Les fruits incertains d'un parcours historique dans la France d'après 1789

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http://www.miviludes.gouv.fr/IMG/pdf/Intervention_de_Airiau_seminaire_Sectes_et_laicite.pdf

Séminaire MIVILUDES/Recherche - 2003-2004 - Aspects psychosociologiques et historiques

Positions des historiens

M. Paul Airiau

Aborder en historien la question " sectes et laïcité " n'est pas évident de prime abord. En premier lieu parce que l'association de ces deux thèmes est en elle-même problématique. Un simple parcours rapide dans la littérature consacrée aux sectes montre en effet que la laïcité est loin d'être l'angle dominant de l'approche du phénomène " sectes ". Ensuite, parce que les études historiques, si elles ne sont pas négligeables en ce qui concerne la laïcité, font au contraire cruellement défaut lorsque l'on aborde les " sectes " dans la période qui s'ouvre en 1789.

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Première opération donc, établir la chronologie des questions actuelles " sectes " et " laïcité ".

Pour éviter une exploration extensive de deux sujets extrêmement vastes, il a été choisi d'utiliser le biais du catalogue de la Bibliothèque nationale de France. Ont ainsi été relevés systématiquement les livres dont le titre comportait les mots " sectes ", " secte ", " sectaire ", " sectaire ", " sectarisme " de 1900 à 2002, et " laïcité " de 1945 à 2002, en excluant les éditions électroniques et certains ouvrages dans lesquels les mots n'apparaissaient que comme clé ou comme titre de collection (c'est notamment le cas pour une collection de l'Université libre de Belgique, " Laïcité "). Si le catalogue peut ne pas contenir tous les livres publiés en France avec les mots sélectionnés (il aurait pour cela fallu utiliser la Bibliographie annuelle de la France), s'il peut contenir des doublons ou des erreurs de saisie, il renvoie cependant des données exploitables de manière suffisamment rigoureuse.

On obtient ainsi 376 titres, dont la répartition chronologique n'est pas sans intérêt.

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Le constat est simple : avant 1945, la question des " sectes " est quasiment inexistant. Le sujet connaît une première apparition dans la décennie 1950, réapparaît après 1965, et connaît une période nouvelle à partir de 1976 (89,92% des titres, soient 223). La production est à partir de ce moment toujours égale ou supérieure au maximum des années 1950, et se déploie selon deux cycles : 1976-1989, 1990-2002, avec les apogées de 1985 et 1996-1997 - on notera même que la période 1994-2002 concentre à elle seule 49,6% de la production).

Le corpus discriminé permet de mieux mettre en valeur la rupture de la décennie 1970. La production des années 1950 paraît bien faible, et l'explosion postérieure à 1976 est bien plus nette. On entre alors dans une nouvelle période durant laquelle les " sectes " deviennent une question sociale. Relativisons cependant partiellement les résultats. La production de livres en France a cru depuis 1900, et l'augmentation du nombre de titres consacré aux sectes pourrait simplement refléter cette croissance de la production livresque. Cependant, même si ce facteur peut jouer un rôle (on pense en particulier au développement du livre de témoignage qui ouvre un espace aux témoignages des anciens membres des " sectes "), la croissance enregistrée à partir de 1976 ne peut pas lui être simplement imputée. Il s'est réellement passé quelque chose dans les années 1970 quant aux " sectes ", qui s'est accentué après 1995. La publication en 1997 et 1998 d'une série de dix romans policiers de Didier de Saint-Aubin sur les " sectes ", dans une série intitulée " L'Empire des sectes ", le manifeste amplement.

L'analyse rapide des livres sur les sectes et les " sectes " permet de l'apprécier. Prenons d'abord les titres avec les mots " sectaires " et " sectaire ". Avant 1914, ces mots renvoient exclusivement à la polémique entre catholiques et républicains radicaux, notamment autour de la loi de Séparation des Églises et de l'État (1905). " Sectaires " ou " sectaire " est alors synonyme d'intolérant. À la fin de la période, les termes sont exclusivement utilisés pour parler des " sectes ". " Sectarisme ", dans ses occurrences entre 1970 et 1980, a une connotation purement politique, le refus de la coupure et de l'exclusivisme entre organisations socialistes ou communistes. Après 2000, le terme renvoie aux " sectes ". La mutation se voit aussi avec " secte " et " sectes ". Dans les années antérieures à 1945, ces mots évoquent des groupes religieux dissidents, essentiellement non occidentaux (sectes orthodoxes, japonaises ou bouddhistes).

