Le contrôle parental sur Internet et les "sectes"

Un article du CICNS  (août 2008)

Dans son livre "Internet et religion", Infolio, Jean-François Mayer étudie l'influence d'Internet sur le fonctionnement des groupes religieux : "la religion en ligne n'est plus simplement réservée aux passionnés d'informatique : avec la popularisation d'Internet, elle atteint des publics en tous genres, de tous âges, de tous milieux, en tous cas dans les pays où les outils informatiques sont devenus à la portée de chacun ou presque. "C'est maintenant vraiment un miroir de la société dans son ensemble. Cela offre un nouveau forum aux personnes en quête spirituelle", constate le chercheur danois Morten Hojsgaard". "(...) d'anciens disciples déçus ou d'autres adversaires ont eux aussi accès à Internet et à ses ressources. Avant même que certains mouvements religieux commencent à s'intéresser au Web, des opposants avaient déjà pris conscience du nouveau champ d'action que leur ouvrait la technologie : un champ particulièrement séduisant pour ceux qui s'opposaient non à des gourous ou prophètes isolés, mais à des organisations relativement importantes, et ne se retrouvaient donc pas à armes égales, à moins de réussir à mobiliser les médias ou les autorités. "Internet est la meilleures chose qui est arrivée pour combattre les sectes (...)". se réjouissait Steve Hassan, une figure connue dans le monde des opposants aux sectes."

La peur que des contenus d'accès libre puissent être préjudiciables aux enfants a conduit à la mise sur le marché d'outils de contrôle parental. Un certain nombre sont disponibles désormais. Ces logiciels sont censés effectuer "le filtrage des sites prônant l'anorexie, le suicide ou faisant l'éloge de sectes, ainsi que des sites à caractère pornographique et de jeux d'argent". Ce filtrage "est devenu extrêmement efficace, allant jusqu'à 90 % selon les fournisseurs" (Le Figaro). Un classement français a même été effectué : "Ainsi, Numéricable, Orange et SFR, ex-æquo avec Télé 2, occupent les trois premières marches du podium" (L'informaticien).

Prenons comme exemple le logiciel d'Orange. La page de paramétrage propose un certain nombre de catégories de sites à interdire : anorexie, pornographie, sexualité, violence, sectes, etc. Ces catégories représentent des thèmes génériques sauf pour les sectes, seuls groupes explicitement nommés comme tels. Les concepteurs du logiciel auraient pu introduire la thématique "dérives sectaires", mais subissant probablement le matraquage médiatique ambiant, ils n'ont eu que faire des subtilités de langage utilisées par la MIVILUDES pour rendre plus présentable son action. La section information précise : "Sectes : sites web des sectes dangereuses, telle que celle nommée "adorateurs du Diable" (devil worshippers), universellement considérées comme des sectes. Les organisations qui, à cause des différentes lois entre les différents pays, sont considérées comme des sectes par certains et comme des associations religieuses légitimes par d'autres ne sont pas comprises dans cette catégorie".

La base de données des sites prohibés n'est pas lisible en tant que telle, il n'est donc pas possible d'extraire simplement la liste des sectes selon Orange, mais il est clair que ce fichier constitue une liste de proscription de même nature que celles établies par les rapports parlementaires en 1996 et 1999. Nous avons fait des tests pour en reconstituer quelques entrées. Certains sites de mouvements répertoriés dans les rapports parlementaires sont bloqués, d'autres pas. Des sites qui ne devraient plus être interdits d'accès, si l'on tient compte des dernières évaluations de la MIVILUDES, sont filtrés. Les précautions évoquées par l'opérateur dans sa section d'information ne sont pas respectées. Des questions viennent alors naturellement à l'esprit : comment Orange s'assure-t-il qu'une secte est bien universellement considérée comme dangereuse, si tant est que cette affirmation ait un sens ? Sur quels critères précis son fichier est-il constitué ? Quelle autorité ou organisme fournit les noms et avec quelle compétence ? (cf notre courrier à Orange)

Les FAI (Fournisseur d'Accès Internet) gèrent des millions de clients et officialisent ainsi implicitement ce type de listes. La mention des sources ayant permis de les établir devrait être obligatoire. L'appellation de secte est synonyme aujourd'hui de "groupe délinquant". La connaissance des sources permettrait à tout le moins de poser des questions embarrassantes quant à la légitimité du filtrage effectué. Pour quelle raison un site de l'Eglise catholique serait-il accessible lorsque le site d'une minorité spirituelle classée secte sans justification ne l'est pas ? Les sites "défouloirs" qui prétendent inviter au dialogue antisecte sont-ils légitimes ?

Certes, Orange donne la possibilité aux parents d'établir des listes blanches permettant d'annuler les choix du fournisseur. Il n'en reste pas moins que ces choix constituent une discrimination a priori qui ne sera pas remise en cause dans la majorité des cas. La censure de l'information, même avec de bonnes intentions, conduit la plupart du temps à des positions indéfendables et arbitraires. Il est probablement plus didactique et plus respectueux de laisser la diversité des opinions s'exprimer en permettant ainsi à l'internaute adolescent de construire son opinion, quitte à l'accompagner dans ce processus ; c'est aussi faire crédit à son intelligence.

La situation décrite précédemment met à nouveau en évidence le déficit d'une information fiable et validée sur les minorités spirituelles et appelle la création d'un Observatoire indépendant qui serait en charge d'établir une base de connaissance officielle et reconnue sur ces minorités, accessible à tous et en particulier aux FAI.

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