mineure relance le débat sur la prolifération des églises parallèles dans la capitale ». Dans le même encadré, le journaliste avait listé « 57 adresses dans le collimateur à travers 17 arrondissements de Paris.

[7] Le mardi 28 juillet 1992, à Lyon Roger Dorysse, retraité de 62 ans, tire froidement plusieurs coups de carabine sur Jean-Richard Miguères. Sa victime s’effondre atteinte aux jambes. Roger Dorysse retourne tranquillement à sa voiture, recharge son fusil et achève froidement sa victime à bout portant. Jean-Richard Miguères était le fondateur d’un mouvement UFOlogiste. Il était le gendre de Roger Dorysse et le jeune couple venait d’emménager dans un quartier de Lyon. Le couple Dorysse aurait été d’ardents militants de l’ ADFI Lyon, le CEIRUS catalogué comme une secte dangereuse et, selon les déclarations de sa présidente, dans le "collimateur" (sic) de l’association. D’ailleurs, aussitôt le meurtre révélé dans la presse, la présidente de l’ADFI n’aurait pas hésité à accabler Jean-Richard Miguères en l’accusant d’être un homme dangereux et malfaisant sans exprimer les moindres condoléances pour sa veuve. Le CEIRUS n’avait jamais fait parler de lui dans la région et ses activités se limitaient à l’organisation régulière de conférences sur le sujet des OVNI. Madame Dorysse a déclaré à la presse : “Mon mari regrette bien sûr son geste, mais il est totalement soulagé et serein. Il a fait ça dans un seul but :  sauver notre petite fille des griffes de ce dangereux personnage”. 

[8] Lu sur un blog : « D'après ses dires, M. Gonnet travaillerait même pour le gouvernement. Si l'Etat ne dispose que de M. Gonnet comme spécialiste des sectes et de la Scientologie, j'espère que le gouvernement ne prend pas que des spécialistes retirés depuis 25 ans pour s'occuper de la sécurité nucléaire ou d'autres sujets qui demandent l'avis d'experts »   

André Tarassi est né en 1961, il est le fondateur du CICNS. Chercheur indépendant, il étudie les Nouvelles Spiritualités depuis 25 ans. Il a étudié le journalisme et la télévision aux États-Unis.  Il a publié, sous un autre nom, plusieurs ouvrages sur la démarche spirituelle.

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