RUMEURS  

 

 

de Jean-Noël KAPFERER éditions du Seuil

 

Condensé de lecture par le CICNS

 

Pour le public, le mot "rumeur" évoque un phénomène mystérieux, presque magique. Son mode d’action sur les hommes serait proche de l’hypnose : elle fascine, subjugue, séduit, embrase.

Loin d’être mystérieuses, les rumeurs obéissent à une logique forte dont il est possible de démonter les mécanismes. Aujourd’hui on peut répondre aux questions : comment naissent-elles, d’où partent-elles, pourquoi apparaissent-elles un jour dans un groupe ou dans un lieu particulier ? A quelles règles obéissent-elles ? Comment vit-on avec les rumeurs, comment les utilise-t-on, à quelles fins ? Et enfin peut-on éteindre une rumeur ?

 

Un livre un peu ancien (1987) et dont les exemples pourraient être renouvelés aujourd'hui mais qui décrit avec précision le mécanisme immortel de la rumeur.

 

Comment naissent les rumeurs ?

La plupart des rumeurs sont une production sociale, spontanée, sans stratégie ni dessein même si au moment des élections ou autres circonstances, il arrive le contraire pour discréditer tel ou tel candidat.

 

(…) Dès la moindre rumeur, nous plongeons dans l’univers du complot, de la manipulation, de la désinformation, de la guerre économique ou politique, la rumeur est alors un crime par personnes interposées, crimes parfait car sans trace, sans arme et sans preuve. (…) On ne peut pas réduire l’explication de la naissance d’une rumeur à un individu, à un moment donné le public ou le groupe se saisit d’une rumeur parce que ce message revêt pour lui une profonde signification. (…) Cela montre bien comment le proverbe « il n’y a pas de fumée sans feu » est une aberration. Il n’a de sens que si on appelle feu la passion et parfois l’imagination fertile des récepteurs de message. En réalité l’attachement populaire à ce proverbe constitue la voie royale de sa manipulation par la rumeur. Le logiciel mental du public est explicite : pour lui derrière toute fumée il existe un brin de vérité. Sachant cela les stratèges ont tiré une règle d’action bien connue : Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose

 

(…) Un exemple célèbre : aux États-Unis depuis 1978, certaines des entreprises les plus connues (Procter et Gamble n° 1 des produits d’entretien, Mac Donald et Entemann’s) doivent faire face à la rumeur qu’une partie de leur capital serait dans les mains de la secte Moon. L ’origine de ces rumeurs a pu être trouvée : les pasteurs des communautés religieuses fondamentalistes ( La Bible Belt ). Lors des homélies, les pasteurs mettaient en garde les fidèles contre ces sociétés, l’Église devient alors le média de la rumeur. Ces rumeurs étaient étayées par des « preuves » où on voyait le nombre du diable (666) dans l’emblème de ces entreprises qui ont fini par le supprimer.

 

(…) La mort de Paul McCartney à partir d’une interprétation d’une des chansons par un auditeur sur une célèbre radio américaine. Sa mort a été reprise par tous les médias pendant plusieurs semaines et même son démenti officiel a servi a alimenté sa rumeur puisque la rumeur affirmait que c’était son sosie qui parlait en donnant des preuves, telle que dans la photo du magazine si on regardait au verso de la photo de Paul, on pouvait voir la publicité d’une voiture qui lui décapitait la tête. La rumeur avait retourné le démenti dans son sens.

 

(…) Il y a le mythe flottant ou légendes urbaines qui reviennent aussi par bouffée, la légende qu’un enfant aurait été mordu par un serpent dans un supermarché Cora, cette légende reprend vie de temps en temps avec le "ici et maintenant", Nice, Montpellier, Liège. Qui est passé du récit sans lieu ni date à une version actualisée, plus personne ne le sait.

 

(…) Les rumeurs naissent souvent d’une défaillance dans l’interprétation d’un message, le malentendu fait référence à un témoignage de témoignage et à une différence entre ce qui fut émis et ce qui fut décodé et dans la mesure où le nouveau message reste ambigu, il autorise l’interprétation personnelle de l’auditeur suivant. Exemple d’une personne portée disparue dans un petit village, cela devint : "cette personne est en prison" parce que la sœur de cette personne a dit qu’il était parti à Londres, la personne a entendu à l’ombre et cela correspondant à l’image que les villageois avaient de cette personne la rumeur prenait tout son sens.