Dans les années 1950, outre l'utilisation sociologique et descriptive, on voit apparaître la polémique catholique contre les groupes religieux non catholiques en expansion en France : Témoins de Jéhovah, adventistes, baptistes, mormons, essentiellement. Deux auteurs se distinguent ici, le P. Chéry et Maurice Colinon, tous deux soucieux de distinguer entre la vérité et l'erreur. La polémique est en effet essentiellement doctrinale. Les titres à partir des années 1970 témoignent d'une mutation, symbolisée par le livre d'Alain Woodrow en 1977, Les nouvelles sectes. On passe alors à la présentation de groupes religieux minoritaires, bientôt accompagnée de leur dénonciation comme associations totalitaires à masque religieux, alors que le discernement catholique se fait progressivement jour (début des années 1980) et l'analyse sociologique se déploie (essentiellement après 1995). Plusieurs affaires rythment la croissance : affaire Amadeo en janvier 1976 (enlèvement d'une jeune mooniste par ses parents, devant les caméras de télévision) qui entraîne un reportage de FR3 en avril ; suicide d'un jeune mooniste, Patrick Esnault, en 1977 ; en 1978, autodestruction du groupe de Jim Jones au Guyana, condamnation pour escroquerie de Lafayette Ron Hubbard et affaire Château (enlèvement d'une jeune mooniste par ses parents) ; en 1982, affaire Turpin (enlèvement par ses parents d'un jeune adhérent à l'Association universelle de la conscience de Krishna). Ce sont surtout les affaires des années 1990 qui marquent les médias : en 1993, assaut du FBI contre les Davidiens à Waco (Texas) ; en 1994 et 1995, autodestruction de l'Ordre du Temple solaire en Suisse, en France et au Canada ; en 1997, autodestruction de Heaven's Gate en Californie.

Parallèlement, les associations hostiles aux " sectes " se structurent. En 1974 naît l'Association de Défense de la Famille et de l'Individu à Rennes, fondée par des parents dont les enfants sont devenus moonistes. Elle se ramifie jusqu'au début des années 1980 et obtient en même temps une reconnaissance des pouvoirs publics : subvention du Ministère de la Santé en 1977 puis en 1978 qui lui permet d'ouvrir un centre d'accueil et un secrétariat permanent, d'engager des permanents, subvention de la DASS, de la Fondation de France, du Ministère de la Jeunesse et des Sports, agrément du Ministère du Temps libre. En 1982, les ADFI se fédèrent en UNADFI. Si l'UNADFI se situe dans la perspective de la défense de la famille et des droits de l'homme, le Centre Contre les Manipulations Mentales a une optique plus laïque. Il a été fondé en 1981 par Roger Ikor (prix Goncourt 1955), qui avait en 1979 dénoncé les sectes dans Je porte plainte, à la suite de la mort de son fils membre d'un groupe zen-macrobiotique. Enfin, désirant être à l'interface des associations de lutte contre les " sectes " et des universitaires travaillant sur le sujet, deux anciens membres du CCMM, Michel Onfroy et Anne Fournier fondent le Groupe d'analyse et de recherche sur le phénomène sectaire (GRAPHES) et publient La dérive sectaire en 1999.

L'action de ces associations est relayée et appuyée par les parlementaires. En 1974 et 1975, deux projets de mission d'information parlementaire sont lancés, mais n'aboutissent pas, et c'est dans le cadre de la commission des lois qu'est lancée en 1978 une action d'information. Alain Vivien, député de la Seine-et-Marne, est le parlementaire le plus impliqué dans le sujet.

