Affaire du « présumé gourou » Robert Lé Dinh

Par le CICNS (avril 2012) 

Lire notre article de 2010 sur la même affaire

L’affaire du « présumé gourou » Robert Lé Dinh, comme l’ont nommé certains médias, est instructive sur le traitement des affaires judiciaires concernant les « sectes » en France. 

Contexte 

« Durant plus de vingt ans, Robert Le Dinh a dirigé une communauté d'une vingtaine de personnes d'abord dans le Lot-et-Garonne, puis en Ariège, avant de faire l'objet d'une plainte et d'être placé en garde à vue le 5 septembre 2007 et, deux jours plus tard, d'être mis en examen et placé en détention provisoire. L'affaire avait démarré en avril 2007, lorsque deux de ses anciens disciples adeptes, un couple de fonctionnaires qui avait rejoint le groupe dès sa création en 1984, avait dénoncé ses agissements auprès des gendarmes de Saint-Girons (Ariège). Né en 1959 à Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne), ce fils d'ouvrier bouddhiste d'origine vietnamienne et d'une mère française catholique, dit avoir reçu un message divin du Christ en 1982 faisant de lui « le serviteur » ou « le troisième messie » » (NouvelObs).

Suite à cette dénonciation, Robert Lé Dinh a été accusé de « viol », « agressions sexuelles, y compris sur des mineures », d’ « hypnose mentale » (NouvelObs), de « manipulation et d’emprise mentale » (La Dépêche). Une des principales plaignantes, Isabelle Lorenzato (accompagnée de son mari), dit avoir été violée pendant 22 ans par Robert Lé Dinh. 

Procès en première instance 

L’UNADFI s’est constituée partie civile, accompagnant plusieurs anciens adeptes du groupe au procès. C’est dans le cadre de la loi About-Picard que cette association a été autorisée à se porter partie civile ; elle le fait désormais systématiquement dans tous les procès où elle-même déclare qu’il s’agit d’un contexte sectaire ; elle est appuyée dans son action par la MIVILUDES (rappelons que Catherine Picard, présidente de l’UNADFI, siège au Conseil d’Orientation de la MIVILUDES). Un des objectifs de la MIVILUDES est d’obtenir plusieurs jurisprudences sur la loi About-Picard (au jour d’aujourd’hui seule l’affaire du Néophare a permis une application de cette loi, juste après son vote en grande pompe en 2001) qui permettrait d’assoir la notion frauduleuse de « manipulation mentale » appliquée aux « sectes ». 

L’affaire Robert Lé Dinh a donc immédiatement été placée dans un contexte de psychose antisectes. Il ne s’agissait plus d’un « cas judiciaire » mais bien du procès du fléau social imaginaire contemporain inventé par les pouvoirs publics français (voir notre historique de la lutte antisectes française). Ce subterfuge a été énergiquement condamné par les avocats de Robert Lé Dinh (voir notre commentaire sur le procès en premier instance). 

En première instance Robert Lé Dinh a été condamné à « 15 ans de prison pour viols, agressions sexuelles sur mineures et abus de faiblesse ».  

Procès en appel 

Douze ans de réclusion criminelle ont été requis par l'avocate générale, Cécile Deprade, qui avait sollicité entre 10 et 12 ans de prison en première instance. « Elle est donc allée au-delà de ses réquisitions de première instance bien qu'elle ait demandé l'abandon du facteur aggravant dans les poursuites. Elle a souligné qu'elle ne venait pas requérir « contre une secte », une « philosophie » ou « une croyance » dans le respect des « deux principes fondateurs de la liberté de conscience et de la liberté religieuse » mais contre « un homme ». L'avocat général s'est dit « convaincu que Robert Lé Dinh a commis les crimes et les délits pour lesquels il comparaît » et qu'il « a assujetti ses victimes par sujétion psychologique ».» (NouvelObs) 

L’affirmation de l’avocate générale de ne pas venir requérir contre une « secte » doit être sérieusement questionnée. Peut-elle ignorer l’impact sur les débats de la présence de l’UNADFI au procès (avec la caution implicite de la MIVILUDES), dont l’objectif affiché est la lutte contre les sectes et déclarée d’utilité publique ? Peut-elle balayer d’un revers de main les remarques de Maître Martial, avocat de Robert Lé Dinh, sur la teneur des échanges : « Nous nous méfions de l'idée dévastatrice de la secte et de l'emprise sectaire, qui est un fonds de commerce » (NouvelObs) ? Peut-elle ignorer que la notion de « sujétion psychologique », qu’elle valide, est la traduction juridique du concept de « manipulation mentale » introduite dans la loi About-Picard spécifiquement conçue à l'encontre des mouvements dits sectaires (cf. le titre de la loi) ? Cécile Deprade n'a-t-elle pas recours à un artifice classique : prétendre qu’elle ne fait pas ce qu’elle fait ostensiblement mais ne devrait pas faire ? Si les magistrats du siège ont refusé avec constance (hormis dans le cas du Néophare) d'utiliser la notion de « sujétion psychologique », inapplicable car non définie et discriminatoire puisque dans les faits réservée aux groupes qualifiés de « sectes », qu’est-ce qui peut bien pousser les magistrats du parquet à l'invoquer très souvent dans les affaires judiciaires correspondantes ? Pourquoi les premiers montrent-ils une lucidité que les seconds peinent à démontrer, alors qu’ils ont suivi la même Ecole ? Faut-il une nouvelle fois invoquer la non indépendance du parquet ? 

