Intégrisme athée  et pensée unique

 

Deux formes d’intelligence

 

par Claude-Gérard Sarrazin, écrivain, formateur et conférencier.

 

Il est des humains ouverts à la spiritualité et à l’expérience mystique, et des humains centrés sur la réflexion, la logique rationnelle, « l’expérience sensible ». Les premiers jugent souvent les seconds hermétiques et bornés ; les seconds jugent souvent les premiers rêveurs et utopistes ; on se lance souvent des étiquettes simplificatrices : pensée archaïsante ou pensée réductionniste, nostalgie infantile des rêves impossibles ou entêtement de l’aveugle faisant de sa cécité une vertu supérieure ; projection du désir de se survivre ou mentalité masochiste.

 

En simplifiant à l’extrême, en nous cantonnant au domaine de la pensée (en négligeant les autres niveaux du moi), nous pourrions partager les humains en deux grandes catégories : les réductionnistes et les élargissants (L’auteur retient cette acception particulière dans ses écrits depuis 1977) ; les autres nuances (intelligence abstraite ou concrète, sensorielle ou rationnelle, généralisante ou particularisante, analytique ou synthétique, etc.) ne concernent pas notre sujet.

 

Les matérialistes (au sens philosophique du terme et non dans l’acception commune) réduisent la réalité tout entière à la seule matière et expliquent tous les phénomènes vitaux, mentaux et conscients par des modifications ténues de la matière et des agencements moléculaires ou atomiques. Athées et rationalistes se retrouvent dans cette catégorie d’êtres. En revanche, les spiritualistes admettent la réalité d’un ou plusieurs univers non physiques. Ils font partie de la seconde catégorie, appelée élargissants faute de terme plus général. Les élargissants ont tendance à considérer les réductionnistes comme des handicapés de la conscience (un pan de la réalité leur échapperait, tout comme le monde des réalités visuelles échappe aux aveugles) et les réductionnistes (généralement matérialistes, au sens philosophique du terme) ont tendance à considérer les élargissants comme des handicapés de la raison (des schizophrènes en puissance).

 

Les élargissants considèrent le plus souvent les réductionnistes comme des aveugles promenant leurs cannes blanches devant leurs pas incertains pour décoder une réalité qu’ils imaginent sans la voir ; les seconds voient les premiers comme des rêveurs éveillés qui superposent leurs fantasmes aux perceptions réalistes qu’ils dénaturent ou interprètent à leur guise. On ne peut même pas parler d’un « dialogue de sourds » mais plutôt de « fréquences différentes » qu’un même récepteur ne peut capter en même temps.

 

Pour les empiristes, les rationalistes et les réductionnistes en général, l’univers, homme compris, est né par hasard, évolue par hasard et meurt par hasard ; ce n’est pas un microbe comme l’homme qui peut prétendre modifier quoi que ce soit aux lois de la Nature. Pour ces consciences limitées au plan physique, l’homme meurt parce qu’il s’use comme n’importe quelle machine, après avoir vieilli ; telle est la loi ; les mystiques ne sont dès lors que des rêveurs, et ceux qui les écoutent rêver à haute voix ne sont que des retardataires de l’évolution, prisonniers de leur pensée archaïque.

 

Pour une mentalité élargissante, la Manifestation (qu’on appelle trop souvent Création) n’est pas limitée au seul monde physique, fût-il étendu à toutes les galaxies ; d’autres plans existent, et la conscience de l’homme peut y avoir accès et y puiser des données et des énergies susceptibles de modifier son destin et sa nature limitée.

 

On peut néanmoins discuter, échanger des points de vue, entre réductionnistes et élargissants, mais, sauf exception, on ne convainc pas, on ne « renverse pas la vapeur ». Les deux mondes semblent séparés par une sorte de frontière ontologique. Revenons à la réalité quotidienne.

