La détresse et la bassesse instrumentalisées

Par André Tarassi  (décembre 2006)

Il y a, de la part de certains députés antisectes, une forme de manipulation très similaire à celle qu’ils reprochent aux sectes.

 

Une personne un peu "fragile", ayant passé quelque temps dans un groupe spirituel quelconque et souffrant d’un déficit d’attention (on dit plus justement « un manque d’amour » dans les cercles thérapeutiques du "nouvel âge") peut facilement aujourd’hui aller serrer la main à un député et obtenir un quart d’heure de notoriété, à la télévision ou à la radio. Ce qui est beaucoup plus difficile pour une personne qui aimerait dire du bien de son groupe spirituel.

 

Cette situation qui s’offre à nos yeux depuis quelque temps semble pourtant passée sous silence par les experts de la manipulation mentale. On accuse en effet sans vergogne tous les guides spirituels d’être des monstres mais la poignée d’apostats qui hantent les ondes sont toujours des anges (on dit des « victimes » dans le langage démagogique de la campagne antisectes) que l’on n’interroge jamais sur leurs éventuelles jalousies, lâcheté ou mensonges (j'ai pu visionner, il y a quelques jours, un extrait d'une émission dans laquelle un apostat s'en prenait à son ancien "gourou". L'attitude de cette "victime" était si ambiguë et, en même temps, les animateurs si pleins d'une fausse compassion que je me demandais qui était réellement dupe de ce qui se jouait sous nos yeux).

 

Toutes ces personnes au pouvoir qui sont en croisade pour "la vérité" au sujet des minorités spirituelles ne reculent pas devant l’instrumentalisation de la fragilité pour faire passer leur message. Ils pensent certainement que « c’est de bonne guerre », puisque tout croisé est certain de sa noble mission.

 

Mais combien de temps encore allons-nous accepter cette petite mascarade ?

 

Toutes les entreprises humaines ont leur lot de bassesses. Il n’est pas un responsable qui n’ait eu à subir les attaques d’un de ses subordonnés et si l’assemblée nationale était perçue comme une secte, et devait subir le même pilonnage en conséquence, il n’y a pas de doute que certaines jalousies d’alcôves conduiraient quelques députés au pilori médiatique pour des choses qu’ils n’ont jamais commises. Je crois même que certains d’entre eux sont très au fait de cette réalité.

 

Alors pourquoi accepter de jouer ce petit jeu malhonnête pour ce qui concerne les minorités spirituelles ? Quel crédit réel nos chasseurs de sorciers et de sorcières accordent-ils à quelques anciens adeptes frustrés dans leurs ambitions secrètes, parfois même d’accéder au sommet de la secte qu’ils dénigrent par dépit ? Pour une victime réelle de manipulations d’un escroc, combien pourrait-il y avoir de petits manipulateurs aidés en cela par la mécanique antisecte ? Le saurons-nous un jour alors que ces derniers ne sont jamais passés au crible des questionnements tendancieux de l’anti-sectarisme ?

 

Nous ne souhaitons pas vraiment connaître les intentions des apostats, nous serions sans doute souvent écœurés, mais nous pouvons au moins restaurer un peu de décence dans ce « débat » pathétique qui oppose de manière malhonnête la bassesse au courant universel de la quête spirituelle. Il n’y a tout simplement pas de raison d’appliquer deux poids et deux mesures dans cette situation.

 

L’astuce consistant à se servir de la détresse humaine pour attaquer les minorités spirituelles est grossière et ne survivra pas à un véritable débat public. Mais ce débat n’existe pas pour l'instant et nous voulons travailler encore à le créer de manière juste et équilibrée, sans démagogie ni instrumentalisation de la détresse, autant d'un côté que de l'autre.

 

 

Note 1 : En 2004, une personne qui s'était dite victime, elle et son bébé, d'une agression raciste dans un RER avait fait la une des journaux. A la découverte de son mensonge, Le Monde avait alors parlé d'une société "obsédée par ses victimes" et d'une "opinion publique qui confère aujourd'hui à la victime un statut presque sacré". (Source)

 

L'article concluait que "l'émotion contre la raison" était maintenant au centre de bien des démarches dans notre société, soulignant que la quête du statut de victime permettait à certaines personnes "d'exister" aux yeux des autres. Ce constat ne semble-t-il pas pouvoir s'appliquer logiquement aux apostats ?