Mais la dissolution de l'Assemblée nationale en 1981 interrompt le travail entamé. Cependant dès 1982, le Premier ministre Pierre Mauroy commande un rapport à Alain Vivien, achevé en 1983 mais rendu public seulement en 1985. La répercussion médiatique est forte en 1986 - même Michel Polac consacre un numéro de " Droit de réponse " aux " sectes ". En 1988, l'interdiction partielle par la justice de la diffusion de deux reportages sur les " sectes " qui devaient être diffusés par Antenne 2 suscite une petite agitation. Mais il faut en fait attendre les grandes affaires des années 1990 pour que les pouvoirs publics lancent une action organisée : Observatoire interministériel sur les Sectes en 1996 à la suite du rapport de la commission parlementaire d'enquête sur les sectes en 1995 ; fondation de la Mission interministérielle de lutte contre les sectes en 1998, qui rend deux rapports en 2000 et 2001 ; commission d'enquête parlementaire sur les finances des sectes, qui publie un rapport en 1999 ; loi dite " Royal " contrôlant davantage le contenu de l'enseignement donné en dehors des structures de l'Éducation nationale en 1999 ; loi dite " About-Picard " destinée à renforcer le contrôle public en 2001 ; transformation de la MILS en Mission de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) en 2002.

Cette approche historique du débat sur les " sectes " permet de mettre en avant la construction progressive du débat, et les mutations qui se sont produites. La société française qui débat des sectes en 2003 n'est plus la même que celle de 1960 où les catholiques étaient les principaux dénonciateurs, et n'est plus non plus celle de 1980-1990. Au sein même du débat sur les sectes s'est produit un changement, que l'introduction tardive du thème de la laïcité, à partir de 1999 (on le verra plus loin) permet de percevoir.

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La chronologie de la laïcité n'est donc pas celle du débat sur les sectes. La convergence n'apparaît vraiment que dans les années 1990. Mais, il faut le noter, aucun titre de livre n'associe jusqu'à aujourd'hui un mot de la famille " secte " à " laïcité ", alors que d'autres thématiques fondamentales de la lutte contre les " sectes " sont présentes dès les premières affaires : escroquerie, aliénation et visée politique sous le masque religieux. Les reformulassions qui ont lieu dans les années 1980 visent à " scientificiser " les propos dans le domaine psychologique (" manipulation mentale " remplace " lavage de cerveau " ou " viol psychique ") ou à élargir le champ social (rupture avec l'environnement et la société succède à l'accusation de captation de jeune majeur et destruction de la famille), sans pourtant faire intervenir la laïcité. Quant aux explications au développement des sectes, elles sont présentes dès l'abord chez R. Ikor, et connaissent peu d'évolution ultérieure : crise de civilisation, perte de sens et de repères, recherche de chaleur communautaire.

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Quant au moyen de faire face aux " sectes ", ce n'est pas la laïcité mais le régime des cultes, caractérisé par la liberté de conscience, la liberté de réunion, la liberté d'association, dans le cadre du respect de l'ordre public, de la liberté et des droits d'autrui et du respect du principe de la laïcité3. Le rapport de l'Observatoire interministériel sur les sectes de 1997 ne comprend aucune allusion à la laïcité4. Quant aux circulaires ministérielles qui répercutent le rapport de 1995, elles se situent sur un plan essentiellement juridique et ne font pas de la laïcité la pierre de touche de l'action préconisée, qu'il s'agisse celles du ministère de la Justice (29 février 1996, qui inscrit la lutte contre les sectes " dans le respect des principes fondateurs de la République " - liberté d'opinion, liberté de conscience, liberté de culte, non reconnaissance de culte, égalité) ou de l'Intérieur (7 novembre 1997, qui après une introduction insistant sur la laïcité comme cadre juridique empêchant la définition de la " religion " et de la " secte ", présente des principes d'action qui sont simplement l'information et l'application stricte du droit existant)5.

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La laïcité ne fonctionne donc pas jusqu'alors comme principe d'action ou de réflexion, mais essentiellement comme cadre juridique.

C'est à partir de 1998-1999 que le pouvoir public la met en avant dans la dénonciation des " sectes ". La loi Royal, sur la protection de l'enfance, en 1998, entend contrôler la scolarisation des enfants appartenant à des établissements n'ayant pas établi un contrat avec l'État. Notamment, la nécessaire conformité des programmes à l'éducation à la citoyenneté et aux acquis scientifiques est mise en avant. Le thème est cependant pratiquement absent du rapport sur l'argent des sectes de la commission parlementaire en 1999, qui n'évoque la loi de 1905 que dans le cadre de l'analyse des pratiques des " sectes " pour obtenir des avantages financiers, ainsi que dans ses recommandations pour mieux contrôler les activités sectaires10.