 

Inquiétude

 

La pensée unique mène généralement à la dictature. Qu’il s’agisse de l’Inquisition, du nazisme, du bolchevisme, du fascisme et autres tyrannies, de tous les intégrismes, les « sauveurs du peuple » commencent toujours par «défendre les droits du peuple », renversent les opposants à cette « libération » et installent une dictature sans faille. Il est à remarquer que « le bon peuple » marche allègrement « dans la combine » et ne se rend compte que sur le tard de son aliénation ; les résistants, conscients dès le départ, sont dénoncés, muselés ou supprimés.

 

Or, il faut bien se poser la question : pourquoi, en ce début du XXIe siècle, les élargissants (dans l’acception particulière retenue dans le présent chapitre) doivent-ils se défendre contre des attaques de plus en plus nombreuses de la part des réductionnistes ? Les réductionnistes ont commencé par demander le droit à la différence en prônant la liberté de conscience ; c’était un progrès ; l’hégémonie religieuse devait enfin partager le monopole de « la Vérité ». La Science a pu s’épanouir.

 

Il semble, cependant, qu’un certain débordement soit en gestation : pour ne pas se couper du « monde sérieux », un chercheur ne peut publier ses travaux et ses réflexions dans des revues reconnues à moins d’en rester au matérialisme absolu. On accepte (condescendance) les publications théologiques, les réflexions religieuses, mais on refuse toute tentative de démonstration concernant les réalités autres, les univers subtils et les expériences spirituelles.

 

Comment approfondir le fait religieux ou l’utilisation des « pouvoirs » en en restant à l’approche phénoménologique ou anthropologique ?

 

Tout avait pourtant bien commencé : les Encyclopédistes, au « siècle des lumières », luttaient pour la liberté de conscience et le respect de la différence.

 

Des lois ont été votées et l’école laïque, par exemple, est née. Ces pionniers reconnaîtraient-ils leurs successeurs ?

 

Les tenants de la libre-pensée ont gagné leur bataille parce qu’ils ont insisté sur le fait que la pensée unique était rétrograde ; certes, le vocabulaire était autre, mais l’idée était la même. Face à l’impérialisme des religions en place, la pensée scientifique d’abord puis l’athéisme demandaient leur droit à la dissidence. Ils avaient raison. La pensée unique, insistons, conduit généralement à l’Inquisition, à la dictature absolue (« libération de la Russie des tsars » pour remplacer le pouvoir impérial par une dictature autrement plus coercitive qui a fait perdre des décennies au pays), au fascisme, au nazisme, à l’intégrisme. « Moi seul possède LA Vérité et les opposants sont des traîtres à la cause » ; on ne se remet jamais en doute et « la cause » n’est jamais clairement définie ; elle est toujours enrubannée.

 

Les « libres-penseurs » avaient donc raison.

 

MAIS il semble qu’un mouvement souterrain rappelle qu’un pendule s’arrête rarement à la verticale ; il poursuit son mouvement...

 

Rationalistes, matérialistes et athées ont multiplié les croisades contre les religions, particulièrement le catholicisme, qui leur semblait le mieux structuré. Des « noms » servent la juste cause de l’athéisme et barbouillent les élargissants de leurs « démonstrations définitives ».

 

Les religions n’ont pas su modifier leur langage et enseignent encore le même catéchisme pour enfants, sans transmettre l’héritage sacré des grands mystiques et des grands penseurs. Les rationalistes n’ont aucune peine à démonter les arguments théologiques, à ridiculiser les Écritures, qu’ils lisent évidemment au premier niveau… Les religions en place publient encore et toujours leurs Écritures en traduction au premier niveau de lecture, laissant entendre que ce sont ces banalités que les Fondateurs ont tenu à répandre.

 

Les « libres-penseurs » se sont donc sentis plus forts.

 

La Science (ou plutôt, une confrérie de scientifiques réductionnistes) a emboîté le pas et refuse toute donnée pouvant conduire à l’intrusion d’une dimension autre que le continuum matériel espace-temps.

 

Les héritiers du « siècle des lumières » prendraient-ils aujourd’hui la relève des intégristes de jadis ?