Note 2 : Robert Badinter (
Source) : "J'ai été le témoin jadis de l'indifférence avec laquelle l'appareil judiciaire traitait la victime. A la chancellerie, j'ai beaucoup oeuvré pour étendre les droits et améliorer la condition des victimes d'infractions. Depuis lors, des progrès sont encore intervenus (...) Mais il faut rappeler que la justice pénale n'a pas pour mission d'être une thérapie de la souffrance des victimes. Elle a une fonction répressive, dissuasive et expressive, car elle exprime les valeurs de la société. Mais elle ne saurait avoir une finalité thérapeutique. Il existe des systèmes judiciaires, notamment anglo-saxons, qui n'admettent pas la victime comme partie dans le procès pénal, la réparation de son préjudice étant assurée par les juridictions civiles (...) Or, nous assistons à une sorte de dérive. Se proclamer du côté des victimes est toujours politiquement profitable. Qui serait contre ? Nous sommes dans une société d'émotion qui se veut compassionnelle. Rien ne mobilise plus l'émotion que le crime et la souffrance des victimes, décuplée par la médiatisation et la puissance des images à la télévision. Cela nourrit la pulsion de vengeance qui est au coeur de la réaction humaine en présence d'un crime atroce. Mais la justice ne peut se confondre avec la vengeance ni avec la compassion pour les victimes. C'est ce qui rend son exercice si difficile. Rappelons-nous l'affaire d'Outreau..." 

 

Note 3 : Un contributeur du Journal d'un avocat aborde le cas particulier des affaires de pédophilie, celle d'Outreau mais également de manière générale. Les minorités spirituelles très souvent "associées" à ce genre de dérives sont souvent vues comme des foyers de perversion pour les mineurs, notamment depuis la dernière commission d'enquêtes parlementaire sur le thème "l'enfance volée". L'auteur du billet (un procureur) analyse :

"(...) Et puis il y a l'accroissement de la place des expertises psychologiques dans les procédures de ce type. En l'absence de preuves matérielles, en présence de deux versions contradictoires, il est facile et tentant de chercher ailleurs des éléments que l'on espère solides. Parce qu'on lui demande parfois l'impossible, la justice pénale a essayé de trouver des réponses auprès des experts. Qui n'ont pas refusé. Et le législateur a aussi poussé à la roue, en encourageant ce type d'expertises".

"(...) La compassion pour les victimes, surtout celles-là, a favorisé un activisme qui a poussé à brouiller les principes. Ainsi, on note de plus en plus d'exceptions au principe selon lequel seule la victime directe de l'infraction peut se constituer partie civile. La place prise par certaines associations dans quelques procédures a contribué un peu plus à faire de la lutte contre les atteintes aux mineurs une espèce de grande cause sacrée qui pouvait justifier qu'on abaisse un peu plus le curseur".

"(...) les magistrats ne sont pas imperméables à la compassion pour les victimes, et peuvent être ponctuellement aveuglés".

"(...) Je crois que c'est aussi à la société dans son ensemble, par la voix du législateur et de l'exécutif, de faire un choix clair : faut-il faire passer en priorité les intérêts des victimes ou ceux de ceux qu'elles accusent ? Une position intermédiaire peut sans doute être trouvée".

Note 4 :  Présentation de l'éditeur de l'ouvrage La société des victimes de  Guillaume Erner : "Pourquoi un monde qui n'a jamais semblé aussi inégalitaire, individualiste et cruel se soucie-t-il autant des victimes ? C'est ce paradoxe que propose d'explorer cet ouvrage incisif. Au sein du consensus compassionnel, la charité aspire à remplacer la solidarité, l'exception se substitue à la règle, l'émotion prend le pas sur la raison et l'instrumentalisation de la souffrance se traduit de multiples manières : des enjeux politiques biaisés et pervertis, une justice kidnappée par la victime, une rivalité mimétique incessante entre les communautés... La cause de la victime en est venue à servir l'injustice. Et le victimisme menace désormais l'humanisme. "

Lire aussi Qu'est-ce qu'un Apostat ? et La souffrance des sortants de sectes ? Voir le compte-rendu de lecture de "Le temps des victimes"

 

André Tarassi est né en 1961, il est le fondateur du CICNS. Chercheur indépendant, il étudie les Nouvelles Spiritualités depuis 25 ans. Il a étudié le journalisme et la télévision aux États-Unis.  Il a publié, sous un autre nom, plusieurs ouvrages sur la démarche spirituelle.

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