 

Elles courent, elles courent

Une nouvelle peu ordinaire et inhabituelle va à coup sûr surprendre, amuser ou exciter le lecteur qui s’empressera alors de la mémoriser, de la répéter : il veut faire alors partager son émotion, en somme ce qui fait l’essence de la nouvelle, c’est qu’elle relate des choses attendues mais qui étaient totalement imprévisibles.

 

(…) Pour certains, transmettre la rumeur, c’est partir en croisade, répandre le verbe, la bonne parole. Il y a une implication totale dans le contenu de celle-ci, apparue comme une espèce de vérité révélée. Ceci arrive lorsque la rumeur répond exactement à une anxiété personnelle ou résout un conflit personnel (Les antisectes ?) 

 

(…) La rumeur devient une entreprise de conversion à ses propres thèses, plus on élargit le cercle des adeptes, plus grand est le sentiment intime d’être dans le vrai. Il faut non seulement transporter la rumeur mais convaincre (…) La rumeur n’est pas une histoire drôle : elle prétend à la réalité. Cela s’est passé dans un endroit précis, à tel moment. L’homme qui dévoile la rumeur jouit d’un plus grand prestige que l’amuseur public. Il délivre une information rare, excitante, créatrice d’émotions : il dispose d’une valeur à échanger. En retour de cet échange, il gagne le plaisir de plaire, d’être écouté avec attention.

 

Pourquoi croyons-nous aux rumeurs ?

(…) La rumeur nous parvient rarement nue : elle s’accompagne d’un cortège de preuves qui lui confèrent une indéniable crédibilité : d’une certaine façon elle donne un sens à un grand nombre de faits soit que nous n’aurions jamais remarqués ou dont le sens ne nous était pas paru évident. Elle satisfait notre besoin d’ordre dans la compréhension des phénomènes qui nous entourent. (…) La rumeur séduit car elle fournit l’occasion de mieux comprendre le monde en le simplifiant considérablement et en y trouvant un ordre caché. (…) La rumeur est une information que nous souhaitons croire, le désir de croire est tel qu’il bouscule les critères habituels du réalisme et de la plausibilité. Si l’information ne satisfait aucun désir, ne répond à aucune préoccupation latente, ne fournit d’exutoire à aucun conflit psychologique, il n’y aura pas de rumeur. (...) La rumeur fait écho en nous et nous lui répondons de façon plus ou moins impliquée.

 

La fin de la rumeur et la signification du silence

(…) Beaucoup de rumeurs dites incroyables sont crues parce que les récepteurs sont sous tension. L’heure n’est pas alors à la réflexion platonicienne sur la réalité de la réalité. Lorsque cette tension s’estompe, nous retrouvons certains de nos mécanismes critiques et percevons le caractère fragile de la rumeur (…) Un exemple est celui des élections, dans tous les pays, plus l’heure des élections se rapproche, plus le climat devient tendu et les rumeurs hostiles. Lorsque les urnes ont parlé, leur hostilité n’a plus de raison d’être. Désormais déplacées, les rumeurs disparaissent (…) Certaines rumeurs semblent pourtant résister au temps. Ce phénomène est explicable : la rumeur rencontre chaque fois un nouveau public qui la découvre pour la première fois, convaincu de mettre la main sur une information ultra-récente et certifiée. Un jour ou l’autre le public se lasse et la rumeur laisse place au silence. Mais que l’on ne s’y trompe pas, la fin de l’émoi explicite manifesté dans les parlers collectifs ne signifie pas que le sujet soit oublié, ni que la tension sous-jacente ait disparu.

(…) Les grandes rumeurs ne meurent jamais ou presque (exemple de la rumeur concernant "la traite des blanches" où l'on retrouve des articles de journaux identiques avec les mêmes faits 20 ans après). Ces grandes rumeurs s’éteignent provisoirement et tel un volcan se réveilleront un jour (…) Une des explications est la mémoire partielle, c'est-à-dire qu’on garde certains éléments d’une histoire, d’une rumeur et on se sert des éléments marquants pour fabriquer une autre histoire mais qui se ressemblent étrangement, c’est le souvenir de la rumeur qui est à l’origine de la nouvelle rumeur (…) La permanence du trouble peut expliquer cet éternel retour. En réalité les craintes, les angoisses diffuses ou frustrations n’ont jamais quitté le corps social : seule leur expression a été refoulée, canalisée et légitimée.