Ces intégristes religieux ont, jadis et chez nous, brûlé, détruit, muselé, retardé ; aujourd’hui et ailleurs, ils tuent, détruisent, musellent. Les rationalistes intégristes tentent, chez nous, aujourd’hui, de reprendre le flambeau en interdisant aux élargissants d’exprimer leur point de vue et, un jour qu’ils souhaitent pas trop lointain, leur interdire tout simplement de vivre selon leur conscience.

 

La liberté de conscience et le droit à la différence se préparent à être

bafoués.

 

Il n’y a guère, on pouvait encore rappeler à un réductionniste qu’un élargissant pouvait être aussi intelligent que lui. J’ai plusieurs fois croisé le fer en public ou en privé avec des entêtés et je leur parlais de Mensa et de ses nombreux membres intéressés par ces sujets tabous et condamnés avec véhémence par la Science matérialiste. Les intégristes rationalistes ont finalement trouvé une parade : les tests d’intelligence, affirment-ils, n’expriment pas toute la personnalité (ce qui est parfaitement exact) et même, ils ne mesurent rien du tout (ce qui est parfaitement ridicule). Ainsi, on peut « scientifiquement » pratiquer l’ostracisme et brimer le droit à la liberté de conscience et à la différence. On accepte la différence si elle concerne des ethnies venues d’ailleurs mais pas celle des récalcitrants, qui tiennent à leur « pensée archaïque » et « irrationnelle ».

 

Un héritage peu honorable

 

Imaginerait-on des moines saccageant la chapelle de leur monastère ou celle du monastère voisin ? Imaginerait-on un chevalier de jadis fuyant devant l’ennemi ? Un chrétien des premiers temps reniant sa foi pour échapper aux tortures ? Imaginerait-on un instituteur des débuts de l’école laïque encourageant dans sa classe les signes d’appartenance religieuse et les batailles entre enfants de confession différente ? Un Résistant livrant à l’ennemi les secrets du réseau pour échapper à la torture ?

 

Quel est le dénominateur commun ? Le système de valeurs.

 

On vit par ou pour des valeurs. Quelles valeurs notre société transmet-elle ?

Les religions, sauf exception, se replient sur elles-mêmes et, si elles se mêlent de social, en restent aux analyses des siècles passés sans tenir compte des transformations progressives. L’École se contente d’enseigner (quand elle y parvient) des données intellectuelles et ne s’occupe pas souvent de transmettre des valeurs collectives ni individuelles.

 

La transmission implicite est généralement plus efficace et plus profonde que la transmission explicite... Une société matérialiste (à tous les sens du terme), parfaitement égocentrique, cynique, et encore ?

 

L’une des causes fondamentales est d’ordre métaphysique. Nous payons pour un siècle d’endoctrinement matérialiste : la raison scientifique, le refus de toute « sentimentalité irrationnelle », en un mot, l’athéisme « évident » ou agressif. La certitude de l’échec final (il faut mourir totalement), la certitude de l’inexistence de la justice immanente, tout est transmis implicitement aux jeunes générations, qui grandissent et transmettent implicitement d’abord puis de plus en plus agressivement et explicitement.

 

L’École

 

À ses débuts, l’École laïque a parfaitement rempli sa mission : unir les différentes confessions dans un idéal commun.

 

L’idéal des fondateurs de l’École laïque s’est éteint. Jadis, le respect de la différence se vivait ailleurs qu’en classe et tout allait bien : des valeurs communes.

L’École pourra ressouder « les communautés » en en revenant au principe : transcender les différences en proposant un but supérieur. Mais si le corps enseignant est contaminé par la mentalité réductionniste, c’est sans espoir. Rien de « logique » ne peut faire barrage au racisme et à la violence. Les théories matérialistes (le contrat social) sont belles pour des adultes instruits, pour des penseurs conscients, mais sans attrait pour les jeunes esprits.

 

Que faire ?

 

Les nostalgiques de l’ordre ancien souhaitent en revenir au bon vieux temps, « un retour aux sources »... Ils oublient, dans leurs données, que les sources anciennes ont produit les fruits d’aujourd’hui. L’erreur est généralement une vérité du passé qui refuse d’évoluer. Insistons, répétons : l’Évolution ne revient pas en arrière. Le temps n’est pas réversible. Il faut construire une société nouvelle.