Une rupture semble se produire au début de l'année 1999. Dans la préface qu'il donne au livre du magistrat Georges Fenech, Face aux sectes : politique, justice, État (paru en mai 1999, mais dont la rédaction s'est donc achevée sans doute au début de l'année), A. Vivien, président de la MILS, ne mentionne pas la laïcité mais les droits imprescriptibles de la personne humaine, l'équilibre social, et le rôle fondamental de la loi dans le bornage de la liberté qui consiste à pouvoir faire ce qui ne nuit pas à autrui. Par contre, lors du colloque européen sur les sectes piloté par la MILS en avril 1999, A. Vivien, met en avant la laïcité comme cadre d'action de l'État, la loi de Séparation rendant " impossible le totalitarisme idéologique officiel " et conférant des avantages fiscaux aux associations cultuelles à condition que soient respectée une transparence " qu'imposent les institutions démocratiques "11. Il avait déjà insisté sur le sujet dans un article de Regards sur, bulletin du CCMM, en mars précédent : " au nom de [l']égalité de toutes les confessions, la loi laïque a pour devoir de stigmatiser toute déviation civile ", " le vrai combat contre les sectes […] est celui de la préservation de la laïcité et de la démocratie ", " La loi de 1905 […] met chaque individu au même niveau en matière de religion et de croyance […] préserve des éventuelles persécutions intégristes d'une confession majoritaire […] rappelle à une attitude citoyenne "12.

L'opposition à la politique des USA envers ce qui est qualifié en France de " sectes ", est très nette. Les États-Unis sont en effet mis en cause pour leur conception trop extensive de la liberté religieuse. Leur politique est ainsi infiltrée par des " sectes ", notamment la Scientologie, qui peuvent mettre en accusation tant la France que l'Allemagne pour leur activité anti-" sectes "13. En 2001, dans l'ample dossier consacré à la laïcité par la revue de la Ligue des droits de l'homme, Hommes et libertés, il développe de nouveau des positions comparables, qui se retrouve partiellement dans le rapport de la MILS en 2000, la laïcité étant présente par la référence à 1905 et à la tradition républicaine de lutte contre l'obscurantisme menaçant les droits de l'homme, étant également citée comme devant être présentée aux futurs professeurs de l'enseignement secondaire dans le cadre de leur formation14. L'UNADFI relaye partiellement ce discours dans Bulles qui publie un article sur " Sectes et laïcité " dans son numéro du troisième trimestre 1999. Il dénonce l'instrumentalisation de la laïcité par les sectes et insiste sur l'incompatibilité des sectes avec la laïcité : violation de " la liberté de l'individu ", " rejet de la société ", " projet d'hégémonie et de conquête ", " élitisme […] antinomique de l'égalité ", " comportements asociaux [excluant] du champ de la citoyenneté "15.

La loi de 2001 " tendant à renforcer la prévention et la répression des mouvements sectaires portant atteinte aux droits de l'homme et aux libertés fondamentales " entend de son côté, à croire sa rapporteuse, Catherine Picard, se placer sous le signe de la République, dans la suite de la proposition de loi adoptée par le Sénat en 1999 à l'initiative de Nicolas About voulant appliquer aux " sectes " la loi de 1936 contre les groupes de combat et les milices privées.