(…) L’éternel retour est le destin des boucs émissaires. Toutes les sociétés vivent leurs grandes crises : il faut alors chercher des boucs émissaires chargés inconsciemment des péchés de la collectivité. D ’autre part face à une crise inexplicable, désigner un coupable, c’est trouver la cause du mal, donc faire un pas vers sa résorption. Les coupables potentiels sont toujours les mêmes : les étrangers, les mal intégrés dans la collectivité, ceux qui n’en partagent pas les croyances. En Occident, les Juifs ont donc constitué le modèle idéal du bouc émissaire, et la cible automatique des rumeurs : depuis l’empoisonnement présumé des puits pendant les épidémies de peste de 1348 à 1720 jusqu’au soupçon de meurtre rituel sous-jacent dans le thème de la rumeur d’Orléans (rumeur sur la traite des blanches), en passant par le soi-disant « complot des Sages de Sion ».

 

L’utilisation des rumeurs :

(…) les rumeurs dans une petite ville ou un quartier ne sont que la conséquence des tensions et enjeux politiques qui s’y déroulent. Par exemple un crime n’est jamais un évènement isolé : c’est un acte social, concernant l’ensemble de la microsociété. Il révèle l’histoire de celle-ci. L’armée des déçus, des haineux, des jaloux est prête à se mouvoir à la première occasion et la première occasion peut être une rumeur. (…) Le mythe du notable assassin est une constante des villes de province, tout juge d’instruction d’une petite ville connaît les bruits éternels accusant le maire ou quelque notable de fréquenter les ballets roses ou les ballets bleus .

 

(…) Aujourd’hui plus que jamais, trois droits fondamentaux se télescopent : le droit à l’information du public, mais aussi le droit de l’accusé (la présomption de l’innocence vole en éclats si quelqu’un se voit accusé dans les médias) et enfin le droit à la justice à pouvoir mener une enquête de façon serein afin que la vérité émerge. Il y a conflit entre deux pressions : le juge d’instruction sait tout mais n’a le droit de rien dire et les journalistes à qui on demande de tout dire alors qu’ils ne savent rien. Souvent ce sont les médias qui gagnent. Mais faute d’informations, ils puisent dans la rumeur, ce marché noir, toujours prêt à servir mais aussi à manipuler.

(…) Le potin n’a pas besoin d’être vrai. Nous préférons une histoire qui nous fait du bien à une vérité qui ne nous procure rien. Le bon potin doit alimenter le mythe. Les femmes stars représentent les archétypes d’amoureuse. L’homme star est un héros en plus d’être un amant. Les potins alimentent les deux aspects de cette identité. James Dean manifeste sa fureur en flirtant avec la mort en permanence. Il participe à des corridas au Mexique. Il est l’amant de dizaines de stars et de starlettes. Lorsqu’il se tua au volant de sa Porsche, les rumeurs confirmèrent son statut de surhomme, un surhomme ne meurt pas. En réalité, selon la rumeur, défiguré par l’accident, il s’est longtemps caché dans une ferme des environs de Los Angeles et toute une légende entoure sa Porsche qui confirme qu’il n’est pas mort jusqu’à ce que cette voiture disparaisse mystérieusement comme envolée, finalement retirée de terre par quelque force surnaturelle, celle-là même qui avait mené le destin surhumain de James Dean.

 

(…) Les rumeurs négatives sont le signe d’une fissure : la star s’éloigne des termes du contrat tacite. Elle viole le scénario pour lequel elle fut retenue (…) Une star ne s’appartient pas. Elle a deux devoirs vis-à-vis de son public, un devoir d’exhibition dosée, et aussi de permanence dans les vertus qui l’ont fait élire. A ne pas vouloir gérer les rumeurs, on s’expose aux rumeurs les plus incontrôlables. (L’exemple de Sheila qui n’a jamais démenti qu’elle serait peut-être un homme, même quand elle a eu son bébé, la rumeur a continué et son silence est sûrement une des causes de cette rumeur).