 

Certes, il est plus facile de brosser un tableau très sombre que de proposer des solutions ; il est également plus facile de suggérer des solutions que de les mettre en pratique. Encore fallait-il attirer l’attention.

Il faut rendre à l’Homme sa dimension spirituelle ; un siècle de matérialisme l’a amputé d’une partie essentielle de son être. Si les religions en place ouvraient leurs enseignements aux données nouvelles, si elles s’unissaient aux Ordres initiatiques et aux Écoles de Mystères... Comme le dit très justement Alain Pozarnik (au sujet de la Franc-Maçonnerie, mais nous pouvons généraliser pour tous les Ordres),

 

« il faut d’abord transformer l’homme, parce qu’un homme ordinaire ne pourra créer que des choses ordinaires et décevantes dans une société elle-même décevante. »

(Article-entrevue, Sud-Ouest, 15 février 2000)

 

Ce sont ces bonnes volontés qui serviront de catalyseur et, peut-être, renverseront le processus de destruction. Tout est encore possible. On peut être athée et conscient de ses gestes ; on peut être rationaliste et ne pas vivre uniquement pour le profit. Les réductionnistes pourraient, à juste titre, me reprocher de ne pas avoir longuement insisté dans mes écrits sur les débordements et les dérapages des religions de jadis (sans oublier les lamentables guerres de religion actuelles) et des auto-initiés d’aujourd’hui, dérapages qui sembleraient condamner la pensée élargissante. Si des tonnes de livres ont été publiées par les rationalistes sur ces débordements, presque rien n’a encore été publié pour ébranler la forteresse matérialiste ; et ni les religions fautives ni les auto-initiés (souvent fondateurs de sectes) ne sont inspirés par la pensée élargissante : ce sont, à leur manière, des réductionnistes. Les religions sont « recyclables » ; elles peuvent remonter aux véritables sources, changer leur discours, lire et faire lire leurs Écritures à un niveau supérieur, appliquer les enseignements de leurs Fondateurs respectifs. Seuls les intégristes devraient être stigmatisés et isolés.

Demande-t-on à un chirurgien de construire un pont ou à un ingénieur d’opérer à coeur ouvert ? Demande-t-on à un astronome d’étudier les mutations des bactéries ou à un biologiste d’étudier les trous noirs ?

Ces évidences ne le sont qu’en science, dans les domaines balisés. Dès qu’il s’agit des univers subtils, des réalités immatérielles, de la foi ou de l’expérience mystique, la compétence est auto-proclamée. Tel physicien (compétent en physique) condamne, mieux que l’Inquisition dont il rappelle les méfaits dans des textes « évidents », souligne toutes les fraudes des charlatans et se garde bien de relever les faits patents, dérangeants. Pour ces « autorités », pour certains réductionnistes fanatiques (intégristes), le croyant est un attardé. Et si…  

 

« En septembre 1971, Wernher von Braun […] déclarait dans une interview à la télévision américaine : « Pour moi, je n’ai pas à me « prouver » Dieu, je peux dire que je le vois, que j’en expérimente en quelque sorte la présence, pour la seule raison qu’il me paraît inconcevable de penser qu’on puisse faire des calculs et des prévisions scientifiques si précis et si complexes que ceux que nous avons dû faire, si cet univers cosmique n’était pas soumis à des lois précises et constantes qui, seules, peuvent les permettre. Il n’y a, que je sache, jamais eu de lois sans législateur… Dieu est pour moi ce législateur suprême à qui les mondes obéissent. » […]

 

« J’arrive à comprendre qu’il soit possible de regarder la terre et d’être athée ; mais je ne comprends pas qu’on puisse lever, la nuit, les yeux sur le ciel et dire qu’il n’y a pas de Dieu », disait Abraham Lincoln. »

 

(Théo, Nouvelle encyclopédie catholique, Droguet-Arant/Fayard, 1989).

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