La cour d'assises de la Haute-Garonne a finalement condamné Robert Lé Dinh à dix ans de prison pour « agressions sexuelles aggravées ». Elle a « à la déception des parties civiles, écarté les viols aggravés et les abus de faiblesse aggravés » (Romandie). 

« Du côté des avocats de Robert Dinh, le sentiment dominant est celui du « devoir accompli ». « La secte est aujourd'hui abandonnée, elle n'existe pas. Il n'y a plus rien de l'idée de secte, tant sur la manipulation mentale pour obtenir des faveurs sexuelles que sur la même manipulation mentale pour obtenir de l'argent », a déclaré Me Martial pour qui cette affaire n'est « plus celle du gourou mais celle de l'illusion de la secte » » (La Dépêche). 

Les médias 

Si, dès le début de l’affaire, certains médias sont restés prudents sur les versions des uns et des autres (exemple Sud-Ouest), rapidement le traitement des informations s’est détérioré dans le sens d’une vision antisectes primaire. 

Nous avons en particulier dénoncé l’indécence de France 2 et LCP qui ont donné une tribune sans contradictoire et sans aucun esprit critique aux époux Lorenzato, entre le procès de première instance et le procès en appel, dans des émissions visant les « sectes ». Isabelle Lorenzato, après avoir été prise en main par l’UNADFI (pourrions-nous dire « manipulée » ?), a joué son rôle de « conférencière de l’antisectarisme » selon une expression de Maître Martial, avocat de Robert Lé Dinh (Romandie). Les médias agissant de la sorte deviennent des parties civiles déguisées ; ce n’est pas leur rôle, surtout s’agissant de chaînes publiques, sans parler de la façon dont ce type d’émissions dégrade les principes déontologiques journalistiques. De plus, les accusations de viol invoquées par Isabelle Lorenzato n’ont pas été retenues par la Cour d’appel. Si, « malgré sa « terrible déception » de ne pas avoir été reconnue comme victime, Isabelle Lorenzato s'est dite « soulagée » que les « enfants aient été protégés par la justice » et que Robert Lé Dinh « ait pris dix ans », durant desquels « il ne fera plus de mal » » (La Dépêche), elle a principalement parlé de son cas personnel et du viol qu’elle dit avoir subi pendant ses interventions sur France 2 et LCP. Cette attitude compréhensible, compte tenu de son sentiment d’être une victime, devrait néanmoins faire réfléchir les médias l’ayant invitée, sur la partialité de leurs programmes. Mais en ont-ils seulement envie ? En ont-ils seulement conscience ? 

L’adhésion irréfléchie de certains journalistes à la rhétorique antisectes se constate également dans certaines tournures de phrases. Le NouvelObs parle du « présumé gourou, jugé en appel pour viols ». La « présomption de culpabilité » porte désormais sur le terme « gourou », péjoratif, qui devient en lui-même porteur de criminalité. Suite au verdict du procès en appel, ayant laissé de côté la notion de « secte », le « gourou présumé » redevient « Robert Lé Dinh condamné à dix ans de prison pour agressions sexuelles aggravées » (NouvelObs). 

Notre bilan 

L’affaire Lé Dinh permet d’arriver à un constat qui devrait être superflu. Les affaires de « sectes » n’existent pas. Il n’existe que des cas particuliers de dérive. Et c’est le rôle de la justice de les traiter dans le cadre du droit commun. 

Les pouvoirs publics, par l’entremise de la MIVILUDES et des associations antisectes, instrumentalisent la peur des sectes et tentent d'instaurer une propagande et une justice dédiées visant ces groupes, tout en prétendant le contraire ; l’attitude de déni de l’avocate générale dans l’affaire Lé Dinh est le reflet de la posture de l’exécutif et du Parlement sur le sujet.  

Sans surprise, les protagonistes antisectes pensent détenir une vérité inaccessible au commun des mortels. Suite à la décision de la Cour d’appel, Maitre Picotin explique « la difficulté pour le monde juridique, pénal et pour le grand public de comprendre la manipulation mentale, une criminalité astucieuse, de second degré » (La Dépêche). Nul doute que le monde attendait Maître Picotin, Georges Fenech, Catherine Picard et quelques obscurs psychologues « experts en dérives sectaires » pour comprendre le psychisme humain. Maître Picotin attend d’ailleurs « de la Chancellerie qu'elle dépose un pourvoi en cassation pour qu'ait lieu un nouveau procès », car Robert Lé Dinh « c'est un gourou total. Comme l'a démontré un expert lors du procès de Toulouse, on est bel et bien dans la manipulation mentale » (La Dépêche). Nous disqualifions la notion de « gourou total », quant à celle « d’antisectes total », elle mérite réflexion au vu de ce type de déclarations. 

Malgré ce climat « d’influence », les juges et le jury populaire ont pu évacuer les notions de « secte » et de « manipulation mentale » lors du procès en appel. Ce point est remarquable et permet d’espérer que la France parviendra à se débarrasser de l’hystérie antisectes. 

 

 

 

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