 

La rumeur politique :

Il n’y a pas de politique sans rumeurs. La rumeur est un contre pouvoir (…) Dans l’arsenal des outils de la guerre politique, la rumeur jouit de nombreux avantages. Tout d’abord elle évite de se montrer à visage découvert : d’autres parlent à votre place et se font les porteurs volontaires ou involontaires de la rumeur. La source reste cachée, insaisissable et mystérieuse. Personne n’est responsable mais tout le monde est au courant (…) La rumeur ne requiert pas de preuves (…) L’opinion publique se fonde plus sur des impressions que sur des faits. L’accusation suffit donc. La rumeur ne requiert pas non plus de larges états-majors : elle peut se fomenter en tout petit comité. C’est pour cela qu’elle est une arme favorite des complots. L’affaire Markovic (ami et garde du corps d’Alain Delon) a sali à jamais le futur Président de la République Georges Pompidou et sa femme à partir d’un montage de photos de parties de plaisir. Ces photos et ces rumeurs furent pendant des mois le sujet essentiel des salles de rédaction aggravées par le silence de Georges Pompidou qui ne démentit jamais ces rumeurs. Après enquête, un réseau de complicité situé au sein du Ministère de l’Intérieur, de la Justice et de la SDECE se sont révélés responsables de cette cabale menée par un clan gaulliste opposée au futur président.

 

(…) Les grands thèmes de la rumeur qui peuvent se décliner à l’infini :

 

- Le premier est celui de la main cachée, du pouvoir occulte, de la société secrète qui tire les rênes du pouvoir. Ce thème découle logiquement de la conception de la vie politique comme d’un théâtre. Il postule un théâtre de marionnettes où les ficelles sont dans des mains invisibles. Le thème des sociétés secrètes est une des constantes de l’imaginaire politique.

- Le deuxième thème est celui de l’accord secret. Il y aurait des accords et des arrangements liant en secret les adversaires politiques, contredisant ainsi leur attitude politique 

- On ne compte pas les rumeurs des fortunes cachées, d’accumulations scandaleuses, de profit sur le dos de la collectivité

- La sexualité a perdu un peu de sa vigueur comme thème de la rumeur. La sexualité est de moins en moins secrète et taboue : elle échappe donc lentement à la rumeur mais les sexualités déviantes sont quant à elles intolérables. Dans les villes de province, les réputations sont détruites par les rumeurs de ballets roses ou d’homosexualité.

- Le thème de la santé est un des favoris de la rumeur.

- Le sixième thème est celui du double langage : les intentions réelles de l’homme politique seraient à l’opposé de ce qu’il proclame publiquement

- le dernier thème est celui de l’immigration. Comme le précédent, c’est un thème de trahison. La France des années 80 est prompte à vilipender l’homme politique suspect de connivence maghrébine. A l’aube de sa carrière politique, Edgar Faure fut l’objet d’une rumeur : il s’appellerait en réalité Lheman mais il tenait à cacher son ascendance juive. Aujourd’hui le bouc émissaire a changé (« les sectes » ont depuis l’écriture de ce livre remplacé avantageusement les boucs émissaires précédents)

 

Peut-on éteindre une rumeur ?

Par le silence : c’est souvent la stratégie des hommes politiques qui traitent par le dédain les calomnies. Certaines rumeurs peuvent se nourrir de ce silence pour amplifier ou alors se résorber suivant les différents niveaux d’implication.


Par la publicité : l’exemple de la société Procter et Gamble qui dépensa des millions de dollars pour diffuser des publicités et apparaître à des émissions de grande écoute pour contrer la rumeur qui disait qu’ils étaient la propriété de la secte Moon.  Ils firent un dossier qu’ils envoyèrent à 67 leaders d’opinions religieuses et ensuite à 48000 organisations religieuses, cet envoi de dossier avait été fait suite à une croisade anti Procter (avec appel au boycott des produits) et cette croisade avait un aspect religieux, c’est pour cette raison qu’il était important de communiquer avec les leaders de ces communautés.

Pour montrer l’ampleur de ces rumeurs, juste quelques chiffres : elle commença en 1980 pour a peu près s’éteindre en 1985 après que la société est changé son logo qui existait depuis 1882, soupçonné de symboliser son appartenance aux Églises sataniques. En 1982, la société avait mis un standard en service pour répondre à la rumeur et c’était plus de 15000 appels par mois et des milliers de lettre anonymes.