C. Picard souligne que la République est plus qu'un ordre juridique, qu'elle est un projet : " Les Lumières, l'éducation, le progrès, l'émancipation et la citoyenneté "16. Si le mot laïcité est absent, l'idée est présente, et entend organiser de facto la proposition de loi. Pourtant, le rapport de la MILS de 2001 n'évoque que peu la laïcité, distinguant parmi les " sectes " en fonction de leur rapport aux principes démocratiques et aux droits de l'homme. Le passage le plus développé est en fait issu de la publication de la réponse du gouvernement français au rapporteur spécial des Nations Unies sur la liberté religieuse ou de conviction17. 2002 peut être considérée comme le moment où la laïcité devient la grille d'approche mise fortement en avant, avec la participation d'Anne Fournier, en tant qu'expert de la Miviludes, au colloque de Barcelone de la FECRIS sur les enfants et les sectes. Son intervention, de même que celle de Hayat El Mountacir, chargée d'études au CCMM, est placée entièrement sous le signe de la laïcité18. Quant à l'actuel séminaire d'études de la Miviludes, qui a remplacé la MILS en 2002, il est explicitement placé dans l'optique de la laïcité. Et les ambitions affichées tant par Jean-Louis Langlais, prédisent de la Miviludes, que par Marie-Françoise Courel, présidente de l'EPHE, manifestent combien la laïcité est désormais considérée par les pouvoirs publics comme un des angles d'attaque prioritaire de la question des " sectes ". La laïcité est ici présentée par J.-L. Langlais comme la seule légitimation possible d'une " vigilance contre les groupes sectaires ", et par M.-F. Courel comme " une morale commune que l'on puisse partager quelle que soit son appartenance, puis au-delà, quelles que soient ses préférences sexuelles ou la couleur de sa peau ", une " tentative pour briser l'individualisme, et son corollaire, le communautarisme " qui préserve d'avoir à " courir après une identité que […] donnerait le fanatisme " ou à " appartenir à un groupe qui se fait groupe de pression "19.

Ainsi, la laïcité a-t-elle fait irruption dans le débat sur les " sectes ", promue d'abord par les acteurs politiques et sociaux opposés à ces associations. Mais le rôle des sociologues ne peut être négligé. Dès 1996, dans le collectif Pour en finir avec les sectes, dirigé par Massimo Introvigne (directeur et fondateur du CESNUR, Centre d'Études sur les Nouveaux Mouvements Religieux) et John Gordon Melton et fort critique envers le rapport parlementaire de 1995, Régis Dericquebourg met en relations " sectes " et laïcité, se situant dans la perspective de Jean-Paul Willaime et de Jean Baubérot, pour que soit géré le nouveau paysage religieux partiellement pulvérulent dans le cadre d'une laïcité culturelle assumant la délibération. Il fait ici partiellement écho à un juriste, Philippe Gast, qui souligne que la laïcité n'empêche pas de définir une secte ou une religion, mais impose l'égalité de leur traitement20.

Le collectif de 1999 dirigé par Martine Cohen et Françoise Champion, Sectes et démocratie, voit ainsi la laïcité être très présente, notamment par l'entremise de Jean Baubérot, spécialiste du sujet21. Danièle Hervieu-Léger, de son côté, en 2001, dans La religion en miettes ou la question des sectes, conclut sur la nécessaire rénovation de la laïcité, thème déjà très présent tout au long de sa réflexion, en s'inscrivant dans la lignée de Jean Baubérot et de son Vers un nouveau pacte laïque ? de 199022. Cette implication des sociologues dans le débat social, afin d'aider à produire un contrat social valable pour une durée non négligeable, procède en partie d'une réaction d'universitaires ayant dans l'ensemble assez mal vécu d'être marginalisés par les pouvoirs publics au profit des associations hostiles aux " sectes " ou d'intellectuels assumant tant judiciairement que médiatiquement le rôle d'experts ès-sectes. La question remonte au moins à 1994, et à la publication du rapport Guyard, qui s'est vu reprocher son absence de rigueur scientifique par nombre de sociologues ou de spécialistes des religions, notamment par le biais du collectif piloté par M. Introvigne et J Gordon Melton.

Mais outre ce désir de reconnaissance sociale et de statut- après tout, ces universitaires sont en effet payés par l'État pour le travail qu'ils font et ne sont pourtant pas sollicité par ce même État lorsque cela serait nécessaire -, il faut prendre en compte la tradition de la sociologie française des religions. Il suffit de renvoyer ici à Émile Durkheim dont l'activité sociologique est inséparable de son engagement républicain et laïque, ou à l'EPHE, dont la section des sciences religieuses a été fondée après la suppression des Facultés de théologie d'État en 1885, dans le cadre de la laïcisation républicaine. On notera seulement que cette tradition est aujourd'hui réactivée par des sociologues (J. Baubérot, D. Hervieu-Léger) appartenant à une tradition religieuse ayant bénéficié de cette laïcisation ou au sein de laquelle ils défendent, contre la logique dominante, un positionnement laïque. L'entente avec les pouvoirs publics demeure cependant problématique, ainsi que le montre le débat organisé en juin 2001 par l'hebdomadaire protestant Réforme et Le Monde : les positions d'A. Vivien et de D. Hervieu- Léger et Jean-Paul Willaime ne sont pas les mêmes23.