 

Le démenti : un art périlleux

Démentir ne suffit pas, le démenti souffre d’un certain nombre de handicaps quant à sa valeur sur le marché de l’offre et de la demande d’informations.

     -     Ce n’est pas une nouvelle forte. L’évènement était attendu. Une personne attaquée dit ou fait dire : «  je suis innocent ». le démenti est souvent un truisme.

     -     Le démenti est une information froide, presque un rabat-joie. Il désamorce l’imaginaire pour plonger dans la banalité du réel. Le démenti supprime l’histoire dont on ne sait pas très bien si elle est totalement vraie, mais en tous cas fait son effet lorsqu’elle est racontée.

     -     On comprend alors que le démenti quand il arrive dans le journal arrive comme un chien dans un jeu de quilles. Soit le journal n’a pas parlé de la rumeur, auquel cas le démenti ne justifie pas une grande place, soit il en a parlé parce que la rumeur plaisait, en ce cas le démenti ne peut que déplaire : il héritera ici aussi d’un espace limité, donc passera inaperçu.

 

(…) Un des paradoxes des campagnes de persuasion est qu’elles semblent toucher davantage les déjà convaincus que ceux qu’on cherchait à convaincre. En effet, à moins d’être certains de nos opinions, nous évitons de prendre le risque d’entendre des informations remettant en cause nos façons de penser, quand elles concernent des sujets à forte valeur émotionnelle. Ce phénomène d’exposition sélective explique la fuite devant les messages que l’on sait opposés à ce que l’on croit, lorsqu’il s’agit de sujets à forte implication affective.

 

(…) Bon nombre de rumeurs se dégonflent car elles ne résistent pas à la réflexion et à l’examen logique de leurs détails. D’autres cependant sont imperméables au rationnel. En effet, plus une rumeur a un contenu symbolique, moins les détails qu’elle comporte comptent en eux-mêmes. Ils sont considérés pour ce qu’ils sont : des signifiants substituables. Si tel détail n’est pas réaliste, cela ne prouve pas que l’ensemble du récit soit fautif : il suffit de remplacer ce détail boiteux par un autre, plus réaliste mais signifiant la même chose.
La rumeur sait aussi retourner les preuves et les contre arguments. Dans certains cas tous les faits avancés pour infirmer la rumeur prouvaient qu’elle était fondée : c’est le système de croyances de chacun qui leur donne du sens.

 

(…) Le problème de l’extinction de la rumeur est avant tout une question de personne : le « que croire ? » dépend du « qui croire ? ». Sans un émetteur crédible, le combat anti-rumeur est voué à l’échec. Ce combat est souvent impossible à mettre en œuvre à cause de la prolifération des rumeurs qui décrédibilisent les canaux officiels de l’information.

(…) Plus la rumeur a un fondement émotionnel, moins la stratégie du réel est opérante.

 

Conclusion

(…) La rumeur n’est pas nécessairement « fausse », elle est nécessairement non officielle. En marge et parfois en opposition, elle conteste la réalité officielle en proposant d’autres réalités. C’est pourquoi les mass médias ne l’ont pas supprimée. (…) La rumeur est une information parallèle, donc non contrôlée.

 

(…) La conception négative associant rumeur et fausseté est d’ordre technologique : il n’est de bonne communication que contrôlée. La rumeur oppose une autre valeur : il n’est de bonne communication que libre, même si la fiabilité doit en souffrir. En d’autres termes les fausses rumeurs sont le prix à payer pour les rumeurs fondées.

 

(…) L’étude des rumeurs jette une lumière acide sur une question fondamentale : pourquoi croyons-nous ce que nous croyons ? En effet nous vivons tous avec un bagage d’idées, d’opinions, d’images et de croyances sur le monde qui nous entoure. Or, celles-ci ont souvent été acquises par le bouche à oreille, par ouï dire. Nous n’avons pas conscience de ce processus d’acquisition : il est lent, occasionnel et imperceptible. La rumeur fournit une occasion extraordinaire : elle recrée ce processus lent et invisible, mais de façon accélérée. Il devient enfin observable. (…) Les brefs moments de lucidité que procure l’étude des rumeurs débouchent sur le constat de la fragilité du savoir. Peut-être une grande partie de nos connaissances n’ont-elles aucun fondement, sans que nous en ayons conscience.

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