Ainsi, le débat " sectes et laïcité " est un débat historiquement situé, relativement récent. Si l'on voulait être provocateur, il serait même possible de considérer que la mise en avant de la laïcité dans la contestation des sectes est une forme de l'antiaméricanisme. En effet, la laïcité n'est vraiment invoquée qu'à partir du moment où les USA remettent très fortement en cause la politique française de lutte contre les sectes, au nom de la liberté religieuse. La tradition française de la laïcité vient alors comme réponse première et évidente, ayant un fondement aussi assuré que la tradition états-unienne. Un autre élément conforte cette perspective : l'insistance mise sur la dimension transnationale des " sectes ", sur leur participation à la mondialisation libérale, sur leur ancrage fort aux USA, sur leur alignement sur le modèle de l'entreprise capitaliste. Il est ici possible de renvoyer tant au livre de C. Picard et A. Fournier, Sectes, démocratie et mondialisation (2002) qu'à un article du Monde diplomatique de 2001, intitulé " Les sectes, cheval de Troie des USA en Europe "24. Ainsi, aborder les sectes par le biais de la laïcité, c'est, dans le cadre d'interrogations récurrentes sur la laïcité et de la contestation de la mondialisation, c'est proposer une alternative, une voie française vers la liberté. C'est aussi refuser des évolutions, françaises et mondiales, qu'elles soient sociales ou économiques, qui perturbent les cadres habituels, ou tout au moins ceux considérés comme stables et dont on découvre qu'ils sont désormais moins pertinents et moins à même de garantir l'existence quotidienne.

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Il était inévitable, pour des raisons structurelles, que la laïcité soit convoquée contre les sectes, dès lors que l'école était concernée. De même, la logique profonde des relations franco-américaines, caractérisée par une fascination-répulsion liée à la différence d'enracinement historique, aux mythologies nationales, et aux différences entre deux voies d'accès à la démocratie libérale, fait surgir l'opposition entre la République française et la République américaine - et donc la différence entre la laïcité et l'absolue liberté religieuse. La laïcité n'est donc pas seulement l'expression d'un antiaméricanisme, elle est aussi, profondément, la manière dont la France pense le religieux.

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Le débat sur les " sectes " s'est progressivement construit - le mot est ici pris au sens sociologique, non au sens normatif. En tant que tel, il renvoie à une réalité sociale, qui n'est pas apparue brutalement, qui s'est progressivement développé, et qui a connu des inflexions. L'apparition du thème de la laïcité en fait partie, tout autant que les affirmations de souffrance individuelle et familiale mises en avant par les opposants aux sectes depuis les années 1970- tout en sachant que la relation de ces mêmes faits résulte d'une formulation par le biais de l'idéologie (au sens neutre du terme) de ces mêmes opposants - et tout autant que ces groupes sociaux que l'on essaye de cerner par le mot " secte " - reste cependant ici à savoir si ces groupes sont nouveaux, ou si ce sont les mutations de l'environnement social qui les font percevoir comme nouveaux, ou qui font apparaître des dimensions jusque là non perçues. Enfin, ce bilan permet de mettre en avant un point : les différents acteurs entendent tous restaurer un état particulier de la société ou proposer une organisation de la société française à venir - laïcité républicaine pour A. Vivien, laïcité pour le XXIe siècle pour M.-F. Courel, proposition d'un Haut conseil de la laïcité pour D. Hervieu-Léger. La question est donc politique, au sens très précis du terme. C'est ainsi l'avenir qui est engagé.

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Paul AIRIAU

Diplômé de l'IEP de Paris, Docteur en Histoire - Ancien pensionnaire de la Fondation Thiers

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